‹ Félicien, souvenirs d'un étudiant de 48Chapitre 77 sur 81 · DÉCEMBRE — LE MASSACRE DES BOULEVARDS · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE — LE MASSACRE DES BOULEVARDS

Vers dix heures du matin, comme il ne venait rien, rien, du grand comité, les jeunes se précipitent dans les rues du quartier Latin.

On me demandait ce que devenaient les gardes nationaux de la dixième légion, que j'avais cru si braves le 2, et qui ne bougeaient plus depuis l'enlèvement des représentants assemblés à leur mairie. Je proposai une excursion au faubourg Saint-Germain, pour visiter les maisons et saisir les fusils des soldats-citoyens cachés chez eux.

L'opération fut entamée rue Taranne, sans résultat. Une sortie de chasseurs de Vincennes nous refoula jusqu'au bout de la rue Mazarine, où nous relevâmes la barricade de la veille. Deux autres barricades furent bâclées aux entrées de la place Saint-Michel, en face de la Préfecture de police.

Le tremblant préfet Maupas, dans cette matinée du 4 décembre, se désespérait de nous voir ne prendre aucun souci de ses nouveaux placards :

(( L'état de siège est décrété. Le moment est venu d'en appliquer les conséquences rigoureuses...

<( La circulation est interdite à toute voiture publique ou bourgeoise...

(( Les stalionneinents de piétons et la formation de groupes seront, sans sommation, dispersés par la force...

(( Que les citoyens paisibles restent à leur logis... »

Les balles de nos pistolets, augmentés d'une demi-douzaine de fusils de chasse, ne traversaient pas la Seine. Mais nos cris, d'une centaine de jeunes gens au plus, sans cesse apparaissant et réapparaissant d'un bout du pont à l'autre, nos cris passaient terrifiants par-dessus le fleuve.

Le pauvre Maupas se figurait notre insurrection maîtresse de la rive gauche, le général Renault en retraite du Luxembourg sur l'Ecole militaire.

Vers midi, sur les deux rives de la Seine, tout, autour de la Cité, crépita une fusillade prodigieuse, qui n'usa pas moins de vingt mille cartouches ! Des milliers de vitres volèrent en éclats sur les quais. Des hauteurs des rues Saint-Jacques et de la Harpe, les décharges de la division Renault répondirent, par-dessus nos têtes, à la fusillade de Maupas.

Nous n'étions plus à portée lorsque le tir se rectifia et cloua, sur la borne qu'il ne quittait pas, notre vieux commissionnaire de la rue de la Parcheminerie. Nous nous étions mis à l'abri de ce feu d'artifice chez l'hôtesse des Quatre-Nations.

Vallès y établit une permanence... plus à la portée des blouses du faubourg Saint-Marceau.

On délibéra vaguement sur l'utihté d'une pointe vers la place Maubert, où, disait-on, des barricades formidables étaient commandées par De Flotte et Alphonse Esquiros. La majorité, dont j'étais, abandonna au petit Jules le soin de vérifier la réalité du soulèvement des blouses. Nous courûmes voir au Comité des jeunes si les ordres des représentants étaient arrivés.

Rien n'était venu à une heure après midi. Abel n'avait pas reparu, ni Rambert, expédié à sa recherche. C'était exaspérant,

Roch, debout près de la fenêtre, tapait sur les carreaux, murmurait :

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— On à trop blagué, on s'est trop lassé, on n'en peut plus... Mal inventé, mal conduit... Il fallait des hommes, quelques hommes, à poigne. . .

— Ils nous ont empêchés d'enlever le Bonaparte, et ils n'ont pas voté la proposition des questeurs, m'écrié-je.

— Les imbéciles ! approuve Renoul.

Survient Davet, qui bavarde :

— La lutte doit être engagée à fond entre les Halles et la Bastille... J'ai vu quelqu'un qui en revient... Ça va ! Allons-y !... Il n'y a plus rien à faire ici... On demande que les représentants se montrent... Ils avaient promis d'être au Panthéon ; ils n'y sont pas... Exécutons (c une ballade » vers les régions où l'on se bat î

Voici enfin Rambert, le visage bouleversé :

— Impossible de retrouver le grand comité 1 Abel court après.

— Et les associations ? interroge Roch.

— On ne croit pas qu'elles soient descendues dans la rue. Mais sur les boulevards on fusille, disait-on au Palais- Royal... Tout le monde courait dans tous les sens... J'ai traversé le Louvre, le pont des Arts, avec des groupes marchant si vite que les sentinelles n'ont pas pu nous fouiller... On n'y comprend rien !

— Allons voir ! dis-je. Nous ne faisons rien ici !

Davet est de mon avis, Rambert aussi, et encore Renoul, Roch également.

Lisette embrasse Renoul, le supplie de rester... dans l'intérêt de la cause :

— Le comité existe ou il n'existe pas... Nous avons tout risqué pour agiter le quartier Latin... Ne serait-il pas lâche d'interrompre la permanence à l'instant, sans doute, décisif?... Reste! Qu'un ami, un seul demeure avec nous!... Que les autres, s'ils sont impatients, courent aux nouvelles !

Ce raisonnement, quoique d'une femme, nous paraît juste. Nous forçons Roch à attendre, avec Renoul, les ins-

iructions des représentants, ou notre retour... si nous pouvons revenir.

Nous nous élançons vers le milieu de Paris où le canon tonne.

