AV\NT-PROPOS
comment , aux prises avec une santé délicate et de plus en plus altérée, il triomphait de tous les obstacles par sa volonté , et comment il a réussi a faire d*elles des éducatrices qui fussent à la hauteur de leur tâche ....
A défaut de ce livre qu’elles seules pourraient écrire, on trouvera du moins ici un résumé aussi fidèle que possible de la vie et des idées de Félix Pécaut. Ajoutons que, pour la partie biographique notamment, nous avons été aidé par d’obligeantes communications . Fous remercions tous ceux à qui nous sommes redevable de renseignements précieux : son <ils aîné , le Dr Êlie Pécaut ; ses amis, M. Gaufrés f Ai. Pêdezert, et aussi le bibliothécaire de la Füculié de théologie de Montauban tM. Ducos.
FELIX PEGAUT
Félix Pécaut est, né à Salies-de-Béarn, chef-lieu de canton des Basses-Pyrénées, le 3 juin 1828 (1). Il est mort à Orthez, le 31 juillet 1898. C’est dans le même coin de terre que la destinée a réuni et rejoint sa tombe à son berceau. Il aimait d’un amour filial le pays béarnais, sa petite ville de Salies, dont il se plaisait à faire valoir les charmes modestes, s’étonnant, par exemple, si ses visiteurs n’admiraient pas autant que lut le petit pont, long de quelques mètres, qu’il leur montrait jeté sur la rivière qui traverse Salies. Il aimait par-dessus tout son humble domaine familial, sa retraite de Ségalas, près d’Orthez. C’est dans le Béarn que s’est écoulée la plus grande partie de sa vie : il y a résidé, presque sans interruption, de 1857 à 1879. Plus provincial que parisien, c’est de là qu’il adres-
(i) C’est à tort que M. Vapereau le fait naître le 3 janvier 1828. Voici le texte exact de son acte de naissance (communication de M. Pédezert) : « Jean Pécaut, ne à Salies-de-Béarn, le 3 juin 1828, à 5 heures du matin, fils de Pierre Pécaut et de Marie-Félice Beigbeder,' son épouse. • Au prénom de Jean se substitua, dans l’usage courant de la famille, celui de Félix, en souvenir sans doute du prénom de sa mère Félice. Dans les registres d’inscription de la Faculté de théologie de Montauban, en i843, Pécaut signait: Félix (Jean) Pécaut. (Communication de M. Ducos.)
sait au journal le^ Temps, après la chute de lEmpire, ses célèbres Lettres de province. Dans la dernière période de sa vie, c’est là qu’il retournait de Fontenay tous les ans, pour y passer ses Vacances : « Je me repose avec délices, m’écrivait-il en 1885, à l’ombre de mes vieux chênes, lisant, songeant à notre école, à notre pays, et, à travers tout, à la destinée humaine. » Et c’est là, auprès de ses vieux chênes, qu’il est revenu pour mourir.
Le Béarn, c’était son point d’attache sur la terre. Il lui est toujours resté fidèle, comme il l’a été à ses convictions morales, dans l’admirable unité de sa vie intellectuelle. La terre natale ne l’avait pourtant pas marqué d’une empreinte particulière. Il n’a rien qui le rapproche moralement du type béarnais ou même du type méridional. Il n’est, ni du Nord, ni du Midi. Sa physionomie morale lui est toute personnelle; elle n’appartient qu’à lui, étant l’œuvre d’un long travail de méditation et d’un intense effort de volonté. Jeté de bonne heure dans l’étude, fils de ses réflexions, retranché dans son for intérieur comme dans une citadelle où ne fait point brèche l’assaut des influences extérieures, Pécaut s’est construit lui-même. Tout au plus pourrait-on dire qu’il tenait de son père quelque chose de l’énergie d’une forte race de croyants. Mais, dans le cours de son existence, il n’a guère subi l’influence du milieu social. Il n’a jamais obéi qu’à sa conscience. C’est sa conscience qui l’a dirigé dans la formation de son propre esprit. C’est elle qui lui a dicté ses croyances politiques, sociales et religieuses. C’est elle qui a gouverné tous ses actes, et c’est elle qui l’inspirait encore, lorsque, sur son
lit de mort, répondant à cette question de son Fils aîné : « Père, à quoi penses-tu? » il disait : « Je pense à ce qui a été le fond de toute ma vie : être ce que je dois être, soit personnellement, soit familialement, soit comme ciloyen, soit, — et il élevait son regard vers le ciel, — comme membre de la cité divine. »
En Pécaut, la conscience a été tout l’homme, et cette conscience une fois formée en lui, il n’a plus eu d’autre souci, — et c’est par là qu’il est devenu éducateur, — que d’éveiller, d’appeler à la vie/ d’instituer d’autres consciences libres, vivantes, agissantes et croyantes.
C’était un humble intérieur que le foyer familial où grandirent les jeunes années de Péeaut. La mère y manquait, morte quelques mois après qu’elle lui eut donné le jour. Une tante, la sœur de sa mère, la suppléa dans les soins de la première éducation. Mais l’enfant fut surtout élevé par son père, un modeste commerçant en chocolaterie, fils lui-même d’un vigneron, sans grande culture intellectuelle, mais doué, nous dit-on, d’une intelligence supérieure et d’une rare énergie : un huguenot très pieux d’ailleurs, très zélé dans sa foi. « Le milieu où naquit mon père, nous écrit M. Élie Pécaut, était ennobli de dignité biblique, de vie intérieure, de profonde et intense piété... »
L’avenir auquel la volonté de sa famille avait , en quelque sorte, prédestiné Péeaut, c’était le ministère évangélique. Ses parents, le jour de sa naissance, l’avaient « consacré au Seigneur ». On sait que, dans les familles protestantes, il est un touchant usage, celui de conserver pieusement une Bible, que les époux reçoivent des mains du pasteur qui bénit leur union, et où sont inscrits les événements des annales domestiques, naissances, mariages et décès. Or, « sur la Bible de famille, nous apprend M. Élie Péeaut, mon grand-père, de sa main malhabile, avait écrit : « Père et mère.
« nous consacrons ce premier-né de notre union au « service de Dieu, promettant de faire de lui, autant « qu’il pourra s’y prêter, le serviteur de la bonne « nouvelle. » Et il n’était pas seulement question de le réserver aux fonctions du sacerdoce protestant. Le rêve paternel était qu’il devînt un missionnaire, qu’il allât porter « la bonne nouvelle » à ses compatriotes d’outre-mer, dans l’Amérique du Sud, où, comme on sait, un courant continu d’émigration entraîne depuis longtemps Béarnais et. Basques par bandes nombreuses. Il est possible que, dans son adolescence, Pécaut lui-même ait. quelque temps souscrit à ces projets. Mais la libre poussée de sa conscience les a déjoués ; et dès qu’il eut atteint l’âge d’homme, sa raison émancipée a fait de lui, non le ministre obéissant d’un culte quelconque, mais le propagateur indépendant des idées modernes, associées à un large esprit religieux.
