‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 64 sur 81 · CHEZ PAUL NIQUET ET AU « PETIT RAMPONNEAU · texte numérisé non relu

CHEZ PAUL NIQUET ET AU « PETIT RAMPONNEAU

L^Assemblée législative s'était mise en vacances du mois d'août à la fin d'octobre. Les grandes écoles avaient suspendu leurs cours, les étudiants s'étaient dispersés dans leurs familles.

Le Comité des jeunes avait cependant conservé son siège, chez Renoul. Mais il se trouvait réduit à quatre membres : son hôte, Vallès, Rambert et moi. Renoul tenait la correspondance ; nous venions de temps en temps l'aider à remuer le feu sacré.

Le plus souvent, avec nos camarades et auxiliaires hors du quartier, Paumier et Rannez, nous courions le soir les cabarets des faubourgs, tâtant l'opinion, faisant la plus active propagande révolutionnaire.

Une nuit entière, nous restâmes aux Halles, devant le comptoir de Paul Niquet. Nous nous fîmes admettre par' des chiffonniers dans la soupente, où dix habitués au plus pouvaient boire assis. Urbain Paumier leur lut une description, en prose moyen âge, de la place Maubert, le jour où l'on brûla Etienne Dolet ; il leur débita des vers de François Villon, des ïambes de lui.

Par suite de l'encombrement d'un long couloir, qui servait d'entrée, de sortie, de dortoir aux pochards, nous fûmejg séparés avant d'avoir franchi la porte' extérieure du célèbre cabaret. Dehors, le travail des halles était en son plein ; nous ne pûmes nous retrouver à travers l'agitation des charrettes et des paniers.

Il était plus de nfiidi, nous déjeunions à Thôtel-crèmerie Mouton, quand nous entendîmes chanter la voix de

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 267

notre poète et reconnûmes Urbain, dégringolant la rue do la Harpe bras-dessus bras-dessous avec - trois chiffonniers ornés de leurs hottes !

J'avais envie d'offrir aux passants une (( tournée )>. La crémière Aline refusa de recevoir pareille société !

Où et quand Paumier quitta-t-il les chiffonniers ? On ne l'a jamais bien su. Il nous dit avoir passé en leur compagnie son plus beau jour, obtenant le seul vrai et franc succès auquel il tînt : l'admiration, l'amour du peuple !

Un dimanche de septembre, nous nous étions rendus, une douzaine, au Petit Ramponneau, pour fétër, à quinze sous par tête, l'avènement de notre première République. Aucune des tables en plein vent n'était libre. Paumier nous contraignit à en accepter une longue, au bout de laquelle s'étaient installés quatre mihtaires, deux des dragons, deux de la ligne.

Je me mis du côté de ceux-ci. Vallès était forcé de s'asseoir du côté des autres. Il grommelait :

— Juin ! Juin !

Avec des gestes hargneux, il établissait une délimitation tranchée entre l'armée et nous. L'un des dragons s'en aperçut, posa sur la table le grand sabre qu'il avait gardé entre ses jambes, et jeta sur son voisin un regard inquiétant.

Mon voisin à moi avait une figure souriante, qui me parut s'assombrir au mouvement de son camarade. Je m'avisai de lui demander s'il était de Paris.

— Sans doute, s'écria-t-il, et républicain.

A la stupéfaction de Vallès, je lui tendis la main qu'il serra cordialement ; je me levai et j'adressai aux soldats cette harangue :

— Nous sommes de jeunes citoyens, étudiants, artistes, poètes, qui venons au milieu du peuple célébrer la naissance de la République française, la défaite de la coalition monarchique... Si vous éles républicains et patriotes, fraternisons !

Le dragon en colère fit des amabilités à son provocateur ; j'embrassai le lignard.

L'armée, les écoles, les beaux-arts et le peuple fraternisèrent.

Trop môme quant au petit Jules, qui ne se trouva pas en état de rentrer chez lui, et qu'il fallut, avec l'assistance de l'un des dragons, porter rue Serpente, dans le logement qu'habitait Paumier pendant les vacances.

S'il y avait eu de la place pour trois, ils y seraient demeurés jusqu'au matin. Mais la chambre meublée en tout d'un lit de sangle et d'une chaise, était trop étroite pour un seul, pas assez longue pour le dragon étendu. Jules reprit ses sens et se débarbouilla.

De nos quatre soldats, deux tenaient garnison à Paris et avaient rejoint leurs casernes à minuit. Les deux autres arrivaient de province et n'avaient pas encore pris de domicile.

Le petit de la ligne, Léopold, qui m'échut, coucha avec moi, simplement parce qu'il n'osait se présenter chez ses parents, des ébénistes du faubourg Saint-Antoine, trop tard et manquant de tenue.

Sous ses apparences de gamin étourdi, il possédait la double qualité de conspirateur et d'entraîneur. Pendant les semaines de son congé, je l'introduisis au Comité dos jeunes, je l'employai à nouer avec des militaires de la capitale et des environs des relations qui auraient pu produire quelques effets si, aux mois d'octobre et de novembre, la garnison n'avait été changée.

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