‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 8 sur 81 · PREPARATION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

PREPARATION INTELLECTUELLE

Le souvenir de ce baiser sans conséquence me revint après la décision prise d'achever mes études à Nantes.

L'idée que jamais peut-être je ne reverrais Lia me fit monter les larmes aux yeux. Mais je calculai que, si j'étais bachelier dans moins d'un an, elle n'aurait peut-être pas le temps de perdre mon souvenir.

Je ne manquai pas, d'ailleurs, d'écrire à Eugène.

Son amicale réponse me prouva que nos charmantes relations de Saint-Cloud n'étaient qu'interrompues.

Mon maître de l'institution de la rue de Clichy m'aurait nssez volontiers repris à demi-pension, même pour rien, comptant sur mes succès au collège et au concours général afm de donner du lustre à son établissement.

Il en adressa la proposition à ma mère, qui, après un long entretien avec moi, se décida à refuser. Notre dignité eût souffert d'une pareille situation. Comme je le dis d'un ton pénétrant, je me sentais incapable de fournir en travail forcé le solde d'une aumône !

J'avais fait au dernier concours général l'épreuve de l'indépendance de mon esprit vis-à-vis des programmes officiels. Ma composition d'histoire aurait été classée en première ligne, si après avoir raconté le règne de Catherine II, je ne m'étais pas mêlé de jn.îfer la célèbre tsarine au point de vue moral, comme elle le mérite.

Le professeur Nolo, sur lequel comptaient mes pa-

rents pour combler les trous de mon instruction scientifique et me diriger un peu dans mon travail libre, était heureusement tout à fait propre à cette mission. Il n'avait que trente ans, n'était point morose, comprenait mon caractère entier, me traitait en camarade. Appartenant à une famille nombreuse et pauvre, il avait eu lui-même des difficultés pour finir ses études et entamer la carrière universitaire. Il approuva ma résolution d'enlever le baccalauréat en un an ; il m'offrit son concours désintéressé.

Dans de très régulières répétitions, le dimanche et le jeudi matin, il me fit repasser l'arithmétique, me donna les éléments nécessaires de l'histoire naturelle, de la physique et de la chimie. Un peu plus, il m'aurait rendu la géométrie agréable.

Il est vrai qu'apprise de cette façon amicale et ces jourslà, à ces heures-là, plutôt qu'à d'autres, la science des lignes, des surfaces et des corps m'épargnait la grand'messe dominicale et un conflit périodique, sur l'irritante question religieuse, avec ma mère, trop dévote du vivant de mon père et que le veuvage semblait faire tourner au mysticisme.

Ma dramatique sortie du pensionnat Saint-Stanislas m'avait affranchi de l'éducation cléricale. L'imagination éveillée par un confesseur jésuite, j'avais bien été pris d'un accès de piété ardente lors de ma première communion. Mais bientôt sous l'influence de' mon père, vrai fils du XVIII® siècle, homme de la révolution de Juillet, j'avais pris les prêtres et la religion en défiance. C'était uniquement par égard pour ma mère, de peur de lui donner du chagrin, que j'avais continué à l'accompagner le dimanche à la messe, à communier une fois l'an avec elle. le jour de Pâques. Tant que j'étais resté à Nantes, j'avais accompU ce devoir de complaisance de telle façon que l'on pouvait me supposer toujours, au fond de l'âme, quelque tison de foi possble à rallumer. Quand mon père m'avait emmené à Paris, ma mère n'avait pas manqué de prescrire au chef d'institution de me faire suivre la religion.

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Mais les PAques parisiennes achevèrent de me rendre irréligieux.

Nous n'étions pas le quart des pensionnaires obligés à nous confesser et à communier. La confession ne fut qu'une farce préméditée entre nous. Sur douze, qui communièrent le jeudi saint, il y avait deux croyants. Il eût mieux valu nous laisser libres.