C’est à l’école primaire que Pécaut fit ses premières études : à Aussurucq, petit village reculé de l’extrême frontière pyrénéenne, en face d’un cirque ravissant de montagnes boisées. Il a gardé toute sa vie un souvenir reconnaissant à son maître d’école de 1835, un instituteur issu de la loi Guizot, de 1833. « C’est à cet instituteur basque, disait-il, que je dois d’avoir appris, bien appris, la grammaire française (1). » Et l’on verra plus loin quelle importance l’éducateur de Fontenay-aux -Roses attachait aux études grammaticales. Qui pourrait dire si cette première fréquentation de l’école pri-
(i) V. L'éducation publique et la vie nationale , p. 291, allocution* d’adieu à l’édole de Fontenay.
maire, avec pour compagnons de petits montagnards, n’a pas été pour quelque chose dans les destinées d’un homme qui est resté avant tout un « primaire », un apôtre de l’éducation du peuple?
Pécaut avait plaisir, dans sa vieillesse, à rappeler ce lointain passé, et à dire comment une coïncidence fortuite lui permettait de rapprocher dans ses souvenirs, de relier ses débuts de petit écolier et sa nomination de directeur de Fontenay. La première ouverture qui lui fut faite par le ministère, concernant l’organisation d’une École normale supérieure d’institutrices, il la reçut en effet, en 1880, au cours de sa première tournée d’inspection, à Mauléon, dans la même hôtellerie où plus de quarante ans auparavant il avait été hébergé avec son père, alors que celui-ci, « l’ayant pris en croupe à cheval », le conduisait à l’école d’Aussurucq.
Son séjour à l’école de village, qui fut de courte durée, donna lieu à quelques incidents. Comme l’enfant huguenot n’allait pas à la messe, — notez que l’école était établie sous le porche de l’église, à côté du cimetière, — le curé en prit ombrage et cria au scandale. Il fallut que le préfet de Pau, — les préfets de Louis-Philippe ne manquaient pas d’énergie, — vînt en personne protéger l’écolier contre les foudres du ministre de l’Église catholique.
Pécaut était entré à l’école d’Aussurucq en 1835 ; en 1839, nous le retrouvons au collège royal de Pau, élève de la classe de troisième (1). Il avait
(i) C’est l’année scolaire 1839-1840 que Pécaut passa, en qualité d’externe, au collège de Pau. Le palmarès du temps, — dont nous devons la communication à l’obligeance du proviseur actuel»
onze ans, et les succès qu’il y obtint tout de suite en grec et en latin prouvent qu’il avait déjà reçu une forte éducation classique : son père, lorsqu’il l’eut retiré de l’école primaire, l’avait confié aux soins d’un de ses amis, le pasteur Gerbaud.
Du collège de Pau, Pécaut passa dans une pension, à Nérac, et ensuite dans l’institution, alors très prospère, de Sainte-Foy-la-Grande, sur les bords de la Dordogne. A Nérac, il était l’hôte d’un pasteur, et il y prit, nous dit-on, des leçons de gymnastique, dont avait grand besoin son pauvre corps débile, sous la direction du sous-préfet de l’endroit, le futur préfet de la Seine sous Napoléon III, le fameux baron Haussmann
C’est à Sainte-Foy que Pécaut acheva ses études secondaires, pour devenir, à quinze ans, en 1843, un bachelier précoce. C’est là qu’il eut pour camarades des hommes destinés à la célébrité et dont quelques-uns restèrent ses amis : entre autres le pasteur Edmond de Pressensé, le chirurgien Broca, Goy, qu’il retrouva comme camarade d’études à la Faculté de théologie de Montauban, et qui est mort directeur de l’École normale de Toulouse, Baysselance, qui fut maire de Bordeaux.
Obéissant au vœu de son père, et sans doute à ses propres sentiments qui ne le détournaient pas encore de la vocation ecclésiastique, le jeune bachelier de quinze ans entra, en 1843, à la Faculté de théologie protestante de Montauban (1). 11 y
M. Blanchet, — porte qu’il y obtint plusieurs accessits : en version latine, en thème grec, en histoire.
(î) C’est le i4 novembre i843 que Pécaut prit sa première inscription à la Faculté. Elle était ainsi libellée : « Je soussigné Pécaut Félix (Jean), né à Salies, le 3 juin 1828, logé ru© Del-
eut pour professeurs, entre autres maîtres distingués, Adolphe Monod et Michel Nicolas. Il y travailla avec ardeur pendant cinq ans. Son intime ami, M, Gaufrés, qui fut son condisciple à Montauban en 1848, nous a confié les souvenirs qu’il a gardés du jeune étudiant en théologie. Le Pécaut de ce temps-là ressemblait fort à celui que nous avons connu nous-même trente ans plus tard. Il se! levait à 4 ou 5 heures du matin : — il en fera autant; à Fontenay. — Il suivait les cours de la Faculté qui avaient lieu jusqu’à midi. Après le déjeuner, avec deux amis, dont M. Gaufrés était, il faisait régulièrement une promenade qui était sa seule distraction. Puis il consacrait toute l’après-midi à des lectures et à des méditations sur l’authenticité des Évangiles. « Sa physionomie était frappante, inoubliable : maigre, pâle et grave, à la fois douce et tragique... »
Dès cette époque, l’esprit critique de Pécaut s’était éveillé. Le combat intérieur, le trouble d’une foi qui tombe se reflétait sur son visage. Malgré l’atmosphère de croyance qui l’avait enveloppé dès le berceau, malgré les influences apaisantes du milieu théologique où il vivait, il commençait à douter. Il avait déjà lu certainement la Vie de Jésus de Strauss, dont Littré avait publié
cassé, 6o, souscris aux engagements ci-dessus. » Une autre fois, renouvelant son inscription, le i3 janvier i845* il répétait la formule en y ajoutant quelques mots : «Je souscris aux engagements ci-dessus' (que je ne connais pas)... » Ce petit trait de caractère nous montre combien Pécaut aimait la précision et tenait à voir clair dans tout ce qu’il faisait. Il occupa divers logements en ville et n’entra au séminaire de la Faculté qu’en novembre 1847.
Il prit sa dernière inscription en juillet 1848 et soutint sa thèse de bachelier en théologie le 22 décembre 1848. (Communication de M. Ducos.)
une traduction française dès 1840. Le protestant Pécaut, à la Faculté de théologie de Montaubanr souffrait de la même angoisse morale que le catholique Renan, vers la même époque, au séminaire de Saint-Sulpice. L’un et l’autre, ils ont rompu, non sans tristesse ni déchirements, avec la foi de leurs pères et avec les enseignements de leurs maîtres. L’un et l’autre, ils ont répudié leur première vocation ecclésiastique. Ils ont abouti à la négation du christianisme confessionnel. Mais ils sont restés religieux l’un et l’autre (1) : libres penseurs, certes, et ne s’inspirant dans leurs croyances que de leur raison et de leur conscience, et tout de même ne sortant chacun de son Égliseparticulière que pour rentrer dans l’Église universellé, celle des idéalistes qui, sur les ruines des religions positives, prétendent maintenir la foi au divin et établir la religion de la conscience; avec des différences et des nuances d’ailleurs, dans la. similitude de leurs destinées morales ; gardant, l’empreinte, l’un du catholicisme, avec les douces mollesses de sa souple imagination, l’autre, dans sa gravité un peu rigide, des austères traditions du protestantisme.
