livre sur Nos budgets
J'avais lu, dans les biographies succinctes du Président , que M . do Bismarck cita ce livre à là tribune du Reichstag. Il devait donc
avoir une certaine valeur. Un rédacteur de V Économiste français, M. Edouard Payen, a fait une analyse très claire (je cet énorme travail qui compte 560 pages et qui parut
IMiot. Gers.
Quirita, la jument du Président.
en 1887, à la librairie Giiillaumin. Le titre seul (1), fait remarquer M. Edouard Payen, indique déjà la préoccupation que nous retrouvons à toutes les étapes de la vie de M. Félix Faure et qui consiste à rechercher ce qui se passe dans les pays étrangers, soit pour y prendre des enseignements, soit pour y chercher des avertissements et ne pas tomber dans leurs erreurs et leurs fautes. Commerçant au Havre, il ne se borne pas au seul marché français et se livre au trafic international; député, il conseille aux Français de regarder au dehors et les exhorte à se départir de cet esprit casanier qui nuit tant à notre développement commercial; il ne se borne pas à Tétude du budget français, il étudie les finances des pays voisins. (( Aucune étude, dit-il lui-même dans la préface de cet ouvrage, n'est plus actuelle et d'un intérêt plus général que celle du budget, surtout lorsqu'on le rapproche des budgets des pays étrangers. » Vivement préoccupés de lar crise industrielle qui, depuis plusieurs années alors, inquiétait le monde entier, gouvernements et particuliers se mirent à examiner avec soin leurs ressources et leurs charges, afin d'enrayer la progression des dépenses et de ne demander au contribuable que le strict nécessaire. M. Félix Faure juge utile de faciliter cette œuvre de comparaison, et il met sous les yeux de ses concitoyens, d'une part, la progression considérable de nos budgets en cette
(1) Les budgets de la France depuis vingt ans (lS68-i887^ et des principaux États de L'Europe depuis 1870 : développement des chemins de fer navigation, commerce, forces militaires des principaux pays; un volume in-folio de 568 pages.
période de vini^t années qui va de 1868 à 1887tet, d'autre part, celle des budgets des principaux pays d'Europe.
Il résulte des tableaux qu'il donne que le total des dépenses indique, de 1868 à 1887, une progression de dépenses de plus de un milliard et demi en vingt ans. Pendant la même période, les recettes ont passé de 2.231.350.650fr. à 3.701.526.942 francs.
Cet accroissement énorme des dépenses de la France, bien que plus considérable que celui qu'on peut observer à la même époque dans les autres pays, accroissement dû pour une large part à la guerre, n'est pas cependant un fait isolé. « La progression des dépenses d'État n'est pas spéciale à la France », écrit M. Félix Faure dans sa préface ; a il (( est un fait désormais démontré par une longue expérience, (( disait déjà, en 1882, le directeur général de la compta- (( bilité du royaume d'Italie, M. Gerboni, c'est la progression (( croissante des budgets de tous les États, qu'ils soient « grands ou petits, qu'ils aient telle ou telle forme de gou- « vernement. » Le député du Havre poursuit la citation du statisticien italien, qui distingue les dépenses nécessaires, inévitables et les dépenses contingentes, et il ajoute : (( Cette progression, que M. Gerboni constatait ainsi il y a sept ans, s'est encore accrue depuis lors dans des proportions effrayantes, et, à l'heure actuelle, il n'est pas un État qui ne regrette son budget des dépenses de 1880. »
A l'appui de cette affirmation viennent les tableaux qui forment la seconde partie de l'ouvrage et qui présentent les recettes et les dépenses de l'empire d'Allemagne, de la Bavière, de la Prusse, de la Saxe, du Wurtemberg, de
FELIX FAURE TNTIMPJ
FAutriche-Hongi'ie, de la Belgique, de l'Espagne, de la Grande-Bretagne, de ritalie, des Pays-Bas et de la Russie. Une troisiènie partie du livre appoi*t(^ des renseignements sur le mouvement des importations et des expor-
Pliot..Courtcllcmont.
