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LA PROPOSITION DES QUESTEURS

Le Comité des jeunes, complet au milieu de novembre, était favorable à la proposition des questeurs.

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Ceux de ses membres qu'il expédia aux nouvelles dans les couloirs de l'Assemblée, ou qu'il chargea d'enti'etenir des relations quotidiennes avec la. Montagne réunie chi?z Lemardelay, rue Richelieu, 100, furent stupéfaits de voir l'opinion contraire se manifester parmi des républicains, et les plus avancés jouer le jeu de l'Elysée.

— C'est que, m'expliquait l'un de ceux-ci, si nous donnions à Changarnier le moyen d'empoigner BDnaparte, nous le serions nous-mêmes aussitôt... Et vous auriez Henri V !

— Le drapeau blanc ! objectai-je. Comme cela serait lestement balayé par le peuple des campagnes !

— Vous ne croyez pas à la fusion, me révélait un autre représentant. Eh bien, rue des Pyramides, les fusionnistes tiennent toute prête la présidence de Joinville ou d'Aumale... Changarnier ne maintiendrait de nom la République, que pour la déshonorer à jamais par un nouveau massacre du prolétariat!

— Alors, m'écriai-je, il faut laisser faire Bonaparte ? Ce qui mérita à ma naïveté enfantine cette semonce d'un

jacobin de bonne humeur :

— Bonaparte n'est pas sérieux. C'est toujours le fou de Strasbourg et de Boulogne. Il regarde (( son Etoile )>, il a un pied dans le puits !...

— Gardez-vous de l'empêcher d'y mettre l'autre, intei'rompais-je.

— Sans doute, mais les royalistes sont prêts à tout ; lui à rien... Il ira jusqu'en 1852, les yeux fixés sur la Colonne... Or, d'ici-là, nous aurons brisé les partis monarchiques, et mûri l'opinion en faveur de la République démocratique et sociale !

Je rendis fidèlement compte au Comité des jeunes de cette conversation. Abel, qui avait un parent dans la commission des Trente, chargée d'examiner la proposition des questeurs, nous apprit que vingt-trois des commissaires y étaient favorables.

— Charras, ajoutait-il, a prouvé que si elle n'était pas

adoptée, les chefs de Farmée n'entendraient aucune des réquisitions de l'Assemblée ; ils marcheront contre elle si les ordres leur parviennent hiérarchiquement du ministère de la guerre.

— Pour obtenir l'adhésion des gauches, demanda l'un de nous, ne faudrait-il pas confier la garde de la représentation nationale à un autre général que Changarnier... par exemple à Cavaignac ?

— Juin ! Juin ! Juin ! hurla le petit Jules.

— Aimes-tu mieux Napoléon empereur ? répliqua Abel.

— La République des bourgeois !

~ Ou pas de République du tout!

La discussion de la proposition des questeurs s'ouvrit à l'Assemblée le 17 novembre. Saint- Arnaud revendiqua, au nom du principe de la division des pouvoirs, la pleine et entière direction de la force armée par le pouvoir exécutif responsable. Ce que Charras réfuta, soutenu par les royalistes, interrompu par les républicains.

On lui' crie de l'extrême gauche :

— L'ennemi, il est là-bas ! à droite ! L'orateur réplique :

— Il est ailleurs aussi... Et je ne crois pas que la majorité de cette Assemblée soit aujourd'hui un danger plus sérieux pour la Constitution de la RépubUque, que le président qui siège à l'Elysée... La majorité est dans le vrai. Je voterai avec elle.

De la Montagne descend Michel ( de Bourges). Il déverse son éloquence contre ceux qui, après avoir eu peur du suffrage universel, ont voté et maintenu la loi du 31 mai, qui tremblent devant un péril imaginaire parce qu'ils voient que la monarchie n'est plus possible.

— Redouter Napoléon Bonaparte ! s'écrie-t-il ; quel enfantillage !

(( L'armée est à nous, et je vous défie, dit-il aux droites, quoi que vous fassiez, je vous défie de faire un choix qui amène aucun soldat ici, pour vous, contre le peuple ! Non,

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il n'y a pas de danger... S'il y avait un danger, il y a aussi nue sentinelle invisible qui nous garde, le peuple ! »

Une ovation est faite au tribun. De furieuses exclamations couvrent la voix de M. Vitet, qui accuse la Montagne de pactiser avec l'Elysée. Le général Bedeau est à peine entendu ; M. Thiers pas écouté.

Pendant que Bedeau parlait, Saint-Arnaud faisait signe Il Morny et à Maupas, assis dans une tribune, et sortait en disant à son voisin le nninistre de l'Intérieur :

— On fait trop de bruit dans cette maison ; je vais chercher la garde !

On déhbérait à l'Elysée sur la question de savoir si au vote de la proposition il fallait tout de suite opposer un coup de force. La nouvelle arriva vite du rejet obtenu, grâce à la coalition des Montagnards avec les amis personnels du prince et le groupe des cléricaux dirigés par Montalembert.

— Cela vaut peut-être mieux, . conclut flegmatiquement Louis Bonaparte.

Le soir, d'honnêtes représentants qui, comme Laurent (de TArdèche), cultivaient à la fois la Montagne et l'Elysée, allaient, dans les salons Lemardelay, féliciter Michel (de Bourges) et garanlir les sentiments démocratiques, la probité du président !

— Où serions-nous, cette nuit, s'écria le tribun Michel, si Changarnier avait triomphé ?

Dans l'antichambre, où j'étais venu chercher des nouvelles, je me disputai avec plusieurs, qui me traitèrent de gamin exalté.

Le 28 novembre, Charras eut beau fournir des renseignements précis sur les préparatifs des u malfaiteurs », sur les mouvements militaires secrets et sur les conséquences de la discipline dans l'armée abandonnée aux Bonaparte, Saint-Arnaud, Fleury, Persigny, Morny et autres. On refusa de le croire et on lui reprocha en riant d'être pessimiste lorsqu'il prédit :

— Changarnier et moi, nous demeurons vis-à-vis l'un

de Fautre. Nous serons arrêtés en môme temps, lui avec l'approbation des rouges, moi aux applaudissements des blancs... Pendant ce temps-là, à la tête de la force armée, à travers le peuple ahuri, M. Bonaparte montera à l'empire!

— Allons donc ! persistait à soutenir Michel (de Bourges), c'est faire trop d'honneur à cet imbécile de Napoléon le Petit !

Le l^'" décembre à minuit, je revenais de la rue Richelieu avec Lagrange, qui demeurait rue du Bac.

Il était près d'une heure du matin. Déjà les proclamations s'expédiaient à l'Imprimerie nationale ; on préparait à la Préfecture de police les commissaires et les fiacres pour enlever les représentants du peuple. Devant sa porte, Lagrange me congédia en me recommandant d'empêcher le quartier Latin de commettre des foHes, en me garantissant que le Bonaparte- était incapable de tout !

Cinq heures plus tard, j'étais brusquement réveillé par Léopold, le petit soldat de la ligne, en uniforme et une feuille de route à la main :

— Ça se fait, me cria-t-il.

— Quoi ?

— Le coup d'Etat.

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