(1) Il semble que Pécaut, malgré les relations amicales qu’il entretenait avec Renan, se soit toujours un peu défié de lui. En voici la preuve. Un professeur de Fontenay, lié particulièrement avec Renan, Breton comme lui, M. Félix Hémon, avait cru bien faire de négocier avec l’auteur des Origines du christianisme pour le décider à venir faire une conférence à Fontenay. En apprenant cette nouvelle, Pécaut parut plus étonné que ravi. Il lui fallut quelques minutes de réflexion pour se faire à cette idée : Renan à Fontenay. Le merveilleux dilettante n’était-il pas trop raffiné, trop compliqué pour les âmes saines et simples des Fontenaysiennes? Finalement Renan n’alla pas à Fontenay, et peut-être' Pécaut n’en fut-il pas fâché. (V. la Revue pédagogique du i5 octo- Dre 1903, article de M. F. Hémon sur Renan.)
En décembre 1848, Pécaut soutint sa thèse de bachelier en théologie (1); et il partit, aussitôt après, pour l’Allemagne, désireux de confronter ses perplexités théologiques avec les résultats de l’exégèse allemande. C’est, à Berlin qu’il séjourna pendant l’hiver de 1849, suivant les cours de Néander et de Rothe, vivant en étudiant pauvre, afin de ne pas imposer un trop lourd sacrifice à sa famille, dans une chambre sans feu, se réchauffant à la lumière de sa lampe. « Quand il quitta Montauban, affirme M. Gaufrés, il n’avait encore rien tiré au clair. » Ses convictions restaient hésitantes. Mais il semble qu’au contact de la pensée allemande, dans un nouvel effort de méditation et d’études personnelles, ses doutes se soient confirmés; et il le prouva bientôt après.
Au retour de son court séjour à Berlin, et peutêtre aussi à Bonn, Pécaut, passant par la Suisse, se rencontra avec Edmond Scherer, alors professeur d’exégèse à l’École évangélique de Genève ; et il se lia avec lui d’une étroite amitié. Les deux hommes étaient faits pour se comprendre, et leur état d’âme se trouvait être à peu près pareil. L’impression fut forte des deux côtés. « Jamais vous ne comprendrez ce qu’était alors votre père, disait plus tard Mmc Scherer à M. Élie Pécaut : l’impression quo faisait ce frêle petit jeune homme, aux yeux de feu, déjà aussi grave, aussi bon, aussi
(i) Cette thèse avait pour litre : Authenticité et canonicifé du Nouveau Testament , étudiées dans les écrits des Pères apostoliques. C’était une brochure de 72 pages in-8«. Dans une Introduction , Pécaut expliquait pourquoi il avait choisi ce sujet, qui, disait-il, « peut sembler étrange au milieu des graves préoccupations du temps ». On était en 1848.
austère que jamais, et aussi simple... » Et d’autre part, Pécaut avait admiré l’ardeur de piété qui animait alors Scherer : « Rien n’était beau, disait-il, comme les quelques mots, simples et pénétrants, par lesquels, en ouvrant sa leçon, il élevait à Dieu son âme... »
Mais la piété ardente de Scherer, comme celle de Pécaut, s’unissait à un esprit de liberté, rebelle au joug’ des dogmes et de l’orthodoxie. Quelques mois après la visite de Pécaut, en janvier 1850, Scherer rompait bruyamment avec l’Oratoire de Genève, et donnait sa démission de professeur (i). Et à la fin de la même année Pécaut, lui aussi, résignait les fonctions de pasteur sufiragant qu’il avait acceptées à Salies, à sa rentrée d’Allemagne.
Pécaut n’exerça le ministère pastoral que pendant quelques mois. Ses débuts excitèrent l’attention, et sa prédication fut très écoutée. « Il était prophète en son pays », nous écrit M. Pédezert (2). Dans une < lettre du 31 mars 1850, Mme Scherer disait : «... J’ai de bonnes nouvelles de M. Pécaut, qui est à Salies : il nous intéresse beaucoup. » Le
(1) Mme Scherer écrivait à M. Charles Bois (le futur doyen de la Faculté de théologie de Montauban), à la date du 3 février i85o : « Vous comprenez que nous avons passé de mauvais moments. Depuis un mois, on n’a parlé que de cetteafiaire à Genève. Chacun voulait la comprendre et la juger. Les allusions à l’hérésie continuent dans les prédications de l’Oratoire. » (Correspondance inédite, communiquée par M. Henri Bois, fils de M. Charles Bois.)
(2) M. Pédezert, qui a été pendant cinquante ans professeur à la Faculté de théologie de Montauban, a beaucoup connu et aimé Pécaut. C’est lui qui, en i85o, bénit le mariage de Pécai.t avec Mlle Ilerminie Dupourqué : « La pendule, nous écrit-il, qui a sonné les heures pendant un demi-siècle dans mon cabinet de Montauban, était destinée à me rappeler ce souvenir. -,
temple où il prêchait débordait d’auditeurs. Mais les difficultés surgirent vite entre le pasteur libéral et les orthodoxes de l’endroit : « Nous avons eu plusieurs lettres de M. Pécaut, écrivait de nouveau Mme Scherer : la vie n’est pas non plus très facile pour lui... » Pécaut, dans la candeur sincère de son âme, n’était pas fait pour jouer le rôle d’un vicaire savoyard. Il n’a jamais rien caché de sa pensée. Le jour où Jules Ferry lui offrit la direction de l’école de Fontenay, il s’ouvrit franchement à lui : « Le Ministre ne partageait pas toutes mes vues. Il voulut bien me dire qu’il me prenait tel que j’étais (1). » Avec la même franchise, il s’était expliqué devant le consistoire de Salies. S’il ne lisait pas le Credo et ne faisait pas profession de croire à la divinité de Jésus-Christ, s’il écartait les formules liturgiques, s’il parlait librement en chrétien indépendant, c’est que sa conscience lui défendait d’agir autrement. Non possum aliter , avait dit Luther. Et par' scrupule de conscience n’admettant pas qu’aucun de ses actes, aucune de ses paroles pût donner jamais un démenti à •ses-' croyances intimes, le jeune pasteur descendit de sa chaire pour n’y plus remonter : avec regret sans doute, mais sans hésitation, le front haut, emportant le respect de ceux-là mêmes qu’effrayait son hétérodoxie, ayant le sentiment de n’avoir trompé personne et satisfait d’avoir déclaré sa pensée sans réticence. Edmond Scherer écrivait, le 24 novembre 1850 : « Pécaut s’est applaudi d’avoir fait toutes ses réserves ou plutôt toute sa profession de foi*
'i) V. L'É du talion publique el la vie nationale , p 292.