M. Nolo, qui était lui-même anticlérical comme tous les jeunes professeurs de l'Université de la fin du règne de Louis-Philippe, ne s'occupa guère de me recatéchiser. Mais il m'adjura de respecter les opinions de ma mère, d'autant plus, ajoutait-il — et cela me frappa — que leur divergence avec les convictions de mon père avait causé dans le ménage des crises douloureuses.

Il laissa croire, tant qu'il me donna ses leçons du dimanche, que nous allions ensemble à la messe, ou avant ou après. Et moi, lorsque assez souvent à dîner, ma mère attaquait le chapitre de la religion, je gardais le silence respectueusement. Une fois, elle s'en fâcha ; je l'arrêtai d'un mot auquel elle ne répliqua pas :

— Laisse-moi tranquille là-dessus... Je suis comme mon père... Je n'aime pas les jésuites !

Une fois que j'étais aile, à treize ans, consulter un livre à la bibliothèque publique de Nantes, j'avais été remarqué par le bibliothécaire. Le savant M. Pécaut m'avait pris en affection et m'avait fait pratiquer une méthode d'après laquelle un chapitre de Tacite et un chant d'Homère, sûrement traduits et expliqués phrase par phrase, ^mot par mot, suffisent pour rendre intelligibles tous les sauteurs latins ou grecs. Le fait est qu'après m'être livré ^un trimestre à peine avec lui à cet exercice de la traducjtion littérale, éclairée de commentaires grammaticaux, étyimologiques, historiques à l'infini, les versions latines ou [recques m'étaient devenues d'une facilité inouïe.

Je ne manquai pas de réclamer ses conseils, dès que je |me remis à mes études solitaires. Il me proposa de venir,

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quand il me plairaif, préparer ou, répéter avec lui ce que je devais m'apprendre à moi-môme.

Je passais bien trois fois par semaine l'après-midi à la bibliothèque, dans le petit cabinet, où il avait réuni ce qu'il appelait les éléments essentiels de l'éducation humaine. Le rayon de la religion commençait par une traduction de Confucius, finissait par V Origine des cultes de Dupuis. Au centre des rayons de la philosophie resplendissait Voltaire, accompagné de Condorcet. Aux deux extrémités se faisaient remarquer Platon et Victor Cousin, ce dernier flanqué de la Réiutation de V éclectisme par Pierre Leroux. Les œuvres d'Auguste Comte, alors peu connues, ouvraient la série des sciences. Celle de l'histoire se terminait par les principaux ouvrages sur la Révolution française : Mignet, Thiers ; les premiers volumes qui venaient de paraître, des récits de Louis Blanc et de Michelet; les Girondins de Lamartine, qui obtenaient en ce moment même un prodigieux succès. D'Homère et d'Eschyle, de Virgile, d'Horace et de Térence, on courait, sur le casier de la poésie, à Molière, Corneille et Racine, pour aboutir à Alfred de Musset, à Victor Hugo.

Dans ce milieu de lectures de choix, — en compagnie d'un érudit profond, d'un esprit indépendant, prêt à me fournir toutes les exphcations désirables; le plus souvent, par enthousiaste conviction de l'excellence de sa méthode, toute (( socratique », m'amenant à répondre par moi-même aux questions que je lui posais, — j'avançai dans l'accumulation des matières à retenir pour passer le fameux baccalauréat.

En même temps je compris que, quand je me serais assimilé l'indispensable à mon entrée dans la vie, je ne saurais rien encore, et que la fin des classes n'est, pour qui veut savoir, que le point de départ des études sérieuses.

Je ne dois pas seulement au vieux bibliothécaire de ma ville natale d'avoir, en une seule année, et des plus troublées, fait ma rhétorique et ma philosophie beaucoup mieux que dans n'importe quel collège. Il m'a, pour la vie entière,

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armé l'intelligence; il m'a inspiré la passion de chercher et m'a fourni la patience de suivre jusqu'au bout une hbre recherche.

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