‹ Félix Faure, intimeChapitre 11 sur 16 · LE PANAMA · texte numérisé non relu

LE PANAMA

Mais, de toutes ces discussions, il en est une sur laquelle nous tenons à appeler l'attention, celle qui se produisit le 28 avril 1888, à propos de l'émission des obligations à lots de Panama. M. Félix Faure donna ce jour-là, à la petite épargne, des conseils qu'elle n'entendit pas ou ne voulut pas entendre.

J'espère, disait-il, en faisant allusion au prix exorbitant auquel avait été racheté le réseau de l'État, j'espère qu'aujourd'hui on n'aura pas le tort de se compromettre dans les mêmes conditions, non pas pour 450 millions, mais pour une somme de deux milliards.

Je ne veux assumer dans cette affaire aucune responsabilité. Je propose à la Chambre'de ne pas accorder et de ne pas refuser l'autorisation qui est sollicitée... Et si respectable, si intéressante que

soit la situation des porteurs de titres du Panama, j'estime — étant données les responsabilités que je prévois — aussi intéressante et aussi respectable la situation des contribuables que je représente

C'étaient des paroles prophétiques : les malheurs pressentis par M. Félix Faure fondirent sur l'épargne française. Nombreux sont ceux qui regrettèrent de ne pas s'être rangés, en cette séance mémorable, derrière le député du Havre !

Pendant ses trois passages aux affaires comme soussecrétaire d'Etat aux Colonies, M. Félix Faure agit beaucoup, mais il parla peu; il n'eut pas davantage l'occasion de prononcer de grands discours pendant qu'il fut à la tête du Département de la Marine, sauf en ce qui concerna le transport des troupes à Madagascar, mais ce que nous en avons dit ci-dessus est suffisant pour montrer que Testime parlementaire qui s'attachait à son nom était justifiée par « l'utilité pratique )) de ses apparitions à la tribune.

Aux Colonies. — A la Marine.

Si Ton demande a quelqu'un, el: môme à quelqu'un au eourant des questions coloniales, h quelle époque M. Félix Faure fut sous-secrétaire d'Etat aux Colonies et ce qu'il fit, il est douteux qu'on obtienne une longue réponse. Il est probable que, d'abord, on recueillera, d'après des souvenirs de journaux, une anecdote, celle de la canne d'or du maharajah Gourjon. Celui-ci mourut il y a deux ans, et, à sa mort, on rappela, en efïet, ce trait un peu comique : ce brave homme, négociant aux Indes, avait fait comprendre au gouvernement français qu'il avait grandement contribué au développement de notre influence et de notre activité commerciale; une récompense lui fut offerte; il ne demanda pas la Légion d'honneur, mais le droit de porter dans les cérémonies publiques ce qu'il considérait comme la Légion d'honneur de son pays, c'est-à-dire une canne à pomme d'or, signe distinctif de la souveraineté des rajahs.

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FELIX FADBB INTIME

Quoique le fait fût sans précédent, le gouvernement

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M. de Gourlet, Inspecteur général des Palais nationaux.

français n'hésita pas à accéder à ce désir et prit grave

ment un arrêté comblant les vœux de Gourjon. L'arrêté était pris sur la proposition de M. Félix Faure. On en rit. Après tout, ce n'était pas plus sot que de donner les palmes académiques à des cabotins ou à des concierges de préfecture.

Mais il ne faut pas s'arrêter à ce minime épisode; quand on feuillette, ce qui n'est pas une petite affaire, étant donné le déplorable état de nos collections publiques, le Bulletin officiel de la marine, on voit que M. Félix Faure, qui fut trois fois sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, y accomplit une œuvre considérable, surtout si on réfléchit que le sous-secrétariat d'Etat aux Colonies, jusqu'à ces dernières années, n'a été presque qu'une direction d'un des ministères du Commerce ou de la Marine, car il était ballotté de l'un à l'autre, selon les préférences de chaque président du Conseil.

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Le château de Fontainebleau.

M. Félix Faiire, clans ses passages successifs à la tête de cette direction, en accrut peu à peu les prérogatives et l'amena au point d'être prête à se transformer en ministère.

Aujoui'd'hui que nous possédons ce ministère, qui d'ailleurs n'a pas sa pleine utilité, parce que l'armée coloniale lui fait défaut, aujourd'hui surtout que les esprits se sont ouverts aux grandes idées de colonisation, et que le terme d'expédition ou d'exploration ne sonne plus à nos oreilles comme un synonyme de boucherie tonkinoise ou de tartarinades, on ne pense plus aux difficultés premières que rencontrèrent les hommes, aux vues larges, qui parlèrent tout d'abord d'expansion et de mise en valeur de notre domaine colonial. M. Félix Faure fut de ceux-là, et certes il eut, et d'autres comme lui, grand mérite à tenir bon, tant à cause d'une opposition hargneuse et imbécile, qu'en raison des conditions si défectueuses où la petite autorité dont il jouissait pouvait s'exercer.