FÉLIX PÉGAUT.
lorsque, drogué de sa manière de faire, le consistoire lui a demande sa démission. Il a pu leur répondre que, s’il y avait eu malentendu, la faute en était à eux seuls (1). »
Voilà donc Pécaut, à vingt-deux ans, affranchi, séparé et délié de l’Église. Désormais il ne se déjugera plus. Jusqu’au bout, de 1850 à 1898, pen dant un demi-siècle, il sera invariablement fidèle, sans jamais défaillir ni se contredire, à sa foi personrîelle. Son âge mûr, sa vieillesse, il les consacrera à réaliser par la parole et par l’action la pensée de sa jeunesse. C'est que ses convictions ne s’étaient pas faites, ni défaites à la légère. Ses conclusions étaient le fruit d’une longue méditation, et, comme il le disait, d’ « une véritable expérience morale ». Enracinées par le travail de la’ réflexion personnelle au plus profond de sa conscience, il les avait, pour ainsi dire, bâties sur le roc. Pécaut ne s’était pas libéré du dogme brusquement. Il n’avait pas traversé une crise violente, une nuit à la Jouffroy. Pour lui, le voile qui lui cachait la vérité s’était déchiré lentement, insensiblement. Il n’avait pas connu, non plus, comme d’autres, la tranquille évolution d’un esprit qui peu à peu, sans secousse, sans souffrance, se détache de la religion de son enfance et s’ouvre paisiblement à
(i) Lettre datée des Grottes, et écrite à M. C. Bois. Ces témoignages suffisent à prouver que M. Joseph Reinach s’est trompé, lorsque, dans le beau portrait qu’il a récemment tracé de Pécaut, il écrit : « Il fut d’abord pasteur à Salies et très orthodoxe »
( V. Histoire de l'affaire Dreyfus, t. IV). C’est par inadvertance que M. Buisson a écrit, lui aussi : « Dans sa jeunesse Pécaut avait exercé peu de temps les fonctions de pasteur dans le Béarn : il y avait renoncé en 1859. » La renonciation date de i85o (J?. Buisson La Religion, la Morale et la Science , p. i5o).
FÉLIX PÉGAUT.
la lumière. Pour Pécaut, la transition fut douloureuse. Il lutta, il résista longtemps ; il ne dénoua que péniblement les liens de la foi. « Les partisans de la tradition, écrivait-il, ne se donneront jamais plus de peine pour m’y ramener que je n’en ai pris moi-même pour y persévérer. » C’est avec tristesse qu’il faussait compagnie à ses amis orthodoxes. C’est avec douleur qu’il assistait à la « tragédie domestique » dont il était la cause, et qu’il devinait la désolation de son père, à travers le silence résigné de ce brave homme, dont on nous dit que la renonciation de son fils, quelque chagrin qu’il en eût, ne lui arracha pas une parole de blâme. Renan, du moins, pour le soutenir dans sa marche, avait pu s’appuyer sur la main délicate et courageuse d’une sœur bien-aimée. La conscience de Pécaut fut son seul appui, jusqu’au jour où, réalisant un rêve de son adolescence, il unit à sa destinée, en 1851, la noble femme qui avait été son amie d’enfance et dont le souvenir l’avait suivi en Allemagne.
Qu’allait devenir le pasteur démissionnaire, en rupture d’orthodoxie, victime volontaire de sa sincérité et de sa foi? Où chercherait-il maintenant sa voie? Allait-il tout de suite agiter l’opinion et mettre le public dans la confidence de son hérésie religieuse? Ce n’est que dix ans plus tard qu’il commencera cette campagne de propagande. Mais déjà l’éducateur perçait sous le théologien. On rapporte que ce qui l’intéressait le plus, pendant les quelques mois qu’avait duré son ministère pastoral, c’était l’instruction des petits enfants. Une occasion s’offrit, qu’il saisit avec empressement,
FÉLIX PÉGAUT.
d’exercer dans l’enseignement une activité qu’il ne pouvait plus mettre au service de l’Église. Un de ses oncles, Beigbeder (1), avait fondé aux Batignolles, à Paris, une institution privée, l’institution Duplessis-Mornay. Il proposa à Pécaut de venir l’aider en participant à l’enseignement. Pécaut accepta tout de suite; et peu de temps après, Beigbeder fatigué par l’âge s’étant retiré, il devint le chef de l’institution. Comme il avait déjà des raisons de se défier de sa santé et de ses forces, il ne consentit d’ailleurs à prendre la charge de diriger l’établissement qu’à une condition, que son ami M. Gaufrés consentirait à y devenir son collaborateur: ce qui fut fait. L’institution, de primaire qu’elle était, devint secondaire : elle, prospéra. « Les deux amis s’entendaient comme deux frères. » Cette collaboration heureuse dura jusqu’en 1857. A cette époque, préoccupé de la santé de Mme Pécaut et n’ayant guère à se louer de la sienne, attristé d’ailleurs par la mort de deux de ses filles, Pécaut se résigna à abandonner la vie active et à quitter Paris, pour aller en Béarn vivre dans la retraite et se retremper dans l’air du pays natal.
Dans la carrière pédagogique de Pécaut, les quelques années passées aux Batignolles ne sont pas une date sans importance Le directeur de l’institution Duplessis-Mornay annonce déjà le
(i) « L’Ecole normale de Pau, a écrit Pécaut, eut pour premier directeur un homme d’un rare talent pédagogique, M. Beigbeder ( Rapport d'inspection générale , 1881, p. 65). » L'Ecole normale de Pau avait été établie vers i83o, par transformation d’une école primaire supérieure. Beigbeder était le frère de la mère de Pécaut Marie Félice Beigbeder.
directeur de Fontenay-aux-Roses. Outre l’administration générale de la maison, Pécaut assumait une partie de renseignement, les leçons d’histoire et de géographie (1). Mais ce qui, dès cette époque, lui tenait le plus à cœur, c’était le gouvernement moral de ses élèves : une cinquantaine d’enfants environ, presque tous internes. Il laissait à M. Gaufrés le soin de s’occuper des plus petits, et il se réservait la direction des plus grands. La discipline de la maison était douce et libérale. On n’avait guère recours aux punitions, et l’influence morale du directeur suffisait presque à assurer l’ordre et le travail. S’il suivait ses ' élèves avec attention dans leurs études, Pécaut se mêlait aussi à leurs jeux, pendant les récréations ; notamment à leurs parties de balle, où, dès son enfance, il s’était montré d’une bonne force. Mais voici qui est plus significatif : chaque jour, après le repas du soir, Pécaut réunissait ses pensionnaires, et une courte prière en commun une fois dite, — l’institution était confessionnelle et protestante, — il engageait avec ses élèves une causerie familière, passant en revue les faits de la journée, adressant des encouragements à ceux qui en méritaient et des reproches aux autres. Le samedi soir, la conférence se faisait plus longue : le travail et la conduite de chaque élève étaient notés et donnaient lieu à des observations générales. Gomment ne pas saluer dans ces causeries du soir de l'école des Batignolles le premier germe et comme l’annonce de ces
(1) Nous devons ces renseignements très précis à l’obligeance de M. Gaufrés lui-même.
conférences du matin qui ont joué un si grand rôle clans l’éducation des élèves de Fontenay ?
