UN REPRESENTANT DU PEUPLE AU PANTHÉUN
Cette idée que la troupe n'était pas sûre pour Bonaparte nous détermine, après avoir rallié une cinquantaine de citoyens, à essayer d'atteindre la mairie du dixième, par la rue du Four ou par la rue Taranne.
Il était trop tard !
Nous ne pouvons remonter vers la rue de Grenelle ; nous sommes forcés de descendre vers la rue de l'Université.
Là nous nous mêlons à des curieux, dont beaucoup répètent avec nous :
— Vive la Constitution ! Vive la République ! A bas le parjure ! A bas le traître ! A bas le dictateur !
Mais nous restons incapables de déterminer une poussée suffisante pour rompre les deux rangées de soldats, au milieu desquels défilent les débris de la représentation nationale violée.
C'étaient en majorité des membres de la droite, que nous ne connaissions guère, si ce n'est Berryer. Nous envoyons le salut le plus sympathique à Jules Grévy, l'auteur de la fameuse proposition contre la présidence, qui eût extirpé le germe môme du coup d'Etat.
Nous contemplons avec tristesse le général Oudiiiot, le revenant de Rome, accompagné de deux chefs d'état-niajoi' qu'il s'était choisis pour la défense de la Constitution, l'un de la gauche, Tamisier, et l'autre de la droite, Mathieu de La Redorte.
On conduit les représentants à la caserne de cavalerie du quai d'Orsay, dont les abords sont fortement occupés.
En rentrant au cœur de notre quartier Latin, nous nous informons de ce qui s'est passé dans la dernière réunion
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 283
de la Législative. Nous apprenons que a Louis-Bonaparte a été déclaré déchu de la présidence de la République », et les généraux de l'usurpateur sommés, (( sous peine de Ibil'aiture », de laisser les troupes à la disposition de l'Assemblée ! Il nous est assuré que les hommes d'ordre de la majorité se sont refusés à provoquer l'insurrection du peuple de Paris, ainsi qu'à mettre hors la loi le président criminel ! On n'a pas essayé d'opposer la force à la force ; la garde nationale a laissé entrer la police et la soldatesque sans quun coup de fusil ait été tiré, une baïonnette tordue! Roch et Vallès me raillent. Je leur" avais garanti la bravoure des citoyens de la dixième légion.
— Tu as toujours l'imagination optimiste, répétait l'un. L'autre vociférait contre les aristocrates, contre les « honnêtes et modérés » livrant leurs fusils, — tous des lâches ;
— il réputait les misérables en blouse seuls capables de sauver la République...
— Si... si, ajoutait-il, tes Cavaignac, tes Charras, et les formaUstes de la gauche, — les modérés, tous des traîtres,
— n'avaient pas massacré et déporté le peuple ! J'entrais en fureur ; je rappelais que, le matin, les blouses
du petit Jules m'avaient saisi moi-même, pour me faire fusiller !
Renoul, Béai, Rambert et Buissonnière étouffent la dispute, stupide en présence du péril public.
Je tends la main à mon adversaire ; nous nous embrassons. Cela fait rire Roch et Flory.
Réunis au lieu ordinaire des séances du comité, nous nous demandons :
— Où et comment nous battre ?
Nous décidons que deux d'entre nous, à tour de rôle, tiendront le comité en permanence ; que les autres, deux par deux, exciteront l'agitation des écoles, iront voir ce qui se passe dans l'intérieur de Paris, chercheront leë réunions des représentants s'il en existe, nous mettront en rapport avec toute résistance organisée ou susceptible de l'être. Nous déterminons les heures de jour et de nuit, où
les délégués devront s'efforcer de rejoindre le comité, de façon qu'on y puisse prendre, en temps utile, des résolutions communes.
Au moment où nous allions nous disperser d'après cette méthode, on nous informe qu'un rassemblement d'étudiants s'est produit au sortir des cours de l'après-midi, devant TEcole de droit, place du Panthéon, et qu'il est harangué par un représentant du peuple. Tous nous y'courons. Nous nous rencontrons avec Paul de Flotte, celui qui était destiné à mourir si glorieusement à la tête de l'avantgarde de Garibaldî, dans la campagne des Mille.
Sa crédulité répond à notre crédulité, sa foi à notre foi. Il nous assure que la haute cour de justice a siégé malgré les sbires de Bonaparte et qu'elle vient de rendre contre lui un arrêt capital.
— L'armée de Paris, dit-il, quoique composée d'avance par les scélérats de l'Elysée et commandée par des colonels stipendiés, n'a été que surprise et grisée. Il s'agit de la travailler adroitement ; surtout, sans s'engager avec elle, de la harceler de toutes parts, à toute heure, de façon à la {( mettre sur les dents ».
— Mais nous, le peuple, ne serons-nous pas « sur les dents » avant les soldats ? objecte Vallès.
De Flotte continue :
— Les armes manquent. Il faut gagner le temps d'en recueillir, d'en fabriquer, d'en inventer. Il faut laisser le temps d'arriver aux secours que nous attendons des généraux fidèles à la Constitution, hostiles à Bonaparte qui déshonore le drapeau...
— Neumayer, par exemple, interrompt quelqu'un.
— Oui, crient cent voix. Vive le général Neumayer ! vive l'armée républicaine !
De sa franche parole de marin, un peu naïf et rêveur, le représentant nous démontre qu'il ne faut pas nous inquiéter outre mesure du désarroi causé par un attentat imprévu...
— Que n"avez-vous volé la proposition des questeurs ? répliquent plusieurs d'entre nous.
— Oui, oui, ce lut une faute. Mais ne nous reprochons rien, dans l'abîme. Préparons-nous à combattre, à mourir! Beaucoup des plus énergiques, de la Montagne, sont libres. Ils se sont mis en rapport avec les membres de la gauche modérée. Nous nous sommes réunis ce matin. Nous constituons, sous la présidence de Victor Hugo, avec Madier de Montjau, Michel (de Bourges) et moi-même, avec Carnot et Jules Favre, un comité de résistance...
— Dites de salut public î
— De salut public, si vous voulez. Mais prenez garde d'effrayer les timides. Il importe de rallier tous les hommes . de cœur et de probité... Nous avons parmi nous, des plus résolus, votre professeur bien-aimé du Collège de France, Edgar Quinet !
— Vive Quinet ! A bas les jésuites !
— Ayez confiance en nous!.. Nous préparons des décrets à coller sur ceux du criminel... Nous travaillons les faubourgs... Nous fournirons des armes au peuple... Patientez et attendez ! Agitez-vous, agitez, mais ne vous livrez pas !... Le salut de la Bépublique exige que tous ses défenseurs se retrouvent debout, à l'heure décisive... Elle ne tardera pas à sonner !...
On applaudit avec enthousiasme. De Flotte se dérobe et s'en va du côté du faubourg Saint-Marceau.