Rambouillet. — Une battue en décembre
tations des principaux pays depuis 1872; sur l'effectif des armées actives des principaux pays 'depuis 1870, sur la marine marchande, sur nos émissions de rentes 3 pour 100 amortissables, etc..
On peut regretter que M. Félix Faure se soit borné à
Rambouillet. — Devant le petit étang.
Pbot. Boyer.
mettre sous les yeux de ses lecteurs des tableaux statistiques et n'y ait pas joint quelques observations. « Nous n'apportons que des chiffres, dit-il, sans parti pris, sans idées préconçues, et nous espérons que ce travail, que nous n'avions d'abord entrepris que pour nous, sera de quelque utilité aux hommes publics et aux économistes, à tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la fortune publique, aux conditions de travail et d'existence de la société moderne. »
Il est exact que cet ouvrage peut être utilement consulté, même encore aujourd'hui, alors que les chiffres qu'il présente se rapportent à des périodes déjà anciennes, mais il eût été préférable que quelques pages de texte vinssent de temps en temps éclairer quelques-uns de ces longs tableaux de chiffres.
La préface n'en reste pas moins intéressante à lire et on peut y démêler facilement quelques-uns des principes financiers du futur Président de la République...
A notre époque de centralisation à outrance, chacun réclame à tout propos l'intervention de l'État et lui demande, aux dépens du budget, aux dépens de la masse des contribuables, des services de plus en plus nombreux, de plus en plus chers. Et cela au moment même où, par suite d'une longue crise et de la fragilité des relations internationales, les recettes perdent toute leur élasticité, et où les plus-values ne sont plus qu'un souvenir. Cette situation cependant n'est que momentanée. L'esprit de travail et d'économie qui distingue le peuple français, l'effort qui se poursuit dans le but d'améliorer les conditions de la production et de développer nos relations économiques, les préoccupations que nous constatons plus haut et qui ont amené les pouvoirs publics à limiter les dépenses, nous laissent pour l'avenir toute notre confiance. Bien que l'ère des difficultés ne soit pas absolument franchie, nous pouvons
constater d'ailleurs, à des signes certains, une amélioration marquée. — Nous n avons pas la prétention d'apporter des solutions nouvelles, mais nous pensons pouvoir faciliter l'étude des questions financières^ si intéressantes pour tous...
On voit d'après ces lignes que M. Félix Faiire se prononçait nettement contre une extension trop grande des attributions de l'État, extension qu'il jugeait néfaste pour la bonne gestion des finances publiques. Il se déclare nettement alors, comme il le fera encore plus tard, contre un État-Providence qui annihilerait toute énergie et toute initiative chez les individus. L'effort qu'il prévoyait pour le développement de nos relations économiques a été malheureusement fait quelques années plus tard, en 1892, en un sens tout opposé; mais l'esprit de travail, et surtout d'économie, qu'il signale dans le peuple français n'a pas disparu. Le Président de la République ne doit regretter qu'une chose, c'est que les énormes épargnes de ce peuple n'aient pas un emploi plus productif, et, sans tomber dans la témérité, ne se montrent pas un peu plus hasardeuses.
Abordant quelques détails de notre budget, M. Félix Faure fait judicieusement remarquer qu'il n'est pas exact de considérer comme produit net des postes l'excédent des recettes sur les dépenses d'exploitation. Pour être dans le vrai, il faudrait en déduire, d'une part, le montant des intérêts payés au titre de la Dette publique, pour les dépenses de premier établissement et les travaux extraordinaires, d'autre part, le chiffre des pensions allouées aux anciens fonctionnaires, ces pensions n'étant d'ailleurs que des traitements de non-activité qui gagneraient peut-être
à être rapprochés dans les comptes, au moins pour mémoire, des traitements d'activité du personnel en fonctions. Il critique du reste, d'une façon générale, le groupement irrationnel des dépenses des pensions. « Peut-on
Rambouillet.