Pécaut ne se contentait pas, d’ailleurs, d'agir sur ses élèves par ces admonestations, en quelque sorte publiques et collectives. Il cherchait à exercer sur chacun d’eux une action individuelle. 11 les appelait, l’un après l’autre, dans son cabinet; et là, dans une conversation intime, dans un tête-àtête à la fois affectueux et grave, il s’efforcait d’amender, de moraliser ses élèves, rien que par la sollicitude qu’il leur témoignait, et en leur montrant quel intérêt il prenait à leurs progrès, à leurs qualités et aussi à leurs défauts. Pécaut eût fait, dès ce moment, à vingt-cinq ans, un admirable proviseur de lycée; et, dans son petit collège des Batignolles, il appliquait déjà avec succès les principes d’éducation libérale que dans ces dernières années l'Université s’est appliquée à faire triompher. Le respect allait naturellement à lui. L’ascendant que ce jeune éducateur avait déjà su prendre sur ses élèves était extraordinaire ; et Ton raconte qu’un jour, ayant affaire à un gamin qui avait commis un larcin, rien qu’en le regardant de ses yeux pénétrants, sans même lui adresser une parole, il obtint que l’enfant coupable avouât sa faute et de lui-même retirât de sa poche l’objet qu’il avait dérobé...
S’il est dommage et s’il faut regretter que Pécaut ait si vite interrompu cette première expérience scolaire, et si maintenant nous devrons attendre jusqu’à l’année 1880 pour que les circons tances l’appellent de nouveau à faire œuvre d’édu cateur, il faut pourtant reconnaître que les vingt- G. Compatré. — F. Pécaut . 2
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trois années de recueillement qui suivirent ne furent perdues, ni pour lui, ni pour les autres. Retiré loin du monde, dans son modeste domaine de Ségalas, mais attentif aux événements du dehors, il étudia, il observa, il amassa des provisions d’idées, sans savoir si le jour viendrait jamais où il lui serait donné de les appliquer pratiquement par son action personnelle. Sa pensée ne sommeilla pas un instant. D’abord, dans unepremièrepériode, de 1857 à 1870, tout en surveillant de près l’éducation de ses enfants, il exposera ses opinions philosophiques et religieuses dans un grand nombre d’écrits. Ensuite, de 1870 à 1879, alors que la proclamation de la République eut enfin rendu la voix aux âmes muettes, il entrera résolument dans la mêlée. Il prendra comme journaliste, — surtout par les Lettres de province , publiées dans le Temps , — une part active au mouvement politique, au moins en ce qui concerne l’organisation d’une éducation nationale conforme à l’esprit démocratique et aux institutions nouvelles de la France.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer le rôle considérable que Pécauta joué dans l’histoire religieuse de son temps. De cette phase pourtant féconde de son activité, nous ne retiendrons que les faits essentiels. Ce fut, en premier lieu, toute une série de publications, livres ou brochures, qui agitèrent l’opinion: Le Christ et la conscience , qui parut en 1859 ; le Théisme chrétien , considéré comme religion , en 1864; L'Avenir du protestantisme en France , en 1865, etc. Ce furent aussi des propagandes de parole, des conférences don-
nées à Nîmes, à Paris, à Neuchâtel, à Genève (1).
Dans ces œuvres théologie] ues, — si tant est qu’on puisse appeler théologiques des livres dont l’auteur rompt ouvertement avec la théologie traditionnelle, — Pécaut exposait librement et sans ambages, les conclusions rationalistes de ses longues études. Il se montrait à découvert, tel qu’il a toujours été, un libre penseur pieux et religieux. Il traçait le hardi programme d’une religion sans dogmes, sans mystères et sans miracles.
Le Christ et la conscience , — dont la seconde édition parut en 1863, l’année même où Renan publia sa Vie de Jésus , — eut un grand retentissement, sinon dans le grand public, au moins dans le monde protestant. Le titre de l’ouvrage était, à lui seul, une profession de foi. Dans la même ligne, au même rang, Pécaut inscrivait le nom du Christ et le mot de conscience. C’est de la conscience seule qu’il prétendait maintenant relever ; c’est devant le tribunal de la conscience qu’il appelait, pour y être jugées, toutes les croyances; c’est l’autorité de la conscience qu’il substituait à celle de la Bible et du Nouveau Testament. Fort du témoignage de sa raison, il déclarait que la croyance à la divinité de Jésus-Christ n’était qu’une* immense méprise, qui durait depuis dix-huit siècles. Il l’affirmait nettement, avec une sorte d’irritation même et un emportement rude qui contras-
(i) Voyez notamment le Christianisme libéral et le miracle , quatre conférences prêchées à Nîmes, Neuchâtel et Paris, 1869 : De l'argument de l'ulililc morale en matière de religion, conférence donnée à Genève en janvier 1870. Pécaut passa en Suisse une partie de l’hiver de 1870 et y participa à la fondation de l’Union suisse du christianisme libéral
tait avec son habituelle douceur d'âme: « Comment peut-on parler gravement et de sens rassis , lorsqu’on vous propose d’admettre la divinité du fils de Joseph?... » Jésus n’est qu’un homme, « le fils de l’homme » : un homme unique d’ailleurs, grand entre tous, « auquel se rattache presque tout ce que notre esprit connaît de meilleur dans l’ordre le plus élevé des sentiments humains»; la plus noble des voix religieuses qui aient remué l’humanité ; « l’initiateur sans égal de la piété et de la charité moderne». Pas un homme parfait pourtant, comme le voulaient certains contradicteurs de Pécaut, son ami Albert Réville, par exemple, qui faisait bon marché de la divinité, mais non de la sainteté de Jésus. Pécaut tenait que la sainteté, la perfection, c’est encore de l’absolu, et qu’il ne saurait être question d’aucun absolu dans le domaine des choses humaines.
