‹ Félix Mendelssohn (Bartholdy): sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 18 · XXVIII · texte numérisé non relu

XXVIII

€ Ma tête est vide ! — Plus de musique ! i Jamais telle parole n'était sortie des lèvres de Mendelssohn. Après la mort de son père, le PatUus; — après la mort de sa mère, VHélias; — après la mort de sa sœur, rien! — Il était mortellement frappé. Effaré, il quitte Leipzig; il cherche l'oubli sous d'autres climats. Le 13 juin, il est à Bade, et de là, il écrit une lettre touchante à son neveu Sébastien :

c Cher enfant, je voudrais Renvoyer mes souhaits de bonheur pour ton anniversaire, — le plus douloureux, hélas, que tu aies encore vécu. — Tu dois être bien triste en songeant au précédent, tu avais ta pauvre mère vivante à tes côtés, tu n'as plus maintenant que son souvenir. Puisse-t-il être présent à tous les anniversaires que tu auras encore à traverser, afin de te soutenir et de te réconforter. Si tu veux faire quelque chose d'honnête et de durable dans ton existence, dirige-toi avec courage vers le but qu'elle avait envisagé pour toi. Prends exemple aussi sur sa vie, et reste fidèle aux enseignements qu'elle t'a laissés. Quoi que tu poursuives dans tes aspirations, tends tes regards invariablement fixés vers un but noble et déterminé. Il ne suffit pas de désirer, il faut vouloir. C'est l'absence de ce ferme propos qui fait que les hommes de notre temps n'arrivent à

rien. Est-ce donc si difficile que de vouloir? Pour toi, cher enfant, si tu restes ûdèle au souvenir de ta mère, rien de tout cela ne te manquera : cœur droit, vie honnête^ volonté énergique ; tu réussiras alors et tu réaliseras le vœu que je fais pour toi du plus profond de mon cœur: Dieu sera avec toi; et, dans tes années à venir, tu trouveras joie, force et consolation. Nous voudrions bien t'avoir ici ainsi que ta tante Rébecca. Nous attendons ton père dans dix ou douze jours. Si tu viens, nous dessinerons d'après nature. J'ai dessiné ces jours derniers un vieux château dans la forêt avec une échappée de vue sur la plaine, puis une terrasse sur laquelle est planté un vieux tilleul avec une image de la Vierge, enfin un lac entouré de rochers et de roseaux.— Aurais-tu du plaisir à traiter ces trois sujets ? Viens, nous comparerons nos œuvres; viens vite et Dieu soit avec toi. >

Mendelssohn va passer quelques mois en Suisse. Il s'installe avec sa femme et ses enfants à Interlaken, prés de ces vieux noyers qu'il avait dessinés il y avait vingt-cinq ans. Mais rien ne paraissait devoir guérir son invincible tristesse. Le temps, pluvieux et humide, semblait s'être mis à l'unisson de son âme. Il apprenait le latin aux aines de ses enfants; sa femme peignait des < roses des Alpes; » il dessinait lui-même, mais ne faisait plus de musique. Si, parfois, le temps s'élevait, on faisait une promenade en famille ; quelques amis venaient les visiter : le voyageur Kohi, l'historien Grote. Ce ne fut qu'à la fin du séjour de Mendelssohn en Suisse que sa douleur prit un caractère plus doux et plus mélancolique. L'art t parla encore une fois au fond de son cœur, > et c'est dans cette disposition d'esprit qu'il écrivit un dernier quatuor.

Sentant l'approche de l'hiver, il retourna à Leipzig. Sa dernière lettre est adressée à son frère, et datée du 25 octobre 1847. Il semble, à cette époque, avoir conçu quelque espoir de conserver la santé.

« Je vais mieux, grâce à Dieu, de jour en jour, et je sens que les forces reviennent. Mais, pourrais-je aller, aux fêtes de Vienne, diriger Relias? yen doute. Voilà bien des fois que je fais des préparatifs pour ce voyage, que je demande une remise. Maintenant on ne peut retarder davantage, et, malgré mes progrès, il me sera probable-

-Hument impossible de m'y rendre... J'espère aller vous voir à Berlin. >

Le 28 octobre, après avoir fait une promenade avec sa femme, il rentra et parut disposé à dîner de bon appétit, lorsqu'une attaque d'apoplexie le frappa et ne laissa plus d'espoir de le sauver. Après quelques jours d'agonie, il expira, en effet, entouré de sa famille et de quelques amis, le 4 novembre, à neuf heures et quelques minutes du soir. — Nous laissons ici la parole au biographe que nous avons déjà cité plusieurs fois, les sources originales auxquelles nous avons puisé ne nous donnant aucune indication sur les funérailles du grand artiste que rAUemagne venait de perdre.

€ Personne, d'abord, ne voulut croire à ce malheur public, et ses amis racontent qu'en face de sa dépouille mortelle, ils s'obtinaient encore à douter. Son corps devait être transporté à Berlin, pour prendre sa place dans le caveau de famille. Quand les obsèques furent achevées, les habitants de Leipzig, voulant honorer de leur mieux sa mémoire, demandèrent à le garder encore quelques jours. On exposa le corps à Saint-Paul, et, tandis que le funèbre cortège avançait vers le catafalque resplendissant de lumières, l'orgue, de ses sons étouffés, fit entendre ce prélude lugubre qui, dans la tragédie à'Antigone , accompagne la scène muette où Créon traverse le théâtre portant le corps inanimé de son fils.

Le corps de Mendelssohn demeura exposé jusqu'à la nuit tom^ bante; alors des mains amies l'enlevèrent pour le placer sur la voiture mortuaire, qui se dirigea vers la gare. Un train spécial l'emmena la nuit même à Berlin. A Ksethen, fort tard, il y eut un arrêt, et quelques personnes, en attente dans la gare, purent s'approcher. A leur tête, et dans la lumière rougeâlre des flambeaux, on distinguait un vieillard, Frédéric Schneider, le vénérable maître de chapelle du duc d'Anhalt-Dessau. Arrivé près du train, chacun se découvrit, et le silence de la sombre nuit d'hiver porta au loin les accents d'un noble choral : c Jésus, notre espérance, c'est en toi que nous plaçons notre foi ! disait ce suprême salut. •

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