Les étangs.
dire, ajoute-t-il, que les chemins de fer de l'État donnent des excédents de recettes, alors qu'on ne tient pas compte de la rémunération du capital de premier établissement (rachat, parachèvement), ni des insuffisances de certains exercices ?»
L'État, conclut-il, devrait établir ses budgets comme le ferait un
particulier, ou une compagnie, surtout lorsqu'il s'agit des exploitations industrielles dont il a pris charge. Ce n'est qu'à cette condition que les comptes seront sincères et qu'ils pourront donner au pays une idée exacte des sacrifices qu'il s'impose ou des bénéfices qu'il retire de ces exploitations.
Ce n'est sûrement pas ce passage que cet autocrate de Bismarck cita au Reichstag, mais c'est celui que notre Parlement devrait méditer.
Les Voyages.
C'est le regretté Président Garnot qui inaugura la série des voyages présidentiels.
Dès qu'il eut annoncé l'intention de visiter les provinces, les invitations affluèrent. Il les accepta toutes, et, contre vents et marées, fît honneur à sa parole : son stoïcisme, sous les ondées, est demeuré quasi proverbial, et, très injustement, sa réputation à cet égard a pu porter parfois préjudice à M. Félix Faure, qui, cependant, ne se montre pas moins intrépide devant Tinclémence du ciel.
De M. Casimir-Périer, je ne parlerai pas : à peine eut-il le temps, dans sa courte présidence, de faire et défaire sa valise pour se rendre à Ghâteaudun et y passer les troupes en revue, à la fin des grandes manœuvres des 4® et 11*^ corps, en septembre 1894.
M. Félix Faure reprit, dès son accession à la première magistrature de TÉtat, les bons errements qui avaient valu à M. Garnot une si saine popularité. Comme je n'ai pas eu
rhonneiir d'accompagner, dans ses déplacements, le Président actuel, j'ai dû, pom- en parler, faire appel à l'obligeance de mon confrère, M. Gustave Babin, qui publie,
l'tioi. KO' cr.
Eambouillet.
Retour de chasse.
dans le Journal des Débats, les comptes rendus de voyages les plus pittoresques, les plus personnels.
Le premier voyage de M. Félix Faure fut pour aller, le 27 mars 1895, à Sathonay, remettre au 200^ régiment de ligne, sur le point de partir pour Madagascar, son drapeau.
Actuellement, M. Félix Faure en est à son douzième
voyage, sans parler de quelques déplacements rapides, visites à Flmpératrice douairière de Russie ou à la Reine d'Angleterre, de passage en France.
Après cette expédition au camp de Sathonay, il a successivement parcouru : la Seine-Inférieure (Rouen, Le Havre, Bolbec, Yvetot) en avril 1895, pendant une villégiature au Havre, petite visite de cordialité aux anciens électeurs, aux amis delà veille, aux concitoyens; le centre et le Sud-Ouest, à la fin de mai et au début de juin 1895, avec halte à Amboise pour y revoir la famille de M™® Félix Faure.
Pendant ses vacances de 1895, il se promène de nouveau en Seine-Inférieure, à Fécamp et à Dieppe, le 12 août; va, du 7 au 10 septembre, sans apparat, presque sans honneurs, en « redingote grise »,, voir les troupes qui manœuvrent dans les plaines de Champagne, autour de Langres; se transporte, le 15 septembre, du Havre à Fontainebleau, où il reçoit tour à tour le Roi des Belges, le prince Nicolas de Grèce, le grand-duc Constantin de Russie, et où il préside le 21 à Tinauguration d'un monu^ ment à la mémoire de Sadi-Carnot; et enfin, le 19 septembre, passe, à Mirecourt, la grande revue des cinq corps d'armée — 120.000 hommes! — qui viennent de prendre part aux manœuvres.