Les négations de Pécaut étaient donc formellement consommées. Pas n’est besoin de dire qu’elles firent scandale au sein de l’Église protestante. On cria à l’impiété. Mais Pécaut, quoique attristé, tint tête à l’orage. Dans la deuxième édition de son livre, il répondit avec calme et dignité aux attaques de ses critiques : faisant droit parfois par des retouches aux objections qui lui paraissaient justes, mais revendiquant avec une fière simplicité les prérogatives de la pensée libre: « Je suis plus que jamais pénétré du droit et du devoir de chacun de croire selon sa conscience et de parler selon ce qu’il croit. »
Sans doute le Christ et la conscience, ou encore le Théisme chrétien , ces dissertations savantes où
l’auteür discutait, serrait de près les textes, dans Une argumentation sévère et parfois subtile, ne pouvaient prétendre au même succès que la Vie de Jésus de Renan, avec tous les prestiges d’un style enchanteur et les brillantes séductions d’une imagination caressante. Ces ouvrages trouvèrent pourtant des lecteurs, et si l’effet en fut moins bruyant, il fut peut-être plus profond. On a dit que George Sand s’était inspirée de Pécaut (1), et que c’est après avoir lu le Christ et la conscience , qu’elle écrivit le roman de Mademoiselle La Quintinie , cet ardent plaidoyer en faveur de la liberté de conscience, ce drame où l’on voit des âmes sincères et droites se débattre contre les entreprises tortueuses du prosélytisme ecclésiastique. Cela n’est pas invraisemblable ; le philosophe religieux et le romancier soutenaient le même combat, et ils avaient d’ailleurs un ami commun, le vénérable Martin Paschoud, qui, dans son journal, le Disciple de Jésus-Christ , accueillait et publiait sou-
(1) M. Elie Pécaut croit se rappeler qu’il y eut quelques lettres adressées à son père par George Sand, dans les années qui précédèrent la publication de Mademoiselle La Qainlinie (i863). Mais cette correspondance, si elle a existé, a disparu dans l’incendie qui, en 1893, au grand chagrin de Pécaut, dévora ses livres, ses papiers, sa chère maison de Ségalas : « Cet incendie, nous dit M. Élie Pécaut, anéantit, entre autres documents sans prix, trente ans de correspondance de Scherer, Colani, Renan, Steeg, etc., c’est-à-dire l’histoire de la libre pensée religieuse en France pendant un tiers de siècle. »
Une autre fois, George Sand et Pécaut furent en correspondance, à la suite d’une singulière méprisé. Pépaut avait écrit en 1870, au milieu de nos désastres, un article que publia la presse anglaise, et où il signalait la faute irréparable que commettait l’Angleterre en laissant la Prusse écraser la France. L’article, on ne sait comment, revint d’Angleterre, traduit, et passa dans les journaux français, portant la signature de George Sand. Celle-ci protesta : de là quelques lettres échangées.
vent des articles de Pécaut. Quoi qu’il en soit, si par ses hardiesses Pécaut souleva les colères de la gent orthodoxe, il conquit d’autre part de sincères sympathies : celles de toutes les âmes généreuses et troublées, qui, désenchantées des dogmes et des rites, lasses du joug des Églises, cherchaient librement leur voie, et qui étaient, selon sa propre expression, « en travail » d une religion nouvelle.
C’est que du fond de ses négations, et de ce qu’on appelaitson « hérésie », se dégageaitun souffle puissant d’inspiration religieuse. Au milieu des ferveurs dévotes des uns, des incroyances sceptiques des autres, il gardait, — et il gardera jusqu’à la fin de sa vie, — sa foi spiritualiste, je dirai même chrétienne, si tant est qu’il puisse y avoir un christianisme moral dégagé des dogmes de l’orthodoxie protestante ou catholique. Pécaut a été un croyant, dans toute la force du terme. « Entre les croyants et les sceptiques il y a longtemps, disait-il, que mon choix est fait. La vie est trop sérieuse, le mal qui nous ronge trop profond, la loi de souffrir trop accablante, pour que j’aie le moindre goût à nier et à détruire. »
Sans doute, la religion de Pécaut peut paraître un peu flottante, faite d’aspirations vagues plutôt que d’affirmations précises. Il en convenait luimême : « Je confesse mon impuissance à préciser cette conception d’une religion plus humaine et cependant plus pénétrée de Dieu... » Il n’enestpas moins vrai qu’il proposait au monde un nouvel évangile : celui de la conscience. Et plus d’un de ses lecteurs participa certainement àl’enthousiasme
qui Tanimait, lorsqu’il saluait en ces termes l’Église de ses rêves :
« O Église véritablement universelle, je salue avec transport ton apparition prochaine î » — Et encore : « O sainte Église de l'avenir, fille des Églises et des philosophies spiritualistes, puisses-tu venir jeter le sel dans un monde corrompu ?» — Et cette Église nouvelle, il en demandait l’inspiration « au Dieu des prophètes et de Jésus-Christ, au Dieu de Socrate et de Leibniz, au Dieu de saint Bernard et de Gerson, au Dieu de Coligny et de Duplessis-Mornay, au Dieu de tous les hommes au cœur droit ».
Les conceptions de Pécaut, sa façon propre de comprendre la religion, l’acheminaient nécessairement à considérer l’éducation comme l’œuvre essentielle de l’humanité. C’est parce qu’il a été d’abord un initiateur religieux qu’il est devenu un initiateur moral. Et, en effet, si les vieux moyens d’autorité sont usés, si l’on ne peut plus conduire les hommes que par discussion, persuasion, et dans un esprit de liberté, s’il faut instituer les âmes à l’aide de leur énergie propre, la conséquence est que l’instruction universelle s’impose : non pas une instruction de pure forme qui s’arrête aux superficies de l’âme, mais une instruction profonde qui l’accoutume au gouvernement d’elle-même. Et puisque la foi désormais se fonde et repose sur la conscience et sur la raison, comment le premier devoir ne serail-il pas de former la conscience, d’éclairer la raison ? Ce souci d’une éducation intense et complète apparaît déjà avec force dans les premiers écrits de Pécaut. Dans sa conférence sur l'Utilité morale enmatière de religion , il écrivait, par exemple :
FÉUX PÉCAUT.
« On peut dire avec assurance de tout système d’éducation que, moins il approfondit fâme humaine, moins il fait appel à ses forces vives, moins il sollicite sa fécondité propre, et moins aussi les effets qui en découlent seront moraux. Ils seront plus extérieurs, partant plus faciles, plus bruyants, mais par cela même moins moraux... »
L’avènement de la République devait enfoncer Pécaut plus avant dans son zèle pour l’éducation. Tout à l’heure, avant 1870, c’étaient les préoccupations religieuses qui lui révélaient la nécessité de l’instruction. Maintenant, en présence d’une démocratie naissante qui aspire à se g-ouverner parla seule raison, c’est le patriotisme, c’est l’inquiétude de l’avenir réservé à un peuple libre, qui le poussent à s’occuper d’éducation. Pécaut se rencontre alors avec Jean Macé, dans la même appréhension des conséquences possibles et désastreuses* d’un suffrage universel insuffisamment éclairé.
« Notre pays, avec ses institutions libres et populaires, mourra inévitablement par le suffrage universel, s’il ne sait se pénétrer à temps de raison, de justice et de fraternité. * — « Le suffrage universel étant désormais le maître, nous* devons périr ou être sauvés par lui... »
Dorénavant, une seule pensée, une seule passion s’est saisie de l’âme de Pécaut : celle du relèvement moral et politique de la France par l’éducation publique.
