GRANDE SEANCE AU COMITE DES JEUNES
La nuit était très noire. Les boutiques étaient fermées, les réverbères éteints. Il n'y avait personne dehors, quoiqu'il ne fût pas tard, dix heures à peine.
— Il a dû se passer quelque chose par ici, pensé-je. Avec précaution je me ghsse le long des maisons. Du
coin de la rue Saint-André-des-Arts, je saute dans le passage du Commerce. Sous le porche, je frôle deux hommes, qui s'effacent, puis m'appellent à voix basse.
Je reconnais le mystérieux Polge, accompagné de l'un des Watripon, Léon, celui qui était à la barricade Sainte - Marguerite et qui a vu mourir Baudin.
— De fortes patrouilles, m'expliquent-ils, parcourent le quartier au pas de charge, envoyant des coups de fusil au hasard.
— On s'est battu ? On se bat ?
— On a refait plusieurs barricades, mais on n'a pu les défendre faute d'armes...
— Le plan est toujours, ajoute Polge à ce renseignement de Watripon, de ne pas terfir et de recommencer sans cesse.
Je les emmène au Comité des jeunes, de l'autre côté du passage.
Pas une lueur aux fenêtres de Renoul ; on dirait la mai-
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son endormie. Le porte semble fermée ; mais, au moment de frapper, nous sentons qu'elle est restée entr'ouverte ; nous la poussons, et nous montons sans bruit.
Au troisième étage, je gratte trois fois. On ne répond pas. Je cogne. On vient. Je murmure le mot d'ordre. On nous introduit. Léon retrouve son frère Antonio, Polge son intime Melvil et d'autres membres des anciens comités des Ecoles. Sous la présidence de Béai, on reçoit les communications des délégués, avant d'ouvrir le débat sur ce qu'il y a de possible à faire cette nuit et à préparer pour le lendemain.
Rambert termine l'exposé de la situation générale, telle que l'appréciaient les représentants assemblés chez l'ancien membre du gouvernement provisoire Marie.
— Paris s'est enfin ému ! s'écrie notre camarade. Le flot monte !
Abel raconte que le grand comité a failli être enlevé rue Neuve-des-Petits-Champs :
— La troupe a fouillé la maison des caves aux greniers ; elle n'a découvert personne... Je ne puis dire où les représentants se sont réfugiés, mais nos relations sont maintenues... Ils ont une imprimerie et ils vont publier des décrets, qui feront de l'effet sur les masses :
Suppression des octrois ;
Amnistie complète, hormis pour l'auteur et les complices du coup d'Etat ; rappel des transportés de juin 18-4-8 et des déportés de juin 1849;
Convocation d'une Assemblée souveraine, élue au suffrage universel direct, le 21 décembre courant.
— Le lendemain du jour de la clôture du plébiscite, fait remarquer ironiquement Vallès.
Béai impose le silence. Abel continue :
— Sans raillerie, les troupes ont été a mises sur les dents » durant la journée entière, aux quatre coins de Paris... Il s'est dressé des barricades à la barrière des Martyrs, à la Chapelle-Saint-Denis... Saint-Antoine n'a pas dit son dernier mot : Esquiros est encore au faubourg,
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agissant. Tout le centre, de la rue de Bretagne à l'oratoire du Louvre, demeure couvert de défenses. Il y a eu une promenade militaire avec coup de canon, des blessés, des tués. Mais, tout de suite après, les barricades se sont relevées et multipliées... Le 4 décembre sera une grande journée !
On applaudit à outrance. Je demande la parole ; j'ai un rapport à faire.
— Je t'inscris, dit le président, après le délégué des associations qui est ici.
— Laissez-moi finir, reprend Abel, par un mot sur nous, pour nous!... Rambert et moi nous avons exprimé aux représentants notre impatience d'entrer en ligne. Si la double action, qui se prépare à Saint-Marceau et au Gros- Caillou, s'engage, comme on l'a promis, dans la matinée, notre quartier Latin deviendra le cœur de la résistance pour le salut de la République. Jules Favre, devant moi, disait : « Demain, nous daterons nos décrets du Panthéon. :»
Le joyeux Davet et le sérieux CoUinet, assis à côté du petit Jules, le secouaient afin de l'enthousiasmer comme les ca^marades.
Du fond de la salle arrive auprès de la table présidentielle un autre petit homme beaucoup plus âgé' que nous.
— Il s'appelle Formé, m'apprend Davet ; c'est un ami de l'historien Bûchez, un ouvrier fondateur des premières associations ouvrières.
Son gras visage se roidit avec une certaine solennité et ses yeux brillent d'un feu mystique. Il entame un véritable discours en ces termes :
— Citoyens, je suis révolutionnaire et je suis catholique...
— C'est incompatible ! interrompt Flory ; et je le prouve!...
