CHAPITRE V
n'osant lui adresser la parole. Elle trouva dans l'antichambre le vieux Balin, lequel était vêtu de noir comme autrefois, muet, roide, et tout d'une pièce dans sa jaquette. Après avoir reconnu Félise d'un regard oblique, il lui ouvrit la porte d'une seconde pièce qui faisait suite à l'antichambre, et se rangea pour la laisser passer. Quoiqu'elle ne fût naturellement ni timide ni craintive, elle entra le cœur palpitant dans cette vaste pièce à peine éclairée par les derniers rayons du jour, et au fond de laquelle elle distinguait vaguement une personne debout et immobile. Au lieu d'avancer, elle s'arrêta, interdite et sans lever les yeux; puis, faisant un effort, elle balbutia :
— Ma tante, vous ne me reconnaissez plus, peut-être...
— Si fait! je vous reconnais, Félise, répondit mademoiselle Philippine de Saulieu , après avoir jeté sur elle un seul regard, et en se détournant avec un tressaillement qui trahissait le sentiment involontaire de répulsion
et de douleur dont son âme était saisie ; mais, dominant presque aussitôt cette impression, elle ajouta :
— Vous étiez donc bien mal au couvent, que vous avez voulu en sortir?
— Oui, depuis que j'ai perdu ma bonne tante Geneviève, répondit-elle en pleurant. Tant qu'elle a vécu, je n'ai jamais songé à m'en aller du couvent. Est-ce que j'aurais pu la quitter? Je l'aimais tant! J'étais venue auprès d'elle toute petite, et je ne connaissais pas d'autre famille, car je ne vous voyais jamais, ma tante, et je vous avais presque oubliée.
A ces mots, elle leva les yeux pour reconnaître la noble et belle figure qui était vaguement restée dans son souvenir; mais il lui sembla qu'elle ne revoyait pas la même personne : ces beaux cheveux blonds qui s'allongeaient jadis en spirales dorées avaient entièrement blanchi , et leurs mèches argentées encadraient un front sillonné de rides; ces traits délicats étaient hâves et flétris ; une