« Il n’y a pas de nécessité plus urgente que d’éclairer au plus tôt l’esprit public en favorisant, par des moyens extraordinaires, l’instruction du peuple... »
C’est à l’ignorance des masses populaires qu’il voulait surtout remédier, mais il ne se dissimulait rien de ce qui manquait aux autres fractions de la
nation. Les événements de la Commune l’avaient profondément troublé. Et c’est la bourgeoisie, dont il blâmait sévèrement l’incurie et l’indifférence, qu’il rendait en partie responsable de la folie populaire de 1871. Pour bien comprendre dans quel esprit il allait entreprendre sa propagande de publiciste, il suffira de relire la belle lettre qu’il écrivait de Salies, le 23 mai 1871, à un membre de l’Assemblée nationale, et où il faisait le départ des responsabilités :
« Nous avons sans doute pour nous le droit légal et la plus invincible des nécessités sociales : mais comment ne pas nous dire que nous sommes tous pour quelque chose dans cet effroyable malentendu et dans ce monstrueux égarement de tant de nos concitoyens ? Ils vivaient côte à côte avec nous, au sein de la même ville. Nous les voyions chaque jour construire nos maisons, façonner nos meubles, ciseler nos bijoux, servir à nos besoins de commodité ou de luxe; mais entre eux et nous qu’y avait-il de commun? Quel intérêt prenions-nous à leur vie intime ? Quand avonsnous essayé de la mêler à la nôtre et de partager avec eux le meilleur de notre substance spirituelle, notre expérience, notre savoir, nos jouissances d’art, notre idéal moral, enfin tout ce qui fait vivre ? Gomment nous étonner que, suivant chacun notre ligne distincte sans jamais nous pénétrer, nous nous soyons trouvés, au jour des grandes épreuves, incapables de nous comprendre, séparés par un abîme d’ignorance, de sophismes et de haines ? Nous les punissons aujourd’hui de leur attentat contre l’ordre social, et c’est justice; mais nous les punissons aussi de notre égoïsme mprévoyant, de notre goût de la vie facile, de notre oubli des conditions supérieures de la solidarité sociale et nationale. Ce qui nous arrive dans les villes nous arrivera peutêtre un jour dans les campagnes. On sème l’ignorance, or récoltera les préjugés et la haine (1)... »
(i) V. Éludes au jour le jour sur VÊducalion nationale , Préface, p. n.
FÉLIX PÉGAÜT.
Ce fut une belle campagne que Pécaut mena, pendant dix ans, dans ses lettres de province (1). Du fond de sa retraite de Ségalas, il suivait avec un intérêt passionné la marche des événements. Républicain de la veille (2), il avait protesté contre le plébiscite. Il s’irritait des lenteurs de l’Assemblée nationale qui ne se décidait pas à voter l’enseignement obligatoire. Il répétait sur tous les tons qu’il n’y avait pas d’autre remède à l’anarchie morale, d’autre moyen de combler le vide creusé par la faillite des Églises, que le développement de l’instruction laïque, « affranchie de la tutelle ecclésiastique » ; et il ajoutait : «je dis de la tutelle ecclésiastique et non de l'influence religieuse ». L’esprit laïque, d’après lui, pouvait seul régénérer la France. Quoique, dans ses réflexions pleines de sens, il touche à la plupart des réformes qu’attendaient les autres degrés de l’enseignement, le secondaire et le supérieur, c’est l’enseignement élémentaire qu’il a surtout en vue. « Le vrai champ de bataille, disait-il, c’est l’instruction primaire. » Dans cette série d’articles, on peut dire que Pécaut a été un des promoteurs les plus avisés, un des prophètes les plus ardents de la rénovation scolaire dont Jules Ferry et M. Buisson avec lui allaient être les principaux ouvriers. Il ne se doutait pas, en les écrivant, qu’il serait lui-même appelé à jouer un rôle, un grand rôle actif et pratique, dans l’œuvre de l’éducation populaire, démocratique et
(;,) C’est de quelques-unes de ces Lettres de province qu’est composé le volume publié en 1879, sous ce titre : Études au jour le jour sur l'Éducation nationale.
(2) Nous n’avons pu vérifier s’il avait été, comme on l’a dit, candidat aux élections législatives de 1871.
laïque ; qu’il allait lui être donné, dans la direction d’une grande école, d’appliquer les principes qu’il exposait; de montrer qu’il ne s’était pas trompé, en invoquant les forces naturelles de la conscience et de la raison humaine ; et de contribuer, pour sa part, à faire que la France, émancipée des servitudes politiques et religieuses, « fût capable de porter avec profit et avec honneur le noble fardeau des institutions de liberté
f > est dans l’automne de 1880 que s’ouvrit à Fontenav-aux-Roses l’École normale supérieure d’enseignement primaire. L’installation matérielle, qu’il fallut précipiter, n’alla pas sans encombre. Les premières leçons furent données aux Batignolles, à l’École normale d’institutrices de la Seine, pendant qu’on aménageait en toute hâte les locaux de Fontenay, qui ne furent prêts qu’en novembre (1). L’administration avait tâtonné pour le choix de la résidence, et un décret du 31 juillet 1880 affectait à l’école l’immeuble d’Izeure, dans le département de l’Ailier. Inspiration malheureuse qui eût d’avance compromis le succès ! Que seraitil advenu de l’école, perdue au fond de la province, si elle n’avait pu emprunter à la Sorbonne, au Muséum, à l’Institut, aux lycées de Paris, les maîtres distingués qui dès la première heure se chargèrent des cours et des conférences (2), et qui
(1) V. le décret du i5 octobre 1880, relatif à l’installation provisoire de l’école à Fontenay-aux-Roses.
(2) V. l’arrêté du 3 novembre 1880 et le tableau annexé. Rappelons les noms inscrits dans ce tableau : pour les cours de lettres, MM. Marion, Compayré, Berger, Cocheris, Croiset, Anthoine, Vapereau, Charles Bigot, Martine, Melouzay, Albert Sorel, Vidal- Lablache, Cadet, Brouard, Lebourgeois, Mlle Kleinhans, Williams, Rieffel ; pour les cours de sciences, MM. Leyssenne, Boudréaux, Stanislas Meunier, Proust; pour la comptabilité, Mlle Malmanche; pour le dessin, M. Cougny; pour le chant, Mlle Collin ; pour la gymnastique, MUe Le Merle ; pour la coupe
apportèrent à l’école nouvelle, aune école (renseignement primaire, les forces combinées de renseignement secondaire et de l’enseignement supérieur? Dans l’isolement delà vie provinciale, Pécaut lui-même eût-il réussi à la faire prospérer?
