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LE QUARTIER LATIN EN MOUVEMENT

Je courais, je bondissais tout le long de la rue de Grenelle, aussi déserte que d'ordinaire à huit heures du matin. Parvenu devant la rue Saint-Guillaume, je me trouve arrêté par un rassemblement armé. Ce n'étaient plus des soldats, c'étaient des gardes nationaux. Ils déchiquetaient du bout de leurs baïonnettes les affiches de Bonaparte. Ils ciiaiont :

— A bas le traître ! Vive l'Assemblée nationale !

J'entame conversation avec eux, je leur rapporte ce que je viens de voir. A leurs interruptions, je comprends qu'ils ne sont pas républicains comme moi, mais qu'ils sont autant que moi furieux contre le coup d'Etat.

Je modère mon langage. Du reste, lorsque je leur déclare que je suis du comité des Ecoles, que je cours insurger le quartier Latin, ils acclament avec moi la Constitution. Ils m'apprennent que leur colonel, le général Lauriston, représentant de la droite, les a fait convoquer à domicile, que les députés de son groupe sont prévenus ; l'Assemblée nationale, si elle ne peut tenir séance au Palais Bourbon investi, trouvera un asile sous leur garde, à la mairie du X« arrondissement, alors rue de Grenelle.

— Envoyez, m'écriai-je, envoyez battre le rappel au delà de votre arrondissement, jusqu'au faubourg Saint-Marceau ! Publiez vite qu'il y a ici un centre de résistance vers lequel doivent converger les défenseurs de la loi !

Un lieutenant me montre les « tapins » de la légion, baguettes sur la poitrine et sans caisse. Il m'explique que le nouveau commandant de la garde nationale, le général de Lavœstyne, a interdit le rappel sous les peines les plus sévères ; que, par surcroît de précaution, les tambours ont été rentrés la veille à l'état-major, où on les a crevés !

On me facilite le passage par le carrefour de la Croix- Rouge. Par la rue Madame, j'atteins le Luxembourg, dont les grilles étaient fermées. J'aperçois des troupes dans e jardin.

Sur le mur du bureau de poste, alors établi derrière rOdéon, étaient placardées les trois afflcbes. Une quinzaine dliommes les lisaient, les commentaient à haute voix.

— Eh bien ! disait l'un, voilà qui est parler chic ! Ils nous embêtaient, à la fm, ces bavards à vingt-cinq francs par jour !

— Des calotins et des nobles qui nous ont fait massacrer en Juin et qui voulaient ramener Henri V, s'écriait un autre.

Un troisième reprenait :

— Appel au peuple!... Le suffrage universel rétabli.. C'est démocratique, au moins cela!. ...Et voyez, il reconnaît, il proclame les grands principes : « la France régénérée par la Révolution de 89... »

— Et organisée par l'empereur! lisais-je après l'individu en blouse, que je supposais un agent de police, chargé de pervertir les ouvriers naïfs.

— Qu'est-ce que tu veux dire, gamin ? me réplique le lecteur en étendant la main vers moi.

— Ce que je veux dire, c'est que nous sommes en pré sence d'un attentat à la souveraineté nationale, du plus abominable des crimes... A bas Bonaparte ! vive la République ! vive le peuple !

Je suis saisi au collet, enlevé sous les aisselles, bousculé par le gens en blouse qui se disent :

— Flanquons dedans le petit bourgeois !

— A moi les étudiants ! A moi les vrais ouvriers ! les républicains ! les patriotes ! Guerre au coup d'Etat ' Aux armes ! crié-je en me débattant.

— Félicien ! répond la voix bien connue de l'ami Buissonnière.

Sur les misérables qui m'ont saisi se ruent cinq ou six jeunes gens, cassant leurs cannes et enfonçant leurs poings avec une irrésistible furie. Je suis dégagé près de la grande porte du Luxembourg, à l'instant où en sortaient des soldats attirés par le bruit.

Avec Buissonnière, avec ses braves camarades, avec une foule, qui augmente, toute de m fils de bourgeois », nous remontons un peu la rue de Vaugirard, nous opérons dans la rue de l'Ancienne-Comédie une descente tumultueuse, criant :

— Aux armes ! aux armes !

