A TRAVERS LES BARRICADES ET AU DIVAN DE L'OPÉRA
Du bas de la rue de la Harpe, nous avions remarqué, au milieu de la Cité, une barricade assez élevée. Les troupes, qui avaient tiré sur nous, s'étaient retirées ; le quai et le pont Saint-Michel pai aissaient déserts.
L'envie nous prend, à Flory et à moi, de commencer par cette voie libre notre excursion de l'autre côté de l'eau. Nous traversons le pont en courant. Nous franchissons la barricade, déjà abandonnée. Nous repassons une seconde fois la Seine au galop. Nous pénétrons dans la rue Saint- Denis.
A la place des Innocents, commençait une série de barricades occupées. La première comptait quatre défenseurs qui, à l'instant où nous arrivions, se disputaient entre eux. Nous crions : Vive la République !
En approchant, nous transmettons bas le mot d'ordre : Baudin !
— Bien ! nous répond un grand jeune homme en veston, qui semble commander... Mais tenez-vous au large !
Nous voyons, sur son ordre, deux de ses compagnons, en paletot et en redingote, saisir un quatrième personnage, le seul qui soit en blouse, le fouiller, tirer d'une de ses poches une carte, la montrer.
— M'étais-je trompé? dit le chef. Collez-le là... et feu! Trois coups de fusil éclatent. Le mouchard, en moins de
cinq minutes, a été reconnu, jugé, exécuté.
C'était la première fois de notre vie que nous assistions à une exécution, et celle-là était faite par les nôtres.
Mon camarade, étudiant en médecine, s'élance vers l'individu qui s'est retourné sur lui-même et abattu face contre terre. Il le tàte, le reconnaît mort, frappé à cinq pas, au cœur et à la tête.
J'écoute, avec anxiété, les explications véhémentes du chef de barricade :
— Il poussait des cris absurdes en ce moment : Vive la sociale ! A bas les malthusiens ! Mort aux propriétaires !... Il voulait nous faire arborer le drapeau rouge... J'ai compris... Et voilà!
Je pensais au petit Jules qui, s'il avait déployé (( sa loque » se serait fait fusiller comme agent provocateur.
Les trois combattants nous engagent à nous défier, comme eux, des espions et des fous. Ils nous font apercevoir un des périls imprévus du plan de l'action éparpillée : ne pas se connaître entre défenseurs de la République et tomber dans les pièges de la police.
— Car celle-ci a un plan. Quel est le nôtre ? Où est le centre dé la résistance ? Qui nous" fournira des munitions quand nous aurons épuisé les quinze cartouches que nous possédons ? Ce misérable nous en a fait dépenser trois !
Poursuivant notre exploration jusqu'à la rue du Temple, nous voyons se multiplier les barricadés avec assez de défenseurs, insuffisamment armés mais très ardents, qui ont reçu les instructions des représentants, les suivent avec confiance et attendent, pour la nuit, le concours des associations ouvrières.
Les habits de drap dominent encore parmi eux, mais, il s'y mêle des blouses de vrais travailleurs, avec quelques uniformes d'anciens militaires et de gardes nationaux des légions dissoutes. Ce sont pour la plupart de petits patrons, des ouvriers en chambre.
Ici, nous n'entendons pas reproduire la lâche ironie contre (c les vingt-cinq francs ». On traite couramment Badinguet de brigand; on comprend le déshonneur natio-
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nal et la démoralisation universelle qui résulteraient du parjure du chef de l'Etat, s'il restait impuni. Les nobles phrases qui jaillissent de nos jeunes coeurs ne font pas rire ; elles nous valent de frémissantes poignées de mains.
Après avoir erré plus d'une heure dans ce réseau de barricades, nous nous demandions pourquoi le comité de Salut public ne venait pas s'installer là.
Derrière le conservatoire des Arts-et-Métiers, derrière l'église Saint-Nicolas des Champs, je rencontre mon ami Bannez en train de diriger, au milieu d'un carrefour, la construction d'une redoute.
Je voulais rester avec lui et envoyer Flory au Comité des jeunes chercher des combattants. Mais Bannez me fit remarquer que nous serions plus embarrassants qu'utiles; on était trop de ce côté, puisqu'il n'y avait pas assez d'armes, de munitions.
— Faites-nous fournir des fusils !... Expédiez-nous de la poudre ou des fabricants de fulmi-coton... Battez-vous dans votre quartier, si vous pouvez... Dites aux comités que ça va bien par ici, et que nous sommes des milliers de citoyens debout, décidés à combattre, résolus à mourir.
