PRÉLUDES MENAÇANTS
Les régiments les plus anciens de la garnison de Paris venaient d'être remplacés par des régiments appelés d'Afrique. On avait introduit dans la capitale les lanciers du co-
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 269
lonel de Rochefort, qui s'étaient le plus compromis par leurs cris impérialistes. A la tète de l'armée renouvelée avait été placé un général des moins estimés, Magnan, qui tint aux officiers supérieurs ce discours d'installation :
(( Il se peut faire que d'ici à peu de temps votre générai en chef juge à. propos de s'associer à une' détermination de la plus haute importance. Vous obéirez passivement à ses ordres... Seul responsable, c'est moi, messieurs, qui porterai, s'il y a lieu, ma tète sur l'échafaud ou ma poitrine à la plaine de Grenelle ! »
Comme prélude à l'action militaire fut préparé un coup politique pour achever de dépopulariser l'Assemblée nationale qu'il s'agissait de dissoudre.
La coalition clérico-monarchique, du temps où le président n'était que l'exécuteur de ses hautes et basses œuvres, avait, sur la proposition des ministres de Bonaparte, mutilé le suffrage universel, privé du droit civique « la vile multitude » qui ne pouvait prouver trois ans de domicile dans la commune ou le canton. La loi du 31 mai 1850 réduisait les électeurs parisiens de 250.000 à 75.000.
En vain les représentants républicains avaient plusieurs fois réclamé contre la loi du 31 mai. Lors de sa promulgation, les plus ardents auraient voulu lancer un appel aux armes ; Michel (de Bourges) s'y était opposé.
Dans les derniers jours d'octobre 1851, Louis Bonaparte s'avisa de faire demander par Léon Faucher l'abrogation de la loi impopulaire. Le ministre refusa. Un nouveau ministère fut composé de quatre parlementaires obscurs, de quatre inconnus de la magistrature ou de l'administration, et d'un soudard à tous risques, général de fraîche date algérienne, Leroy de vSaint-Arnaud. De Maupas était nommé préfet de police.
La proposition d'abolir la loi du 31 mai fut apportée, !e 4 novembre, à l'Assemblée législative, par le préposé à l'intérieur, de Thorigny, avec un message insolent.
Trop naïfs, certains montagnards se figurèrent que Bonaparte, défiant les royalistes, faisait un pas vers la lé-
galité démocratique. Michel (de Bourges) n'empêcha pas le projet d'abrogation d'être rejeté, le 13 novembre. Les journaux sociaUstes coalisèrent le fracas de leurs revendications avec le tapage des malédictions des feuihes impériaUstes. Ainsi Louis Bonaparte réussit à être érigé en défenseur du suffrage universel I
11 n'avait plus à se gêner. Recevant la visite des officiers des diverses troupes nouvellement introduites dans Paris, il s'écriait :
(( Si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, je ne vous dirais pas : (( Marchez ! je vous suis ! » mais je vous dirais : (( Je marche ! suivez-moi ! »
Saint-Arnaud niait le droit, que l'Assemblée législative croyait avoir conservé, de requérir directement la force publique pour sa propre sûreté.
S'inquiétant à juste titre des projets du pouvoir exécutif, les questeurs de la Législative proposèrent de « promulguer comme loi », de mettre à l'ordre du jour de l'armée et d'afficher dans toutes les casernes l'article 6 du décret du 11 mai 1848 :
(( Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée.
(( A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire.
« Tous sont tenus d'y obtempérer immédiatement sous les peines portées par la loi. »
Si cette proposition avait été aussitôt votée, le crime aurait été surpris en flagrante préparation et, sans doute, la République consolidée, la Patrie sauvée !