Renoul et plusieurs membres du Comité des jeunes nous entendent, me reconnaissent des fenêtres de Tappartement où ils étaient réunis. Ils accourent se joindre à Tin vasion du grand amphithéâtre de l'Ecole de Médecine. En

ce moment se faisait un cours très suivi, auquel assistaient plus de deux cents étudiants. La leçon est interrompue par cette communication que je lance à pleine voix :

— Le coup d'Etat est commencé!... La patrie est en danger !... Mort au tyran !... Vive la République !

— Aux armes ! ajoute Buissonnière.

Le professeur, qui ignorait tout et qui était républicain, prononce ces quelques paroles, couvertes d'applaudissements :

— La science se tait... Les événements parlent... Que chacun agisse selon ses convictions, suivant sa conscience!

Descendus dans la cour, nous répandant sur la place, nous nous reprenons à crier :

— Aux armes ! aux armes !

De plusieurs côtés en même temps nous sommes assaillis, par des nuées de sergents de ville, à coups de poing, de casse-tête et d'épée. Nous résistons si résolument que les arrestations individuelles sont impossibles. La police recule pour se masser au milieu de la place.

Une seconde attaque nous refoule. Les principaux membres de notre comité, se retrouvant rue Racine, empêchent l'armurier, qui y était établi, de fermer sa boutique, quoiqu'il nous jure que ses fusils sont démontés, toutes ses armes hors d'usage. Nous allions en saisir quand même, lorsque .nous apercevons du côté de l'Odéon, accourant au pas de charge, un peloton d'infanterie, qui lâche sur nous quelques coups de feu.

Réfugiés chez Renoul, nous nous demandions, frémissants de rage :

-- Que faire ?

Je m'étais affaissé sur le canapé, sans voix, presque sans souffle. Je n'avais pas encore mangé.

J'en risque l'aveu. Lisette s'empresse de m'apporter un bouillon.

Dès que je l'ai avalé,, je redeviens maître de moi. Je raconte en phrases rapides ce que je sais, ce que j'ai vu. Je réclame les nouvelles recueillies par chacun. J'ouvre

SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 281

une délibération en règle, sur l'action à suivre. Par Abel nous apprenons l'arrestation des généraux Cavaignac, Lamoriciôre, Changarnier, Bedeau, Le Flô, de la plupart des représentants républicains appartenant à l'armée, du capitaine d'artillerie Cholat, du lieutenant de chasseurs Valentin, du colonel Charras.

On nous rapporte encore que MM. Thiers et Roger (du Nord) ont été saisis à domicile, conduits à Mazas en même temps que nos amis de la Montagne, Lagrange, Baune, Miot, Greppo. Il nous est confirmé, assez vaguement, que diverses tentatives de réunion de représentants ont eu lieu au siège même de l'Assemblée nationale ; que les trois questeurs ont été empoignés; M. Baze, après une résistance frénétique.

L'un de nous, envoyé en observation, signale que les troupes campées dans le Luxembourg occupent la place Saint-Sulpice.

— C'est, dis-je, que l'Assemblée dispersée a dû trouver asile à la mairie du dixième... Courons-y !

— Sans armes ?

— Il y en a là ! " La police avait abandonné l'Ecole de médecine. On ne

voyait plus un soldat dans le quartier. Des étudiants, des bourgeois, quelques ouvriers étaient groupés devant' rOdéon. Nous les entraînons et nous nous élançons.

Place Saint-Salpice, il y avait de l'artillerie, dont les canons se braquent du côté par où arrive notre foule du trois ou quatre cents citoyens sans armes.

Nous, des premiers rangs, nous courons toujours, sans regarder si l'on nous suit. Nous arrivons sur les bouches à feji cinq ou six, criant :

— Vive l'armée ! Vive la loi !

Les artilleurs évitent de nous prendre. Ils nous ménagent la fuite par une des ruelles du bas de la place.

— Si la foule ne nous avait pas lâchés, m'écriais-je n'eussions-nous pas enlevé les canons et les artilleurs ?

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