AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS
Le dernier placard, plus en évidence que les autres, sur le mur même de l'Assemblée nationale, portait en très grosses lettres :
(( L'Assemblée nationale est dissoule.
(( Le suffrage universel est rétabli ; la loi du 31 mai est abrogée.
(( Le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant.
(( L'état de siège est décrété dans l'étendue de la 1^® ^[y[. sion militaire. »
Léopold m'entraîne, me disant à l'oreille :
— Pas un mot ! Pas un geste ! On nous fusillerait ! Très haut il continue :
— Mon régiment est probablement aux Invalides ; mais les rues sont barrées ; il faut tâcher de passer par le quai. La route était libre. Pas un soldat de ce côté. Même la « porte noire», par où les députés pénètrent à la bibliothèque et dans leurs bureaux, était ouverte, avec les deux huissiers d'habitude pour recevoir, ou pour empocher d'entrer.
Tandis que nous passions, quelques ombres se glissaient dans le trou. Nous n'avons pas le temps de reconnaître si elles sont de l'Assemblée ou de la police. Au bout du pont de la Concorde, nous rencontrons un capitaine qui, sacrant tous les noms de Dieu des casernes, nous envoie faire... ce que nous voulons sur l'autre rive de la Seine. Au milieu des troupes, marchant sans bruit, nous pénétrons jusqu'au pied de l'Obélisque.
Je vois les Champs-Elysées, occupés par des régiments de cavalerie, et le jardin des Tuileries, plein d'artillerie et d'infanterie dissimulées sous les arbres sans feuilles, fl faisait à peine jour. Un brouillard épais filtrait une pluie fine. C'était glacial et sinistre.
Au pont tournant, mon lign^rd entre en pourparlers avec d'autres lignards, qui s'administraient une tournée d'eau-de-vie. Ils lui offrent un petit verre, qu'il accepte.
Un peu plus, j'étais mvité moi-même ! L'indignation qui me brûlait le cœur en présence des prétoriens saoulés allait éclater en hurlements de dégoût.
Léopold dit aux militaires :
— Mon cousin ne boit pas ; il est malade !
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 277
D'un bond je suis emporté vers le Cours-la-Reine, le long du quai de la rive droite, jusqu'au pont des Invalides. Sur l'Esplanade, le régiment cherché trempait la soupe. Réintégré dans sa compagnie, Léopold prie un camarade sûr de venir avec lui me reconduire au delà des avant-postes. Le flamboiement de mes yeux, la crispation de mes lèvres, muettes depuis les Tuileries, l'inquiétaient sur Tnon sort tant que je resterais saisissable, — fusillable, au premier cri exprimant ce que nous pensions.
Rue de Grenelle, à dix pas de la dernière sentinelle, il me presse entre ses bras. L'autre soldat me serre la main, de grosses larmes aux yeux.
— Et maintenant, murmurai-je très bas, à la bataille !.. Que chacun de nous fasse son devoir!... A la vie T à la mort!... Vive la République.
Ces deux militaires républicains, jamais je ne les ai revus ; jamais je n'ai entendu parler d'eux. M'ont-ils fui, parce que la discipline les contraignit à participer au crime ? Sont-ils morts dans la lutte, refusant de tirer sur leurs frères ou tués par eux après avoir lâché leurs coups de fusil en l'air ?