Impossible de traverser le Pont-Neuf, non plus le pont des Arts, non plus le pont des Saints-Pères. Nous descendons jusqu'au pont Royal. Le rire de Davet séduit un grave gendarme et nous procure le passage bénévole.

On nous arrête aux guichets du Louvre. A l'appui d'un plaisant mensonge de notre gamin de Toulouse, j'offre la preuve que j'habite au faubourg Poissonnière, dans l'exbureau du Nouveau Journal. J'invite la force armée h nous y conduire si elle ne nous croit pas sur parole. La garde nous autorise à nous rendre chez nous.

Devant le Théâtre-Français sont amassés beaucoup de gens qui lèvent les bras au ciel, se rapportent en phrases entrecoupées des choses horribles. Nous comprenons à moitié, nous avançons quand même rue Richelieu, marchant presque seuls au rebours d'une foule affolée. Près du n*' 100, maison Lemardelay, des soldats vident les caves de ce restaurant des mariages, ainsi que celles du cercle Frascati, au coin du boulevard Montmartre.

— Au large ! nous crie-t-on, en nous menaçant.

Nous filons dans la direction de l'Opéra-Comique, qui n'est pas occupé. Nous admirons, boulevard des Italiens, un brillant état-major, qui fait sauter des bouteilles de Champagne au café Riche et chez le restaurateur Leblond, passage de l'Opéra.

L'imperturbable Davet parlemente du ton le plus gai, avec des sentinelles titubantes. Rambert, essoufflé et ahuri, n'ouvre plus la bouche. Je répète machinalement que nous allons chez moi, faubourg Poissonnière, et qu'on nous y conduise si l'on veut.

On nous répond :

— Passez ! Et dépêchez-vous !

Rien que des soldats noceurs ; pas un bourgeois sur les boulevards. Nous gagnons en courant l'entrée du passage

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des Panoramas. Là, nos jambes refusent le service. Nou? tremblons de tous nos membres. Nous nous serrons Tun contre l'autre, en proie à une inénarrable épouvante.

La boue sur nos souliers, devient rouge, rouge de sang ! Sous nos regards s'étalent des cadavres, que nous ne pouvons compter. Il y a dans le tas des hommes gantés, des femmes luxueusement vêtues, un enfant écrasé sur la poitrine sanglante de sa mère !

Et; parmi ces morts, ne me semble-t-il pas apercevoir un visage connu ?... Je me baisse...

— Oui, m'écrié-je, c'est lui! tête nue... un portefeuille sous le bras... Cafpentier, mon collaborateur au Nouveau Journal...

Je m'adresse, au coin de la rue Montmartre, à des soldats qui me paraissent moins ivres que les autres. Je les supplie de nous laisser emporter le corps d'un ami.

— Au large, répliquent-ils en détournant la tête sous mes yeux qui flamboient. Au large ! ou nous vous embrochons !

Ils sont complaisants, néanmoins, ils ne nous empêchent pas de traverser la chaussée. Du café Vachette, nous contemplons deux ou trois colonnes de la maison Sallandrouze entamées par les boulets, et les façades des maisons voisines grêlées de mitraille. Nous entendons, au loin, recommencer la'fusillade, sans nous expliquer ce qui se passe.

Entrés dans le faubourg, dont toutes les boutiques, portes et fenêtres sont closes, nous nous retrouvons au milieu de personnes humaines, sans uniformes, avec qui Ton peut parler.

Comment cela est-il arrivé ? Nul ne le sait ! Ce qye tout le monde a vu, c'est une armée qui, avançant au milieu de promeneurs méprisants, mais dont l'hostilité ne s'est expri mée que du geste ou de la voix, et qui, le dos aux barricades, dont la première coupait la ftn du boulevard Bonne- Nouvelle, s'est retournée tout à coup pour fusiller et mitrailler durant une demi-heure î Ensuite les soldats, en bandes furieuses, se sont introduits dans plusieurs mai-

sons, ont massacré des boutiquiers fermant leurs magasins, ont achevé à coups de baïonnettes, sans souci du sexe ni de l'âge, des victimes tombées sur les trottoirs ! Voilà ce que tout le monde a vu !

— Vengeance ! vengeance ! crient ensemble les trois étudiants. Où se bat-on ? Allons tuer ou mourir I

La foule se disperse à nos cris au lieu d'y faire écho. On voit ou l'on croit voir avancer des baïonnettes. Le vide se fait autour de nous.

Une idée fixe me tenait : recueillir le cadavre de Gustave Carpentier. Je savais que sa famille habitait rue Bergère. Je m'y rends. Nous revenons, accompagné de la sœur de mon ami, par le passage Jouffroy. Il est fermé ; le gardien, sur mes explications, nous l'ouvre. La troupe refuse à la sœur de ramasser son frère. Nous insistons ; on nous bouscule à coups de crosse de fusil.

C'est seulement le dimanche suivant que le corps de mon collaborateur put être repris par sa famille, qui alla le reconnaître au cimetière Montmartre. Les victimes qui n'avaient pas été jetées à Végout ou dans la Seine étaient étalées sous des tas de paille, les jambes mêlées. Pour les distinguer, avec la permission d'agents de police postés au bout de la hideuse file, on avançait au milieu des corps, eji faisant de son poids redresser les têtes. Quiconque a été dans ce charnier chercher quelqu'un n'a jamais pu oublier l'horreur de la scène, épilogue du crime de Décembre.

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