LA MORT DE BATJDIN ET SES SUITES IMMÉDL\TES
Comme nous gagnions le faubourg par le canal, nous nous heurtons à un représentant du peuple en proie au plus terrible désespoir.
— J'en viens ! dit-il. C'est fini ! La barricade Sainte- Marguerite est prise! Le peuple refuse de marcher... Le député Baudin est tué!...
— Non, ce n'est pas fini ! répétions-nous, plus exaspérés qu'effrayés. Le peuple n'est pas aussi lâche !
Nous cherchions à pénétrer plus avant. Des fuyards, des ouvriers aux porles des ateliers, des femmes aux fenêtres nous adjurent de nous arrêter, de ne pas risquer d'être fusillés.
Quelques renseignements nous sont fournis sur le drame qui ne s'est terminé sans nous que parce qu'il a élé piécipité avant l'heure cotivenue.
On ne s'est pas attendu au café Roysin. Le passage des dernières voitures transportant à Vincennes les membres de l'Assemblée arrêtés au X"^ arrondissement a provoqué le début hâtif d'une action, mal préparée. Les prisonniers, qu'une poignée de républicains voulaient délivrer, n'étaient que des députés de la droite. Ces hommes d'ordre, tremblant de se voir compromis dans une émeute, imploraient par les portières, la grâce de n'être pas libérés de force... L'apparition des auteurs de la loi du 31 mai, des ennemis de (( la vile multitude », acceptant d'être, par le coup d'Etat
lui-même, soustraits au devoir de défendre la Constitution, acheva de pervertir la con,?:ience populaire.
— Pourquoi, s'écriaient des faubouriens, se Lattre pour une Assemblée dont la majorité, après s'être laissé prendre, refuse de se laisser délivrer ?
Vainement les hautes notions du droit, le respect de la loi, la dignité de la souveraineté nationale, étaient rappelés aux prolétaires bouleversés, par Schœlcher, Esquiros, Madier de Montjau, Bastide et les autres. Les femmes émues saluaient, des fenêtres, ces chevaliers errants de la Justice ; les hommes les plaignaient en les admirant.
A peine une trentaine d'ouvriers répondit-elle à l'appel aux armes d'une douzaine de représentants, revêtus de leurs insignes, témoins légaux du parjure.
Les fusils, qui manquaient, furent obtenus par le désarmement des petits postes de la rue de Montreuil et du marché Lenoir — désarmement dont la facihté prouve combien les soldats restaient encore indécis le 3.
Ce n'est pas du peuple, c'est de la Société des Décembrisles qu'a dû sortir l'ignoble mot :
— Plus souvent que nous nous ferons tuer pour vous conserver vos vingt-cinq francs !
L'histoire a recueilli l'héroïque réplique de Baudin, se dressant au sommet de la barricade, et présentant sa poitrine aux balles :
— Citoyen, tu vas voir comment on meurt pour vingtcinq francs !
Pendant qu'on nous rapportait ce mot sublime, je songeais à l'éclat qu'aurait eu la scène, si elle s'était jouée sur un théâtre digne d'elle, non pas dans le coin le plus obscur d'un faubourg, désespéré d'avance et désarmé, mais en plein boulevard Montmartre, devant cinquante mille spectateurs, dont la raiUerie haineuse aurait pu être transformée en un enthousiasme vengeur.
— Un représentant tué ! disais-je. Promenons son cadavre ! Faisons un drapeau de son écharpe ensanglantée !
lELICIEN
— Trop tard et trop loin ! objecta Roch. Ils l'ont tué, ils le gardent.
Deux détails nous frappèrent : dans la lutte rapide, il n'y avait eu que ce mort, Baudin, et, par hasard, un jeune soldat qui avait menacé Schœlcher de sa baïonnette, mais en évitant de l'enfoncer dans une poitrine sans défense ; les sept ou huit représentants qui avaient passé par-dessus la barricade n'avaient pas été massacrés, pas même arrêtés.
— Donc, nous disions-nous, l'esprit de l'armée demeure hésitant.
Nous nous recommandions de ne pas exprimer aux camarades nos désillusions et de pousser de toutes nos colères à une prise d'armes générale.
Ce fut pour nous une joie que de retrouver notre rue et la place de l'Ecole de médecine remplies de jeunes gens enflammés, et, au milieu des groupes, deux de ceux qui avaient élevé et défendu la barricade Sainte-Marguerite, de Flotte, Cournet, plus l'ancien constituant, Buvignier.
Ce dernier nous assure que, si l'on tient, deux jours encore, en échec l'armée de l'Elysée, il nous arrivera de province de puissants secours répubhcains. ^ -^ Lyon, Strasbourg,' Marseille, Bordeaux, Rouen, s'insurgent contre le coup d'Etat... Le général Neumayer marche sur Paris !
