LA PROMENADE DES CADAVRES
Près de l'église Notre-Dame de Lorette, deux rassemblements très animés nous retiennent. Le premier acclame un représentant, qu'on nous dit être Joseph Périer, et qui, de sa propre main, efface son nom de la commission consultative, qu'une affiche annonce avoir été nommée par le président. D'autre part, on se montre, sur un mur, un fragment du Moniteur qui contient le discours de Bonaparte, lors de sa prestation de serment. Aux exclamations de la foule, nous mêlons nos cris de : a Mort au parjure ! Aux armes ! »
La gare Saint-Lazare était militairement occupée. Nous montons au boulevard extérieur, que nous trouvons absolument désert. Montmartre est d'une tranquillité navrante. Il n'y a personne au Moulin de la Galette, où la faim nous oblige à manger.
L'optimiste Flory se figure distinguer à travers la plaine Saint-Denis, les bivouacs de l'armée de secours attendue.
J'interroge prudemment le patron de la gargotte.
— On voit tous les jours les mômes lumières, me répond-il.
— • Et celles qui marchent ?
— Ce sont les trains du Nord et de l'Ouest, qui s'en vont et qui viennent.
— Mais là, au milieu ?
— Ce sont les réverbères des rues et des routes de la banlieue.
SOUVENIRS d'un ÉTUDIANT DE 48 303
Nous abandonnons la butte, désolés.
Il n y a personne dans le clos Saint-Lazare. Le faubourg Saint-Martin est vide de défenseurs armés de la Constitution. Les femmes, par les persiennes entr'ouvertes, regardent ce qui doit se passer sur le boulevard, vers lequel on court. Nous suivons les curieux.
Dans la brume,, à la lueur vacillante des torches, deux cadavres, l'un de vieillard, l'autre de jeune homme, sont promenés par un groupe de citoyens que conduit notre ami Bannez.
On monte vers la Bastille en criant vengeance, en appelant aux armes.
Nous plongeons dans la foule, nous chantons frénétiquement la Marseillaise, répétant après chaque couplet :
— Aux armes ! Vengeance ! Aux armes î
Sur le boulevard du Temple, les théâtres sont restés illuminés et ouverts, par ordre. Il n'y a, croyons-nous, pas de spectateurs dedans. Mais dehors, sur la large chaussée, une foule énorme contemple Thorrible exposition des assassinés.
— Si, dis-je, on lançait les noms de ces victimes ?
— Elles n'ont pas de noms, me répond Flory. .Je rejoins Bannez. Je lui crie :
— Quels sont ces morts ?
Il me confesse qu'il n'en sait rien. On les a ramassés rue Aumaire après la traversée d'un corps d'armée. On ignore d'où ils viennent. Point de papiers sur eux ; leurs poches ont été vidées par les massacreurs.
— Mais qu'importe ce qu'ils étaient ! ajoute notre ami. Ce sont des hammes tués pour la défense de la Constitution. Vengeons-les !
En notre loyauté enfantine nous nous abstenons d'inventer des noms. Anonyme, la funèbre exhibition manque son effet. On regarde, on s'attriste, mais on ne s'insurge pas.
Les habitués des poulaillers des théâtres font remarquer
que les morts ont des paletots. Il ne se réunit pas de blouses au cortège.
Une charge de cavalerie nous bouscule au coin du restaurant Bonvalet et nous nous échappons par la sombre rue de Bretagne.
J'ai été séparé de Bannez ; j'ai perdu Flory. Dans un enchevêtrement de ruelles, des sergents -de ville achèvent de nous disperser. Ils jettent les cadavres au ruisseau et les retuent.
Après avoir couru je ne sais combien de temps, ayant dans les oreilles le pas cadencé d'une troupe pesante et quelques sifflements de balles, je m'arrête dans une rue très étroite au miUeu de laquelle brille un lampion.
Je respire, je regarde autour de moi. Je me reconnais seul. J'avance.
— Qui vive ?
— Baudin !
— Vive la Répubhque !... Approchez !
J'arrive devant deux rangées de pavés symétriquement posés l'un sur l'autre à travers toute la ruelle des Deux- Portes-Saint-Sauvcur.
Derrière se dresse un homme de haute taille, enveloppé dans un long paletot brun, boutonné jusqu'au col, coiffé d'un chapeau à larges bords. Il tient, par le bras gauche, un fusil collé à sa poitrine. Il va et vient miUtaircment devant son semblant de barricade, que je franchis en écartant les jambes.
Je le salue avec émotion. Je lui dis que je suis un étudiant, du comité des Ecoles. Je l'interroge sur ce quïl fait là, isolé, sur un point inutile à l'attaque com'me à la défense. Il ôte son chapeau, me laisse voir à la lueur du lampion son crûne chauve, semé de quelques courts cheveux blancs. Il a le front et le visage ridés. Sa vieillesse dépasse la mesure de celles que j'ai pu connaître.
— • Ce que je fais ici, réplique-t-il du ton le plus doux, ah! c'est bien simple!... j'habite cette maison, j'ai construit ma barricade, j'attends qu'on vienne la prendre.
SOUVENIRS dVn Étudiant de 48 305
J'étais pétrifié d'admiration. Je me permets de faire observer que non loin on se peut battre et que, dans cet endroit, il n'y, a rien à attendre, si ce n'est la mort.
— Oui, la mort, dit le grand vieillard. J'ai trop vécu, s'il n'y a plus de peuple pour maintenir la République !
Il m'avoue que, s'il ne s'en va pas par la ville, c'est qu'il a près de quatre-vingts ans et ne peut pkis guère marcher.
— Si je tombais sur la route, s'écrie-t-il, on me ramasserait comme un ivrogne. Je veux mourir debout, fidèle à ma vie, pour le drbit et pour la liberté.
Comme je ne me presse pas de le quitter, comme il craint que je ne veuille rester, il me reproche d'écouter un vieux fou qui n'a rien à dire à personne, si ce n'est aux jeunes de tâcher de relever les institutions républicaines lue leurs pères n'ont pas réussi à maintenir.
Des pas se font entendre du côté par où je suis venu. Il se remet à crier :
— Qui vive ?
Nul ne répond. Il lâche un coup de fusil pendant que, cédant à son injonction civique, je gagne la rue Saint-' Sauveur pour rejoindre mes amis.
Non sans détours, j'atteins le Pont-Neuf. Dès l'entrée, des gendarmes me saisissent, me fouillent. Je n'avais sur moi que ma carte rouge d'étudiant. On me livre passage, après inspection de mes mains qui ne paraissent pas suspectes d'avoir touché de la poudre.
Au pied de la statue d'Henri IV, je suis l'objet d'une nouvelle arrestation et d'une nouvelle fouille, opérées par les sergents de ville. Tandis qu'on me retient, j'aperçois sur le terre-plein une femme qui se débat entre des agents. Ils lui retroussent les jupes, arrachent de dessous un paquet qu'ils disent contenir des cartouches. Par les pieds et par la tête, ils tirent la pauvre femme, qui pousse des cris horribles, l'approchent du parapet, la balancent en ricanant, et la précipitent dans la Seine.
Mes cheveux se hérissent, je sens une sueur froide. cou-
1er tout le long de mon corps. A peine m'entends-je commander :
— Rentrez chez vous, et rondement !
Poussé par de vigoureux coups de poing, je bondis en avant. Je vais tomber sur les débris de la barricade que nous avions commencée le matin rue Dauphine.