En février-mars 1896, il voyage dans le Midi, parcourt le littoral méditerranéen: haltes à Lyon, Toulon, Cannes, Villefranche, Nice, où il inaugure le monument commémoratif de la réunion du comté niçois à la France, etc.
Les 24 et 25 mai de la même année, voyage en Tou-
raine, à Amboise, pour inaugurer le monument élevé à la mémoire de feu le sénateur Guinot, oncle de M""^ Félix Faure, et à Tours.
Du 3 au 13 août 1896, voyage en Bretagne et dans le Maine; le 14, le Président repartait de Paris pour visiter l'exposition de Rouen et, de là, gagner Le Havre, où il allait jouir d'un repos bien mérité.
En septembre, manœuvres d'automne en Charente. Le Président en suit pendant trois jours les péripéties, puis passe, dans la plaine de Ghâteauneuf, la revue finale. De là, il se rend à La Rochelle et gagne l'île d'Oléron, oii a lieu l'inauguration d'un sanatorium d'enfants.
En octobre, c'est la fameuse visite du Tsar et de l'Impératrice à Paris. M. Félix Faure va recevoir les souverains à Cherbourg le 5 octobre et les accompagne jusqu'à Châlons le 9 octobre. Souvenir inoubliable!
A Pâques 1897, — du 19 au 28 avril, — le Président parcourt la Vendée, la Loire-Inférieure, les Charcutes, l'île de Ré, et enfin s'arrête à Niort.
Le lundi de la Pentecôte, 7 juin 1897, M. Félix Faure fait une rapide excursion à Saint-Quentin, pour l'inauguration d'un monument commémoratif du siège de 1557.
En août, même année, du 1^^ au 11, long et intéressant voyage dans le Dauphiné, la Savoie, les Alpes, où le chef de l'État va suivre les manœuvres des petits chasseurs alpins. M. Félix Faure voit, pérégrinant de conserve avec les Félibres, Valence, où le sculpteur Amy a statufié Bancel, une vieille barbe de 48, et M"^® la duchesse d'Uzès Emile Augier, — « ce peintre )>, affirme M. Benjamin Constant qui s'y
connaît, — puis Bourg-Saint-Andéol et Pont-Saint-Esprit sur le Rhône; Orange, où la Comédie-Française donne une représentation, assez saugrenue, aux flambeaux, dans le théâtre romain ; et laissant là le Félibrige et la Cigale bourdonnants ,
Pierrelatte, Nyons et Grenoble. Le voyage officiel est interrompu pour quatre jours, et, tandis que le Président, avec une suite restreinte, va courir, à dos de mulet, les ^
sentiers de montagne, âpres, zigzaguant parmi les névés, à la poursuite des bérets bleus des alpins, « la suite » a toute liberté de pousser des reconnaissances pittoresques dans la contrée avoisinante. Le 8 au soir, on se retrouvait à Moutiers, d'où Ton repartait le lendemain à la première heure pour Chambéry, Annecy, Aix-les-Bains.
Enfin, quelques jours plus tard, le 18 août, M. Félix Faure s'embarquait à Dunkerque pour le mémorable voyage de Russie. Mais la narration de ce déplacement, le
Puot. Gers.
Aux ateliers de Fourchambault.
premier qu'ait fait un Président de la République en terre étrangère, a trouvé place dans une autre partie de cet ouvrage.
Comment sont organisés les voyages présidentiels?
Cette question, je la posais naguère à M. le colonel Ménétrez, précisément chargé, actuellement, de régler avec les municipalités les détails des réceptions du chef de l'État dans les diverses villes qu'il doit visiter, le « fourrier », si je puis dire, de l'Elysée. Car on peut avoir suivi le Président dans cinq ou six de ses déplacements, avoir maugréé à maintes reprises, contre les menus inconvénients que comportent fatalement ces quelques jours de vie errante par les routes de terre ou de mer, s'être trouvé sans gîte, même, par suite de quelque oubli, et ne s'être jamais soucié ou plutôt n'avoir jamais eu le temps de s'enquérir de « dessous )) pourtant assez curieux.
