CHAPITRE III
feuillage, qu'on pourrait se croire à la campagne.
— C'est vrai, ma sœur, répondit la jeune pensionnaire, ici tout a un aspect riant : l'hiver, les salles sont bien chauffées et bien closes; l'été, l'on a de longues récréations et l'on se promène au frais dans le jardin ; pourtant au milieu de ce bien-être je songe toujours avec regret à un autre séjour.
— Le séjour qu'habitaient vos parents?
— C'était une vieille maison fort délabrée, répondit ingénument Cécile ; elle donnait sur une ruelle obscure, et l'on n'y voyait pas clair en plein midi. Mon père y était descendu en arrivant à Paris, où il venait solliciter; mon père, un bon gentilhomme, un brave officier ruiné au service du roi. Ma mère l'avait accompagné ; il comptait retourner dans sa province avec une pension. Au bout de quatre ans, il n'avait encore rien obtenu, et en attendant quel dénûment, quelle misère ! 3Ion pauvre père, je le vois encore écrivant ses sup-
pliques devant la fenêtre , dans une grande chambre sans feu , et les lisant ensuite tout haut à ma mère, qui restait au lit avec moi presque tout le jour, faute d'une bûche à mettre dans la cheminée. Nous ne sortions guère que le dimanche pour aller à la messe, mais alors quelle joie ! j'en rêvais toute la semaine. Nous traversions un endroit appelé la place Royale ; parfois il faisait soleil, et c'était pour moi un bonheur inexprimable de courir au grand air le long des allées. Souvent ma mère avait la condescendance de s'asseoir sur un banc et de me laisser jouer pendant une demiheure ; ensuite nous rentrions pour toute la semaine dans notre logis. Je ne saurais le retrouver maintenant, j'ai oublié jusqu'au nom de la rue ; mais j'ai encore devant les yeux la maison, l'escalier humide et noir, la chambre propre, toujours rangée, et où il faisait toujours froid, les meubles délabrés, et le grand lit sans rideaux, et le buffet orné de quelques pièces d'argenterie qui disparurent l'une après