— Pas aujourd'hui ! réplique en souriant le président Béai. Silence !
— Jésus fut le premier des sans-culottes, comme nos pères de 1793 le reconnaissaient. L'Evangile est la base de
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la Révolution, le salut sur là îerre comme au ciel. Le pape, s'il comprenait son rôle, devrait être notre chef, écrasant les rois sous sa mule, affranchis-sàrit leé- j)ëiip}e«- de sa main qui bénit au nom de Dieu... -,.,0-,
Je proteste moi-même. Roch fait la grimace. Reiionl fredonne le Dieu des bonnes gens de son Bérangér. Lisette a envie de rire. Davet jure.
— Pas de sermon ! Nous n'avons pas le temps d'écouter les chanoines en blouse ! grogne Vallès.
Le président domine les murmures :
— Le citoyen a fait ses preuves. Toutes les convictions sont respectables... Il nous a annoncé une communication importante. Ecoutons-le !
— Respectez ma foi, comme je plains vos doutes, déclame le prédicateur prolétaire. Vous voyez les conséquences abominables de l'insurrection de juin, le fratricide exploité par ce brigand de Bonaparte..^
— Oui, oui, nous écrions-nous en même temps le petit Jules et moi.
— Eh bien ! si le crime préparatoire du crime qui se commet a pu se produire, assurément, ce n'est pas la faute de l'archevêque qui porta au-devant de l'insurrection l'olivier de la paix, et que tua une balle sacrilège... Que le successeur de saint Affre, que Mgr Sibour reprenne la palme tombée des mains du martyr ; qu'il sorte de Notre- Dame à la tête de son clergé, que les membres encore libres de l'Assemblée nationale se rangent à l'ombre de sa croix, avec les juges de la haute-cour, avec la magistrature entière !... Derrière cette procession, nous, le peuple, marchons en masse vers l'Elysée !... Et là, l'homme du Christ parlera au suppôt de Satan ! Si le Bonaparte ne demande pas pardon^ malheur à lui ! Il sera écrasé sur cette terre et maudit pour l'éternité 1
— Ainsi soit-il ! marmottent plusieurs railleurs. Quelques autres s'exaspèrent.
Lui, il nous qualifie d'étourdis, d'ignorants, d'athées :
— La Révolution est perdue si elle ne prend pas pour directrice morale la vraie religion régénérée !
— La Révolution n'est compromise que parce qu'elle n'a pas « rompu le câble » qui rive les nations vivantes au cadavre du catholicisme ! crions-nous, Melvil, Flory et moi, parlant comme nos maîtres Quinet et Michelet.
Nous aj^ant quittés, Formé trouva accueilprès du jeune représentant néo-catholique Arnaud (de i'Ariège), qui appuya sa proposition d'une lettre à Sibour.
Cette lettre, a raconté Victor Hugo dans V Histoire d'un crime^ fut cachée par M°»« Arnaud (de l'Ariège), dans les langes de sa petite fille, et portée à l'archevêché. Monseigneur répondit jésuitiquement :
— Avant la lutte commencée, c'eût été possible... Il est trop tard !
, Monseigneur ne devait se déranger que pour entonner le Te Deum, après le plébiscite du 20 décembre, et l'année suivante, pour bénir la couronne impériale sur le front du parjure.
Je rapportai au comité ce que j'avais vu, de l'autre côté de l'eau. Mon récit sincère fournit autant d'arguments aux pessimistes qu'aux optimistes. Sur l'insistance d'Abel et de Rambert, on décida d'attendre les ordres suprêmes des représentants, de nous maintenir en permanence et d'employer la fougue de ceux qui avaient encore des jambes et de la voix, à empêcher de se reposer la division Renault campée sur la rive gauche.
Vallès, CoUinet et Davet ne rentrèrent pas chez eux avant d'avoir été lancer vers le Luxembourg, puis au bas de la rue de la Harpe, de retentissants anathèmes contre Badinguet et ses prétoriens.
Nous, qui nous reposions sans dormir, dans notre observatoire de la rue de l'Ecole-de-Médecine, les fenêtres hermétiquement fermées, nous entendîmes passer et repasser de lourdes patrouilles à pied et à cheval.
Aux premières lueurs du jour, il nous arrivait de deux côtés, de la rue Saint-Jacques et de la rue Jacob, des élèves
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en pharmacie qui avaient employé leur nuit à fabriquer de la poudre. Nous n'en gardons que peu, manquant d'armes. Nous inventons divers procédés pour faire pénétrer les munitions dans les quartiers Saint-Denis et Saint- Martin. Certains de nos camarades durent aller jusqu'au pont d'Austerlitz pour traverser la Seine. Il y en eut qui se firent fusiller en essayant de franchir le Pont-Neuf.