CHAPITRE VI
mais dont l'accent devint ensuite bref et précipité :
— C'est une lamentable histoire qu'il faut vous raconter, monsieur... ce sont les affreux malheurs de deux familles... Orpheline dès mon enfance, je fus élevée, ainsi que ma jeune sœur, par un oncle qui nous avait adoptées. A seize ans , ma sœur épousa un homme de qualité, et je demeurai auprès de notre oncle, devenu infirme. J'avais différé mon établissement pour soigner sa vieillesse : jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans , je vécus près de lui , persuadé qu'il partagerait sa fortune entre moi et ma sœur, qu'il avait déjà richement dotée; mais ces prévisions furent trompées, un testament dont il nous fit un secret m'institua son unique héritière... Comment rappeler, hélas! les suites de cette préférence?... Le mari de ma sœur avait depuis longtemps conçu pour moi une passion détestable... sa cupidité égalait cet affreux amour... J'allais me marier avec l'homme que mon cœur avait
choisi depuis longtemps... Le misérable conçut la pensée de m'épouser lui-même en se délivrant de tous les obstacles qui s'opposaient à ses desseins... Une dispense du saint-père peut autoriser un homme à se marier successivement avec les deux sœurs... La même nuit, sa femme fut assassinée dans son propre château, et celui auquel j'allais m'unir mourut frappé presque sous mes yeux d'une balle dans la tète... Le meurtrier avait calcule son double forfait avec une habileté infinie , mais la Providence divine voulut son châtiment immédiat. Ses crimes avaient eu des témoins invisibles... ses victimes furent vengées... Il mourut de la main du bourreau... Vous l'avez entendu raconter, monsieur, cette horrible histoire du comte de Chardavon, qui fut roué vif à Toulouse... C'était le père de Félise... Il avait une jeune sœur... On l'appelait la belle Geneviève... Déshonorée par le supplice de son frère, elle est morte dans un couvent, et moi, que ce monstre a privée de tous ces