Le Président de la République a accepté l'invitation que lui ont faite les représentants d'une ville ou d'un département quelconque. Les invitations des villes voisines, des départements limitrophes, affluent à l'Elysée. La région entière voudrait avoir l'honneur de recevoir le chef de l'État, et il n'est point de sous-préfecture perdue, de bourgade industrielle un peu importante qui n'aspire à le posséder au moins quelques heures dans ses murs. l\ faut faire un choix. Un programme sommaire est donc arrêté; une sorte de canevas, un peu lâche, qu'on pourra toujours reprendre et modifier. Les préfets ont été consultés; ils ont exposé l'intérêt politique qui pouvait s'attacher à la visite de telle ou telle localité, soumis leur petit
plan. C'est de la réunion de ces plans partiels que résulte l'ébauche de voyage dont je viens de parler.
Et l'officier chargé de ce service, M. le colonel Ménétrez, se met en route pour fixer jusqu'aux moindres détails du programme.
Sa première visite, en arrivant au chef-lieu du département, est pour le préfet. Le maire de la ville, le commandant d'armes ont été convoqués. En petit conseil, on expose les projets de réjouissances, les intentions de banquets. L'officier a pleins pouvoirs ; il taille à son gré, suivant les nécessités, dans ces beaux plans, une fois entendues les observations des intéressés. Et quand il a, de concert avec les autorités locales, établi enfin un plan définitif, heure par heure, des diverses cérémonies auxquelles présidera le chef de l'État, quand il a arrêté les itinéraires des cortèges, il exécute, montre en main, ce programme, fait, en voiture, les trajets que suivra le landau présidentiel, prévoyant les haltes, ménageant le temps des harangues ; si bien que, lorsqu'il repart, l'horaire du voyage est arrêté, pour chaque ville, ne varietur. Voilà pour les grandes lignes. Mais à combien de détails encore il lui a fallu penser!
D'abord, les honneurs militaires à rendre à l'arrivée. Invariablement, dans la cour de la gare, après qu'il a distribué, sur le quai de débarquement, les récompenses aux vieux serviteurs de la compagnie de chemins de fer qui l'a amené jusque-là, le Président remet aux officiers de la garnison les croix et médailles militaires qu'il a apportées à leur intention. Cette remise a lieu solennellement, tambours battant, clairons sonnant aux champs, devant les
troupes, étendards et drapeaux en tête. Si la garnison de la ville qu'on visite est insuffisante, il faut, d'autre part, prévoir des déplacements de troupes, artilleurs pour les salves de bienvenue, un escadron de cavalerie avec le colonel et l'étendard pour l'escorte, de l'infanterie pour
faire la haie sur le parcours du cortège, et, pour ces déplacements , l'autorisation du ministre de la Guerre est nécessaire.
Cette cérémonie militaire constitue le premier acte, immanqua ble, : de] [la| réception. Quand elle a pris fin, le Président remonte en voiture, et se dirige vers la préfecture, où il va donner audience aux fonctionnaires, aux membres du clergé, aux officiers. Donc, second point, règlement du cortège. Le décret de messidor en mains, on répartit, voiture par voiture, les autorités qui devront accompagner le chef de l'État. Cette liste sera communiquée
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Annecy.
Phot. Gers.
Le compliment.
à chacun des intéressés, puis remise à un représentant de la municipalité chargé d'appeler, au fur et à mesure que défileront les voitures, les personnes qui doivent y prendre place, de sorte qu'il n'y ait ni discussion ni confusion possibles. Et quand on a prévu un peloton de gendarmerie qui ouvrira la marche, un autre de cavalerie, — cuirassiers de préférence, ou, à leur défaut, dragons, ou chasseurs , ou hussards, comme pisaller, — un nombre de cavaliers
suffisant pour fournir des « flanqueurs )) à raison de deux par voiture, marchant à la hauteur des roues de derrière, on a la formation définitive du cortège. Un sous-ofïîcier de gendarmerie, directement placé sous les ordres de l'officier de la maison militaire du Président chargé de cette organisation, a mission de surveiller l'exécution stricte des mesures prises. Il doit, bien entendu,
Sui- le Dupuy-de-Lôme.
