ORGIE MILITAIRE
Nous avions ramené M"«» Carpentier chez elle et nous nous demandions :
— Où aller ? Que faire ?
SOUVENIRS dVn Étudiant de 48 317
Rambert avait pris à cœur sa délégation du Comité des jeunes au Comité des représentants. II voulait absolument nous entraîner ^ la découverte des chefs.
Nous avions hâte, nous, de pénétrer n'importe comment, au centre, où l'on devait se battre encore. Vers le carrefour. Drouot, nous décidons que Rambert ira chercher des nouvelles au Divan de l'Opéra, s'efforcera de rejoindre le comité de résistance et, selon les circonstances, regagnera le quartier Latin ou se rabattra sur le faubourg Poissonnière. Au bureau du Nouveau Journal, il nous retrouverai* probablement dans une heure ; si nous n'y étions plus, un avis lui serait fourni chez la concierge.
La concierge, une bonne citoyenne, ne m'avait pas vu depuis quatre jours. Elle était très inquiète de moi. Elle vint elle-même nous entr' ouvrir la porte cochère. Me reconnaissant, elle me poussa dans l'allée, y admit le camarade qui me suivait, et me sauta au cou :
— Je vous croyais mort !... Ils ont tout tué jusque dans notre rue!... C'est abominable! Les brigands!... Vous voilà!... Ah! tant mieux ! Vous ne sortirez plus, au moins!... Avez-vous besoin de quelque chose ? s'écriait-elle, sans me permettre de m'expliquer.
— Nous mourons de faim, dit Davet.
— • En effet, si vous pouviez nous procurer quoi que ce soit à manger, vous seriez bien aimable, bonne dame, ajouté-je en fouillant mes poches.
— Je ne sors pas, répond-elle. Ah î mais non!... Mais j'ai fait le pot-au-feu... Du bouillon, du bœuf, du vin...
— Tout ce qu'il nous faut ! s'écrie Davet.
J'avançais une poignée de sous. L'excellente femme refuse.
J'insiste peu et je fais bien. Je ne possédais qu'un franc et cinquante centimes. Mon camarade était encore plus misérable. Nous mangeons, ou plutôt nous dévorons sans parler. La concierge bienfaitrice nous ayant apporté, avec un beau morceau de fromage de Brie, un second litre de
vin, Davet môle des refrains drôles à mes exclamations funèbres.
Pendant que je me lavais et changeais de linge, il s'éclipse,- pour rentrer bientôt, chargé d'un filtre à café et d'une bouteille d'eau-de-vie.
— Complet ! proclame-t-il ; le festin de Balthazar sur le radeau de la Méduse !
Nous manquions de bois ou de charbon. Nous nous chauffons un peu, avec des débris de meubles et une masse de vieux papiers.
L'heure accordée à Rambert pour nous rejoindre était écoulée. Mon frileux convive y ajouterait une demi-heure de grûce.
La concierge, desservant la table de la rédaction, nous décrit l'épouvante du quartier, afin de nous empêcher de quitter notre asile. A ses prières s'ajoutent celles du père Harel, ci-devant caissier, qui descend régulièrement deux fois par jour des Batignolles prendre de mes nouvelles et recevoir des instructions.
Je lui annonce que Carpentier a été massacré sur le boulevard Montmartre. Il me raconte que, s'il y a eu des barricades rue des Martyrs et place Pigalle, c'est (( la rédaction » qui les a faites : Rolland et Roche, avec le chansonnier Gustave Mathieu, le duc et le marquis, — c'est ainsi qu'il a surnommé Ayhc Langlé et De Goddes, — s'étaient mis à la tête des (( gants jaunes » qui, sur l'ex-boulevard de Gand, jetaient le plus d'invectives à Soulouque et à ses soudards.
Je me rappelle qu'Aylic était le fils d'un des directeurs des pompes funèbres. Je charge Harel de se rendre chez lui, chez son père, et de les faire aviser aux moyens de réserver le corps de notre malheureux ami. Cette démarche privée servit ù, empêcher l'enfouissement immédiat des cadavres non reconnus, conime l'ordre en fut donné au conservateur du cimetière Montmartre, le frère de l'historien Vaulabelle, qui refusa d'y obéir.
Rambert entre effaré :
SOUVENIRS dVn étudiant DE 48 319
— Je l'ai échappé belle !... Les chasseurs de Vincennes, ont envahi le Divan. On a arrêté toutes les personnes désignées par Delahodde, vous savez ? notre mouchard décoré. Il ne m'a pas reconnu, heureusement, et me voilà !
— Abel ? le comité ? demandons-nous.
— Abel ! je ne l'ai pas retrouvé à la sortie. Nous avons été balayés !... Mais je l'ai vu, et nous avons causé... Le? représentants, rue Monthabor, chez M. Dupon^White, venaient d'accepter la descente des associations, de décider l'action partout, au moment où se sont produits les massacres des boulevards... On arrête en masse... On fusille quiconque a la mine déplaisante... Les journalistes disent que c'est fini !
— C'est fini ! répètent le vieux caissier et la concierge ; restez donc ici, en sûreté, bons jeunes gens !
— Non ! non ! crié-je. Paris ne s'aplatit pas si vite ! Sortons !
Et nous voici tous les trois, courant vers la porte Saint- Denis, par la rue d'Enghien. Au bout, des baïonnettes croisées nous interdisent de passer. On nous poursuit à coups de fusil jusqu'à la rue d'Hauteville. Nous suivons la rue de Paradis, atteignons la rue du Château-d'Eau, arrivons devant la mairie du faubourg Saint-Martin.
Elle a été occupée dans la journée par les défenseurs de la Constitution. Elle est aux mains des troupes, qui nous lancent l'injonction :
— On ne passe pas !
Nous courons vers le boulevard, que nous traversons l'un derrière l'autre. Nous nous cachons sous une porte à l'entrée de la rue Saint-Martin. L'ombre où nous sommes est d'autant plus épaisse que tout le boulevard Saint-Denis flamboie des lueurs fantastiques de punchs remués dans des chaudières infernales.
Les marchands de vin et restaurateurs, requis au nom de la future Majesté, ont mis sur le pavé le couvert des divisions Revbell et Canrobert. Ces négociants ont livré
aux bombardeurs de foules sans armes leurs réserves des plus truffées et tout le vin de leurs caves ! ^Les chevaux de la cavalerie, de rartillerie et du train sont au repos; tandis que la soldatesque boustif aille, les musiciens repus jouent des valses et Fair de la reine Hortense !
Cependant, chaque fois que la grosse caisse et le trombone reprenant haleine, il descend on ne sait d'où des malédictions :
— Bandits!... Assassins!... Vive la République!
La voix d'en haut fait tressaillir ceux des prétoriens qui ne sont pas ivres-morts. Ils tirent des coups de fusil aux maisons environnantes. Des fouilles s'opèrent. On jette des habitants par les fenêtres.
La voix retentit néanmoins jusqu'à la fin de l'orgie militaire.