Nous entendons, mais loin, un bruit de fusillade :
— C'est du côté de la rue du Temple, vers l'Hôtel-de- Ville, dit Bannez ; ça recommence toutes les demi-heures depuis tantôt. Si c'était sérieux, je serais averti... N'allez pas par là, vous ne pourriez pas passer... Filez vite aux boulevards, où l'agitation continue, où il y a peut-être quelque chose d'important à risquer.
Après avoir embrassé ce vaillant ami, nous atteignons, par des ruelles et passages, la rue Meslay, où nous franchissons une assez forte barricade. Nous sommes attirés en avant par des rumeurs énormes, que nous ne comprenons qu'en nous trouvant nous-mêmes au bout de la rue Saint-Martin, emportés par une immense bousculade.
Le colonel de Rochefort, qui promenait le l*'^ régiment de lanciers entre la rue de la Paix et la rue du Temple,
en revenant, avait chargé et sabré la foule qui criait : (( A bas les traîtres ! » Les lances avaient fait des blessés, des morts ; les chevaux avaient passé par-dessus des hommes et des femmes renversés !
Le mouvement de reculade ne s'arrête qu'au boulevard Poissonnière, auquel nous arrivons par les rues Bourbon- Villeneuve et des Petits-Carreaux. Jusqu'à la rue Le Peletier, sur les deux côtés de la chaussée, qu'occupe la cavalerie remise en bon ordre, passent et repassent devant les cafés, de très nombreux promeneurs aussi hostiles que la veille au coup d'Etat. On siffle les lanciers ; l'on conspue Soulouque.
La chaussée franchie entre deux mouvements de la cavalerie, j'entre avec mon compagnon au Divan, en face de l'Opéra, à côté des bureaux du National.
Nous nous asseyons un instant, pour avoir des nouvelles, à la table du Charivari^ où je connaissais l'aimable Clément Garaguel.
On était de très belle humeur ; on (( faisait des mots )> du plus spirituel mépris contre le ci-devant constable Badinguet, contre le bâtard Morny, contre miss Howard, contre Maupas-le-foirard, contre Magnan, qui eût été depuis l'avant-veille saisi pour dettes s'il ne devait être le lendemain déposé à la Roquette !
Ma foi ! nous nous attardions à rire avec ces rieurs lorsque survint notre Abel, cherchant son frère, l'ancien adjoint au maire de Paris, collaborateur du National, et qui était, en effet, assis à la table des rédacteurs.
Abel arrive de la réunion des représentants, tenue dans l'appartement de Grévy et qui, sur le point d'être enlevée, s'est réfugiée chez l'ancien membre du gouvernement provisoire, Marie, rue Neuve-des-Petits-Champs. On fait cercle autour de lui. Il obtient un vif succès d'hilarité en racontant que Jérôme Napoléon est venu s'inscrire contre son cousin Louis, qui déshonore la famille. Il provoque de nouveaux rires par son appréciation railleuse de l'attitude de
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l'ami du <( prince rouge », Emile de Girardin, qui trouve des imprimeurs à la brosse pour le décret de déchéance, mais qui se refuse à publier tout appel aux armes !
— • Toujours partisan de la paix universelle et bon gardien de soi-même ! interrompt quelqu'un.
— Victor Hugo, continue le délégué errant du Comité des jeunes, ne donne pas dans ces idées. Il propose aux derniers débris de la représentation nationale de descendre dans la rue, d'aller droit aux troupes, poitrine découverte, et de notifier solennellement :
« Nous sommes le droit, vous êtes la force ! Obéissez-
nous
Je m'écrie :
— Que les représentants viennent sur les boulevards ! Nous nous ferons tuer avec eux ! La foule passera sur nos cadavres, défoncera les bataillons et ira vider l'Elysée !
Abel achève son compte rendu :
— La majorité a jugé que Ton ne doit pas offrir au sabre la décapitation de la République. D'ailleurs, les bonnes nouvelles affluent... La nuit prochaine, levée en masse des associations ouvrières ! Le public des boulevards se maintient dans une hostilité implacable. Soulouque n'ose plus se montrer. Le centre de la capitale est couvert de barricades qui, en ce moment môme, repoussent une attaque lancée de l'Hôtel-de-Ville.
— C'est vrai, dit Flory, nous en venons !... Les combattants sont nombreux et solides, mais ils manquent d'armes et de munitions.
— Le comité s'en occupe... La nuit sera chaude... On est sûr de tenir demain encore... Les nouvelles des départements sont excellentes. Ce n'est pas à Lyon, c'est à Rouen que commande Neumayer. On attend le général ce soir.
Flory prend Abel à part, lui communique ce que nous savons, l'adjure de courir informer les amis de la rive gauche, tandis que nous, nous irons voir, au chemin de
fer de l'Ouest et sur les hauteurs de Montmartre, si réellement une armée républicaine est en marche contre les prétoriens de Paris.