202 FELTX FAURP: INTIME
connaître à fond l'itinéraire, comme les évolutions que doivent faire toutes les voitures. Ceux d'entre nous à qui il est arrivé de précéder de quelques jours, dans une ville où il allait passer, le chef de l'Etat, ont pu voir avec quelles précautions on « entraînait » l'attelage présidentiel, en des sortes de répétitions générales du défilé.
Mais peut-être est-ce ici le moment de parler un peu de cet équipage. L'attelage en est fourni toujours par l'artillerie : six chevaux, sous la conduite de sous-offîciers. Le soin de se procurer le landau nécessaire estlaissé aux municipalités. Une seule obligation rigoureuse leur est imposée : pas de marchepied extérieur apparent quand la voiture est en marche; et l'on se souvient quelles tragiques circonstances appelèrent, hélas! l'attention sur ce détail: si pareille précaution avait été prise, lors du voyage où le PrésidentCarnot trouva la mort, l'effroyable drame de Lyon n'eût pas, sans doute, été possible.
Pareillement, latitude entière aux édilités diverses, aux corps qui reçoiventle chef de l'État, chambres de commerce ou autres, de composer à leur guise les menus des banquets. Par contre, le gouvernement reprend san droit de censure — dont il n'a pas, d'ailleurs, il faut le dire, l'occasion d'user bien souvent — quand il s'agit des discours qui seront prononcés dans les cérémonies officielles. Toutes les harangues prévues, dont la liste, toujours courte, est arrêtée d'avance par l'officier qui prépare le voyage, les textes sont soumis au Président et au ministre de l'Intérieur — et il est entendu que, dans toutes les cérémonies, on ne prendra plus la parole après M. Félix Faure...
L'ordre du défilé des divers représentants des corps constitués devant le chef de l'État est réglé d'avance par le fameux décret de messidor, déjà cité. Nulle préoccupation, donc, de ce côté.
La tâche de l'officier mandataire du Président est assez chargée déjà. On a pu voir tout ce qu'avait de difficile l'organisation du cortège. Pour l'arrivée à la préfecture, il lui faut préparer un numéro non moins délicat : la remise des décorations aux fonctionnaires du clergé ou de l'ordre civil, quia lieu au cours des réceptions, quand ces distinctions n'intéressent pas des personnes attachées à des services que doit, plus tard, visiter le Président de la République. Or, le temps de ces réceptions est limité strictement. C'est un passage rapide d'hommes en uniformes, en soutanes, en toges, en habits noirs, interrompu par de brèves allocutions honorées de réponses en quelques mots. Pas une minute à perdre. Aussi est-il recommandé expressément au préfet de confier à un collaborateur intelligent le soin de préparer une table peu encombrante, afin, armé toujours du décret, du terrible décret, d'y aligner par ordre les diplômes et brevets que devra distribuer le Président.
Peut-être faut-il dire en passant que le Président de la République n'emporte avec lui, dans la mystérieuse valise aux décorations, que les croix et les médailles militaires; les autres insignes, centralisés par les préfets, sont demandés par eux, en temps utile, aux nainistres compétents. Mais pour tous, les conditions de lieu et de temps dans lesquelles ils seront attachés sur les poitrines sont
réglées par Tofficier organisateur du voyage, de même que leur liste a été arrêtée en commun par le secrétaire général de la Présidence et les divers départements ministériels qu'ils intéressent.
Et maintenant, une grosse question encore reste à régler : celle des logements.
Le Président de la République, dans ses déplacements, emmène avec lui sa maison militaire presque au grand complet; exception n'est guère faite que pour les officiers que les nécessités du service obligent à demeurer à Paris pour transmettre, précisément, au chef de l'État, les documents qui pourraient arriver au palais en son absence. Plus, le chef du service télégraphique de l'Elysée, avec (( le chiffre » et un aide; le chef de la sûreté de l'Elysée et un certain nombre d'agents chargés de faire bonne garde.