Abel avait atteint rue Richelieu, 15, dans l'appartement abandonné par Jules Grévy prisonnier, le comité de résistance des rçprésentants de la Montagne, au nombre d'environ soixante, très unis et très décidés.
Ceux qui avaient assisté à la mort de Baudin étaient accourus informer leurs collègues de la désespérante abstention des ouvriers. D'après quoi tous s'étaient prononcés en faveur de la tactique patiente, expliquée dès le début par Michel (de Bourges), et démontrée par Jules Favre la seule désormais praticable.
Plusieurs du Comité des jeunes persistaient dans leurs objections primitives. Abel insista :
— C'est la décision unanime de tout ce qui reste debout
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 295?«
de la représentation nationale. Nous sommes en batajille,.-, nous sommes des soldats. Ne discutons pas, obéissons à,., nos chefs!... Agitons-nous comme ils le commandent... Le mot d'ordre pour aujourd'hui est le nom de notre premier martyr : Baudin !
Nous nous inclinions. Seul, le petit Jules érigeait l'indiscipline en premier devoir de l'insurgé, menaçait de déchirer les rideaux de Lisette, qui étaient rouges, et d'aller, fût-il seul, planter au premier carrefour peuplé de blouses la loque vengeresse des revendications implacables. — Précipiter les bourgeois dans les bras de Bonaparte ! Nous faire écharper par eux en même temps que fusiller par les soldats !...
— Tu es fou à lier ! s'écriait Rambert.
— Et toi, répliquait Vallès, tu es bête... Tes souliers te lâcheront avant que tu n'aies mis la troupe (( sur les dents », pour parler comme ce frère d'adjoint... qui porte des gants !
Abel, que la pointe visait, croise les bras et dit :
— Toi, petit, as-tu envie de te faire tuer ? Si nous survivons, tu te battras avec moi ! ~ ,
Nous nous jetons entre eux.
— Soit ! grogne le petit Jules. Je ferai comme les autres, rien, si l'on veut, par discipline !
Et de ses deux mains il abaisse ses poils hérissés.
Abel et Rambert sont chargés d'entretenir les relations avec les représentants. Nous recevons, Flory et moi, la mission d'explorer les quartiers insurgés de la rive gauche. La permanence sera tenue successivement par deux délégués tirés au sort.
Mais d'abord nous tenons à donner tous ensemble le (( coup de collier » nécessaire afin d'entretenir les Ecoles en état d'insurrection... volante.
Deux heures de laprès-midi se passent à entamer des barricades rue Dauphine, rue Saint- André-des-Arts, rue de la Harpe, au bout de la rue Racine. Nous lâchons de ci de là quelques coups de nos raéchaiits pistolets. Nous mettons
en mouvement les troupes du Luxembourg, celles aussi de la Cité.
Notre tapage, trop inoffensif, cause une terreur profonde au préfet de police. Maupas dénonça nos barricades au ministre de l'intérieur Morny, par dépêche du 3 décembre, 4 heures, et fit afficher cette "ordonnance de peureux féroce :
(( Tout rassemblement sera immédiatement dissipé par la force ; sont interdits tout cri séditieux, toute lecture en public, tout affichage d'écrit politique n'émanant pas d'une autorité régulièrement constituée. »
A côté, une proclamation du ministre de la guerre, Saint- Arnaud, annonça :
(( Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, sera fusillé. »
A mesure que ces placards se montraient sur les murs du quartier Latin, nous les arrachions. A leur place, avec leur colle toute fraîche, nous affichons les décrets et proclamations des « représentants du peuple restés libres », dont Abel nous avait communiqué des copies à la main, en autographie, en lithographie, ou en épreuves d'imprimerie.
Déchéance du président parjure, en vertu de l'article 68 de la Constitution.
Arrêt de la haute cour de justice contre Louis Bonaparte, accusé et convaincu de haute trahison.
Levée de l'état de siège ; injonction aux chefs militaires, sous peine de forfaiture, de se démettre des pouvoirs extraordinaires usurpés.
Abrogation de la loi du 31 mai et rétablissement du suffrage universel. <( Peuple ! nous démasquons l'hypocrisie ; c'est à toi de punir le traître ! »
Les honneurs du Panthéon décernés à Baudin, (( qui a bien mérité de la patrie en mourant pour la République et pour les lois ! »
Aux soldats français : » Un homme vient de briser la Constitution. Il trahit la République... Un pas de plus dans
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 297
ratteiitat, un jour de plus avec Louis Bonaparte, et vous êtes perdus devant la conscience universelle... Soldats français, cessez de prêter main forte au crime! »*