Ceux qui, à cette heure, vont au Congo comme à Bougival, ou au Tonkin comme à Marly, ceux qui sont reçus dans les superbes salons du Pavillon de Flore et y voient s'agiter un essaim d'employés, se rappellent-ils les cris de haine qui saluèrent naguère les Tonkinois? Se rappellent-ils surtout ce qu'étaient les bureaux attribués au sous-secrétariat d'Etat aux Colonies? Une vraie cambuse, un salon et deux pièces, au cinquième étage du palais de la Marine, rue Royale, et, au sixième étage, sept ou huit autres pièces, oii rôtissaient, au gaz et sous le soleil, une demi-douzaine de gratte-papier ! On

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y accédait par un invraisemblable escalier, débouchant au fond de la cour, humide, obscur, offrant aux visiteurs vingt chances de se rompre le cou. Et quand, enfin, on était parvenu en haut de cette échelle de Jacob, on errait dans les couloirs interminables, jusqu'à ce qu'on eût trouvé un employé qui vous renvoyait à un autre étage, ou même dans des appartements annexes, loués pour des services spéciaux, en dehors du ministère, au beau milieu de la rue Royale !

Il a fallu que vingt ans s'écoulassent ainsi et qu'un sous-secrétaire d'Etat eût l'énergique ténacité déployée par M. Delcassé, qui expulsa presque le préfet de la Seine, pour qu'une organisation plus décente fût donnée à ces services coloniaux, dont l'importance avait singulièrement grandi. Mais il a fallu aussi que cette transformation matérielle et les extensions d'attributions qui les accompagnèrent fussent préparées par les prédécesseurs de M. Delcassé, par M. Eugène Etienne et, avant celui-ci, par M. Félix Faure.

Car, si le sous-secrétaire d'État était ridiculement logé, il n'était pas mieux partagé au point de vue de l'étendue des pouvoirs.

Gomme je l'ai dit, ses services passaient d'un ministère à l'autre; il n'avait même pas, au début, la signature de la correspondance; encore moins prenait-il part aux délibérations des conseils des ministres; c'était une sorte de commis supérieur que les hasards de la politique congédiaient du jour au lendemain.

On conçoit combien, dans de telles conditions, il était

FELIX FAUKE INTIME

difficile d'obtenir un résultat quelconque, d'exercer sur l'opinion publique une influence heureuse, et de l'amener à considérer la politique coloniale comme une véritable

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Rambouillet.

Vue du Château.

politique, ayant sa règle, entraînant des responsabilités et des honneurs.

C'est pourtant là que l'on a abouti, mais cela s'est fait bien lentement, et l'édifice s'est élevé peu à peu. On va voir, par une analyse de ses principaux actes, extraite du Bulletin de la marine, que M. Félix Faure a apporté pour sa part de nombreuses pierres à cette construction.

M. Félix Faure fut, pour la première fois, sous-secré-

taire d'État aux Colonies sous le ministère de Gambetta; il venait d'entrer h la Chambre; son sous-secrétariat dépendait alors du ministère du Commerce, dont M. Rouvier était le titulaire; il dura, comme tout le cabinet

Rambouillet. — Départ de visiteurs.

Gambetta, du 14 novembre 1881 au 30 janvier 1882, soit à peine le temps d'apprendre à monter sans se casser les os le redoutable escalier de la rue Royale.

En 1883, seconde période de sous-secrétariat d'État; M. Félix Faure y est appelé, le 22 septembre, dans un

cabinet présidé par M. Jules Ferry; cette fois, il dépend de la Marine, dont les Colonies formaient précédemment un simple bureau; le vice-amiral Peyron était ministre. Ce n'est pas médire des marins que de rappeler qu'ils n'étaient pas enclins à la bienveillance à l'égard des coloniaux, qu'ils avaient eus sous leur coupe, et dont ils voulaient modérer l'ardeur à leur profit. Et c'était pourtant l'époque où se dessinait notre mouvement colonial, au Tonkin, à Madagascar (traité de 1885), l'époque de notre protectorat en Annam et au Cambodge! A ce moment-là, nous occupions le haut Sénégal et nous voyions s'ouvrir devant nous ces territoires africains où nous nous sommes taillé, depuis, une si belle part. Il fallait, tout à la fois, user de diplomatie vis-à-vis du ministre de la Marine et vis-à-vis... des peuplades indigènes; la lutte n'était pas seulement dans les pays lointains, elle était aussi rue Royale.

M. Félix Faure sut y faire face de 1883 jusqu'au 6 avril 1885. Son premier soin fut d'augmenter l'autorité du sous-secrétaire d'État aux Colonies, en lui adjoignant un Conseil de notabilités locales ou métropolitaines, qui, dans sa pensée, devait constituer une sorte de parlement colonial n'ayant pas les inconvénients de l'autre et pouvant servir de point d'appui. C'était le conseil supérieur des colonies. Il existe encore, mais il faut convenir qu'il rend peu de services; parce qu'on ne veut pas lui en demander, parce qu'on ne le réunit presque jamais. La pensée qui a présidé à sa création était pourtant excellente, et un ministre des Colonies qui le rema-

nierait légèrement, en lui donnant des pouvoirs plus précis, plus grands, rendus nécessaires aujourd'hui, n'aurait qu'à s'en louer.