Sont toujours et obligatoirement du voyage : le valet de chambre du Président; les deux huissiers qui, la jambe correctement chaussée de soie, la chaîne d'argent au col, ouvriront les défilés de grande pompe; puis, deux valets de pied; et surtout, le maître d'hôtel de l'Elysée, M. Gler, personnage important, puisque, dans les banquets, d'apparat ou non, c'est lui qui dirige le service à la table présidentielle. Lui seul sait l'étiquette, lui seul connaît bien les petites manies que peut avoir M. Félix Faure — s'il en a. On l'aperçoit, avant qu'éclate, à l'entrée de la salle du festin, la Marseillaise annonciatrice, jetant sur la nappe fleurie, où scintillent les argenteries, le coup d'œil suprême, et, pendant le repas, assisté des deux huissiers solennels, debout derrière le Président, son
masque pâle et glabre d'impérator, impassible toujours, promenant des surtouts aux candélabres, des assiettes aux carafes, l'éclair de ses petits yeux bleus qui grésillent. Il est le grand ordonnateur de la table.
Voilà, en y ajoutant parfois les représentants du Protocole, toutes les personnes qu'il faut loger.
Le Président, naturellement, le chef de sa maison militaire, les person nés qu'il doit avoir à tout instant sous la main, valet de
chambre, domesticité, sont installés à la préfecture. Le préfet, pour quelques jours, cède la place, se réfugie sous les combles, dans une chambre perdue de son hôtel.
Que si l'immeuble départemental est trop étroit, c'est à (( l'officier fourrier » — dans la circonstance, le mot est exact — à dénicher, dans les environs, les logements nécessaires à une partie de la suite, et surtout un bureau
Sur le Dupuy-de-L6me.
à demi confortable, où les officiers de la maison militaire pomTont, la journée officielle finie, travailler aux affaires courantes, dépouiller le contenu de la valise administrative qui leur arrive chaque matin de Paris..., et la remplir, pour la réexpédier le lendemain, de décrets tout signés . Et certes , ce temps de voyage , où il faut être sous les armes, en grande tenue, tout le jour, une partie de la nuit, et se mettre ensuite au travail, escamotant à grand'peine, chaque journée de vingtquatre heures , trois ou quatre heures de sommeil , n'est pas précisément, pour les officiers attachés à la personne du Président, un temps de délices; ils doivent avec une certaine joie reprendre le chemin de l'Elysée ! . . .
Quant aux membres de la presse, aux secrétaires, aux agents, il faut que la sollicitude du bon fourrier s'étende jusqu'à eux aussi. Et il ne lui reste d'autre ressource que de réquisitionner des chambres d'hôtel, et, au besoin, dans les cas d'extrême nécessité, les dortoirs du collège ou du lycée!...
Donc, voilà préparées les étapes. L'officier peut rentrer à Paris : il a assuré les logements, arrêté les itinéraires, il rapporte une liste détaillée des établissements que le Président doit visiter, liste dans laquelle les institutions hospitalières occupent toujours la bonne place. La première partie au moins de sa mission est remplie, bien remplie. Ajouterai-je que, quand il s'est agi de traverser la Bretagne en voiture, ou, comme dans les dernières manœuvres du Dauphiné, de prévoir un coucher
en montagne, à deux mille mètres d'altitude, son rôle n'a pas été des plus aisés?
Le programme est soumis au Président de la République, revu, modifié, s'il y a lieu, à ses convenances. On va l'imprimer et l'envoyer, sous forme d'un coquet petit livret, enrubanné de tricolore, aux intéressés, généraux, préfets, maires, dès qu'on se sera mis d'accord avec les compagnies de chemins de fer pour l'horaire du train qui emportera le Président et ses invités.