VISITE AUX JOURNAUX — A L'ÉLYSÉE
Flory et moi, chargés d'aller voir ce qui se passe sur les grands boulevards, nous accompagnons un moment le représentant dans les rues qui descendent de la montagne Sainte-Geneviève.
Nous tenions à avoir l'adresse du comité de résistance. Il nous dit bien où Ton s'était réuni dans la matinée, mais il ne peut nous dire où l'on se rejoindra le soir ; on a parlé de s'assembler au restaurant du patriote Bonvalet. boulevard du Temple, si la police n'a pas occupé la maison.
— Nous ne sommes pas en juillet 1830 ni en février 1848. Le peuple est stagnant. Il faut lui faire comprendre ce qui se passe, attendre qu'il s'irrite et qu'il se lève... Il serait téméraire de brusquer la situation. Marcher tout de suite droit à l'armée, ce serait se faire mitrailler en pure perte ; ce serait décapiter la résistance populaire.
— C'est juste, reconnaissait Flory.
J'étais moins convaincu; je m'écriai avec une certaine acrimonie :
— Et si, tandis que l'armée avance, prend tout, positions et représentants, elle tarde trop à se lever, (( la sentinelle invisible » !
Michel (de Bourges) avait ainsi conclu le matin :
— Temporisons !... Pas trop d'entraînement ! Il est nécessaire de se réserver!... Se livrer, c'est perdre la bataille avant de l'avoir engagée !... Gardons-nous d'aller à la réunion indiquée par la droite pour midi. Tous ceux qui iront seront pris !
— Michel avait raison, constata Flory. Si vous aviez été à la mairie du X^ arrondissement, vous seriez prisonniers !
— Donc, reprend de Flotte, nous n'avons pas eu tort d'écouter les conseils de la modération pratique... Nous attendons le peuple!... Nous allons même le chercher, ajoute-t-il en nous quittant.
La prédication de l'attente et du mouvement dans le vide durant plusieurs jours, me laissa très froid. Mon imagination tenait pour la folie sublime du Droit sans armes allant défier la Force. Nous ne remarquons d'extraordinaire que ceci : les affiches de Bonaparte déchirées, mais pas de proclamations républicaines sur les murs !
L'idée me passe par la tête d'en fabriquer une et de l'imposer à n'importe quel journal, s'il en subsistait un
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ciyant des compositeurs disponibles. Nous arrivions rue du Croissant. L,e Siècle, où avait commencé à se signer une protestation des journalistes, comme en 1830, était occupé militairement. De même, à côté, la Patrie, réactionnaire. Nous revenons rue Montmartre, vers la Presse, dont l'allée n'est pas gardée. Nous montons à la rédaction, nous parcourons plusieurs salles, n'y trouvons qu'un garçon de bureau.
Je me mets tout de môme à écrire, sur le tapis vert des rédacteurs, la proclamation que j'ai rêvée. Je la lis à mon compagnon. Nous la recopions ensemble.
Survient un gros monsieur aux cheveux flottants. Nous lui relisons l'œuvre, qu'il approuve en y faisant une correction très énergique.
Je lui demande son nom :
— Théophile Gautier ! me répond-il.
— Le poète !... Le premier des feuilletonistes de théâtre et d'art!... Ah ! citoyen ! m'écrié-je, pardonnez à des étudiants de ne vous connaître que de nom !
Il profère contre le coup d'Etat, contre son auteur et ses complices, des injures véhémentes. Il se met à notre service pour chercher dans les mansardes s'il n'y a pas de caractères et de typographes, échappés à la surveiUance des gendarmes qui détiennent le bas de l'imprimerie.
A peine, au fond d'un cabinet étroit, découvrons-nous un malheureux correcteur se disputant avec un rédacteur très vif, qui tient à retrouver les lambeaux de sa copie, perdue durant l'invasion des ateliers. C'était l'éminent critique littéraire Paulin Limayrac. Comme nous le voyons aussi enflammé que Gautier, nous lui remettons nôtre proclamation ; il promet de faire tirer dans un bon endroit, qu'il prétend connaître sans le pouvoir désigner à personne.
Près du passage des Panoramas, nous sommes abordés par. un de nos camarades des Ecoles, le créole Guérin. Il nous décrit, avec une verve méridionale, l'indignation des promeneurs « comme il faut » des boulevards riches.
— J'ai, dit-il, lancé un cri que tout le monde répète, Iç
boulet du ridicule qui tuera Bonaparte : (( A bas Soulouque! »
C'est, en effet, par cette exclamation grotesque que nous entendons accueillir la brigade de Cotte, remontant de la Madeleine vers la Bastille.
Lorsque apparaît l'avant-garde de cavalerie qui occupe toute la chaussée du boulevard des Italiens, nous ne croyons pas qu'il suffise de ricaner et de siffler, devant Tortoni, nous saisissons des chaises, des tables, que nous jetons hors du trottoir. Mais la foule ne répond pas à cette invitation aux barricades.
Le corps d'armée défile comme s'il revenait d'une revue, sans charger les milliers de personnes qui le huent. Les officiers supérieurs ont l'attitude impertinente. Les soldats baissent la tête, honteux.
Sur cette remarque, nous donnons l'exemple, tout de suite très suivi, d'interpeller ainsi les troupiers :
— Vivent les soldats de la France ! A bas les prétoriens !... Vive l'armée républicaine ! A bas le coup d'Etat !... Vive la Constitution ! Mort au parjure !
Ces exclamations sérieuses, auxquelles ne cesse de se mêler le ricanement de : u Vive Soulouque! » deviennent formidables sur la chaussée après le passage de la brigade de Cotte. Une foule énorme semble se précipiter, sur le boulevard des Capucines, pour empêcher de passer une seconde brigade.
Aux premiers rangs de celle-ci s'agite un état-major à panaches extravagants.
— C'est, se dit-on. Monsieur Bonaparte en personne qui, après avoir passé la revue de ses troupes, essaie de se présenter à la population de Paris !
De vingt mille poitrines à la fois et durant un quart d'heure sans interruption, éclatent des protestations méprisantes.
Nous ne sommes pas repoussés, nous avançons. Je me figure que la foule devient un torrent irrésistible. Je lui indique son but par un commandement vigoureux :
— A l'Elysée 1
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Les vingt mille voix répètent :
— A l'Elysée !
Les panaches exécutent une conversion. La future majesté impériale se met à couvert avec sa bande.
Notre peuple vengeur — hélas î tout entier composé de bourgeois qui ont quelque chose à perdre — s'arrête devant les escadrons de cavalerie, dont la chaussée et. les deux trottoirs sont remplis à cent miètres de la Madeleine.
Nous rentrons au quartier Latin, persuadés que l'armée obéit sans conviction.