CHAPITRE II
rant à travers champs, le cerf éperdu près de s'élancer à l'eau, les chiens à sa poursuite, les piqueurs sonnant la fanfare et les chasseurs intrépides franchissant au galop la longue plaine. Les dessus de portes étaient ornés de trophées bachiques et champêtres que les bonnes sœurs auraient été fort en peine d'expliquer; enfin, au manteau de la cheminée, l'on retrouvait l'écusson effacé dont la croix d'azur des Annonciades avait remplacé les armoiries, mais autour duquel on pouvait lire encore la vieille devise v « Dieu ayde au premier baron chrestien. » Le silence n'était pas d'obligation pendant les repas, et un léger caquetage accompagnait incessamment le bruit des verres et des assiettes.
— Cette chère petite ne mange pas, dit une des révérendes mères en regardant Félise, elle a l'air tout effarouchée. Mesdemoiselles de Chameroy, entretenez-la donc ; Angèle, donnelui la main .
Angèle de Chameroy était une enfant de
l'âge de Félise , délicate , mignonne et belle comme un ange. Elle avança timidement sa joue rose pour embrasser sa nouvelle compagne, et lui dit ingénument :
— Voulez-vous que nous soyons amies ? Je t'aime de tout mon cœur !
Au lieu de lui rendre son baiser , Félise la regarda d'un air étonné, et lui répondit en détournant la tête :
— Je ne vous connais pas.
Ce mot fit rire toute la communauté.
— Voyez la petite sauvage ! s'écria une des religieuses ; certainement, elle a été élevée au fond d'un bois, parmi les loups...
— Oh ! non , non , madame ! interrompit Félise avec une naïve indignation; je demeurais à Toulouse, dans une belle maison , avec maman , qui était une grande dame, et puis ma tante Philippine m'a emmenée...
— Je croyais qu'elle avait perdu sa mère au moment de sa naissance ? dit la supérieure en regardant la sœur Geneviève.