M. Félix Faure s'inquiéta ensuite, dans le même ordre d'idées, de la réorganisation des directions de l'intérieur (9 novembre 1883); il consulta à ce sujet les administrateurs et les conseils généraux de chaque colonie, et, selon leur réponse, il répartit le travail et les attributions entre les divers bureaux. C'était encore fortifier le pouvoir civil, et, sans méconnaître les anciens services des commissaires de marine, leur donner des successeurs qui fussent dignes de confiance, dont l'avenir fût assuré. Enfin nous voyons même M. Félix Faure se préoccuper de renseignement colonial; il fait décréter, par exemple, l'admission des jeunes créoles aux écoles d'arts et métiers de la métropole; on voit qu'il se préoccupe du recrutement d'un personnel civil dès lors indispensable.

Le sous-secrétaire d'État, d'autre part, est amené, dans ses trois ans de pouvoir, à organiser administrativement et économiquement les territoires déjà acquis ou en voie d'acquisition; du 27 novembre 1883 au 12 décembre 1884, il fait ratifier les t7'aités conclus avec différents chefs de la côte occidentale d'Afrique, en vue de placer leur pays sous la suzeraineté de la France; c'est ainsi que nous nous assurons la possession du royaume de Loango, du petit Bassam, du grand et petit Béréby (côte d'Ivoire), de Tadjourah (Obock) etc., etc. Puis, M. Félix Faure fait voter diverses lois qui ouvrent des crédits pour les travaux du chemin de fer de Kayes à

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Bafou-Labê, pour les frais d'occupation du haut Sénégal, pour le service et les dépenses du Tonkin.

Cependant, au cabinet Jules Ferry, qui était tombé en 1885 sur la panique de Lang-Son, avait succédé un cabinet Tirard, qui fut, lui-même, remanié partiellement le 5 janvier 1888. M. Félix Faure reprit le sous-secrétariat d'Etat dans ce cabinet remanié. Il dépendait encore du ministre de la Marine, mais la cause de la colonisation pratique, de la colonisation civile, avait fait de si grands progrès que M. Félix Faure put mettre des conditions à son acceptation nouvelle de ses fonctions, car, dès lors, on commence à relever les traces d'un pouvoir véritable enfin concédé au département colonial.

. Le premier acte de M. Félix Faure est de créer littéralement ce département; il fait prendre, par M. l'amiral Krantz, un arrêté ipii règle les attributions de l'administration des Colonies.

Ainsi le sous-secrétariat d'Etat avait enfin son action propre; il était presque autonome. Le premier usage que M. Félix Faure fit de son autorité fut de réglementer sévèrement Vinspection aux colonies. Dans une circulaire qu'il adressait le 18 janvier aux inspecteurs coloniaux, il écrivait ces mots, qui sont tout un programme de bonne administration :

Vous ne devrez pas perdre de vue que jamais l'utilité de l'inspection ne seraplus manifeste que quand ses observations obtiendront satisfaction sur place et en temps opportun. Les succès obtenus sans mon intervention par l'unique influence du bon droit et de la considération sont les plus enviables; en provoquant moins de froissements, ils laissent derrière eux moins d'irritation.

La mission de l'inspection, grave en tous temps, est devenue plus grave encore sous le gouvernement républicain, dont la doctrine repousse toute prodigalité, toute fiction et tout acte qui ne serait pas de nature à subir l'épreuve de la publicité.

Phot. Boycr-

Rambouillet. — La salle de jeux.

Entre temps, M. Félix Faure, songeant toujours au recrutement du personnel civil, donnait le nom d'École coloniale à une petite école cambodgienne qui vivotait rue Ampère, et agrandissait considérablement cet établissement qui, s'il était bien conduit, si l'on donnait à ses élèves un débouché certain, jouerait un si grand rôle.

Enfin, M. Félix Faure s'inquiétait de VExposition coloniale de 1889, qui a eu tant de succès, et il envoyait une circulaire aux gouverneurs, où il leur réclamait les renseignements statistiques dont la liste avait été dressée par le commissaire de l'Exposition coloniale, M. Louis Henrique; il écrivait cette phrase qui contient une expression très heureuse, entrée depuis dans le langage usuel.

Je sais, Monsieur le gouverneur, quelle part active les divers services de votre colonie ont prise à la rédaction des notices coloniales rédigées sous^ mon administration lors de l'exposition d'Anvers en 1885, etc. Je suis convaincu que votre concours ne me fera pas défaut pour achever et perfectionner, en 1889, au moyen de renseignements plus complets et plus récents, Vœuvre de vulgarisation coloniale inaugurée en i 88 a.

Mais M. Félix Faure fut vite arrêté dans cette voie d'initiative par un de ces caprices parlementaires qui, en matière coloniale, étaient fréquents. Le 19 février 1888, la Chambre, sur un crédit de vingt millions qui représentait la subvention annuelle servie par la métropole au Tonkin, opérait une réduction de 200.000 francs. M. Félix Faure démissionna et fut remplacé par M. de La Porte.

Pour reprendre un élan, le mouvement colonial dut attendre M. Eugène Etienne.

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