Fontenay au contraire était une situation admirablement choisie, dont le moindre avantage n’était pas la proximité de Paris ; et l’on ne s’étonne pas que l'installation de l’école, dont le décret du 15 octobre 1880 disait qu’elle serait « provisoire », y soit devenue définitive. D’abord, un nom charmant et plein de promesses : Fontenay-aux-Roses. Une montée un peu raide, il est vrai, pour les professeurs parisiens que le chemin de fer de Sceaux descendait alors au fond du vallon: elle était d’ailleurs adoucie quelquefois par l’agrément de la gravir en compagnie de Pécaut, qui venait volontiers à la rencontre de ses collaborateurs. Mais une fois arrivés en haut du coteau, quelle agréable revanche : de l’air, de la lumière, un site des plus riants. Et dans l’intérieur de l’école, un parc avec de beaux arbres, de larges pelouses, le lierre grimpant aux vieux murs, des allées ombreuses, la grande et la petite allée des tilleuls, où vingtquatre générations de jeunes filles laborieuses ont déjà promené leurs rêves d’avenir : un nid de
et l’assemblage, Mm® Giroux; pour les conférences, MM. Gréard, Buisson, Michel Bréal, Fustel de Coulanges, Gérardin, Rambaud, Boutan, Liés Bodart, Paul Bert, Levasseur, Lescœur, Frédéric Passy, Baudouin, Parrot, Ravaisson, Bourgault-Ducoudray, de Ferraudy, Mme Schefer, MUe Grandhomme. La liste était longue; et rien n’avait été épargné pour assurer à l’école naissante un brillant état-major enseignant. Disons d’ailleurs que toutes les conférences annoncées ne furent pas faites, au moins dans le cours de la première année.
G. Compayrk. — F. Pécaut .
FÉLIX P.ÉCAUT.
verdure enfin et un cadre 4 souhait pour abriter une maison de graves études et de travail intense*
La première promotion de Fontenay ne compta que dix-neuf élèves (t). Recrutées au concours sur une liste de trente postulantes, ces premières ouvrières qui entraient dans la ruche arrivaient de tous les coins de la France, grandes écolières de vingt 4 vingt-cinq ans, un peu surprises et déconcertées, étonnées, alors qu’elles n’étaient pourtant que des élèves, de Jouir d’urne .si grande liberté^ ne sachant pas au juste ce qu’on attendait d’elles dans ce noviciat de renseignement laïque, ne se doutant peut-être pas encore de l’importance de l’oeuvre à laquelle on les associait : mais pleines d’ardeur, actives,, animées, remuantes même, — je les ai connues, quelques-unes Tétaient beaucoup* — déjà très instruites ‘{2)n et prêtes à tous les efforts pour s’instruire davantage, filles pour la plupart d’instituteurs, de commerçants et de cultivateurs, filles du peuple, en un mot, et sincèrement disposées à devenir les éducatrices du peuple (3).
La fondation de l’École normale supérieure d’institutrices, même quand on ne pouvait soup-
(1) De ces dix-neuf élèves de la première promotion de Fontenay (le concours d’admission s’ouvrit le 18 octobre 1880) onze sont aujourd’hui directrices d’écoles normales, trois directrices d’écoles primaires supérieures, une directrice de lycée, les autres professeurs d’écoles normales.
(2) Relevons en passant l’impertinence gratuite que s’est permise M. Maurice Talmeyr, lorsque, dans un article dont ce seul trait suffit à faire juger l’exactitude, il dit des élèves qui entrent à Fontenay que ce sont « des paysannes à peine dégrossies *. Revue des Deux-Mondes, ier juin 1897.)
(3) La première promotion de Fontenay ne passa qu’un an à l’école. Un deuxième concours eut lieu dès le 20 janvier 1881, et pour cette fournée la durée des études fut d’un an et demi.
FÉLIX PÉGAUT.
çonner encore ce qu’en ferait l’ar\t d’un Pécaut, 'marquait une date de grande nouveauté ^dans l’histoire îde»ïïotre éducation nationale. L’institution, en effet, n’avait de précédent, ni même d’analogue, ni en France, ni à l’étranger. L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire, rÉcote de Sèvres„ n’était pas .encore fondée .\elle ne s’est ouverte*qu’un «an .après, le 12 décembre 1881. Et il convient »de le remanquei;, tandis que l’École de Sèvres fut créée par une loi que d’énergique iopiniâtreté de Jules Ferry arracha péniblement aux résistances des partis rétrogrades du Parlement, l’îÉcole de Fontenay a été instituée .par un simple décret, en date du 13, juillet 1880, sans que le Parlement soit intervenu (1).
Les anciennes élèves de iFontenay n’ont jamais perdu rhabitude f d’appeler Pécaut autrement que» « M. l’Inspecteur ». Et c’était en effet le seul titre officiel dont il fût pourvu. Depuis un an déjà, il appartenait à l’administration de l’Instruction publique. Le 9 août 1879,, <une décision ministérielle charg^eaildune missiomen Italie,' «pour y étudier l’organisation des écoles primaires supérieures, M. Félix Pécaut, délégué cantonal , publiciste ». Il rapporta de son rapide voyqge des informations . abondantes et précises sur l’état politique et social, sur les mœurs scolaires del’Italie, Publiées d’abord, sous forme de lettres, dans le Temps et dans le.
(i) Art. r®* du décret: «Il est créé une'École normale supérieure- -d’institutrices, préparatoire à renseignement et à la direction des écoles normales de iiH.es. » Le môme décret disait tort. 3) :
« L’Ecole normale du département sera annexée comme école d’application audit établissement. » Il n’a pas été donné suite à celte prescription, et Fontenay, — on peut. le regretter, — n’a jamais eu d’école annexe
Journal de l’Instruction publique , ces notes que rend particulièrement intéressantes un perpétuel souci de rapprochement entre la situation morale de l’Italie et celle de la France, furent ensuite réunies en volume (1). Quelques mois après son retour, par arrêté du 13 février 1880, Pécaut était délégué aux fonctions d’inspecteur général de l’enseignement primaire pour l’année 1880. Il visita, en cette qualité, l’Académie de Bordeaux, et notamment son cher Béarn, où le rappelaient joyeusement ses souvenirs d’écolier, mais où il avoue n'avoir pu « se défendre d’une vive déception, en mesurant le peu de chemin effectif parcouru depuis cinquante ans » (2). Ses beaux rapports, imprimés dans le recueil officiel (3), témoignent de la compétence qu’il déploya tout de suite dans une fonction nouvelle pour lui, et aussi de sa clairvoyance inquiète sur la situation de l’enseignement primaire. Celui qui allait consacrer quinze ans de sa vie à préparer des directrices et des professeurs d’école normale annonçait, dans la conclusion de son rapport de 1880, à quel but tendrait son effort prochain:
« Si l’on veut que notre état démocratique ne soit pas, comme le disent ses détracteurs, un régime de médiocrité d’esprit, de vulgarité des caractères, c’est-à-dire de décadence, mais plutôt un régime de rajeunissement social, il n’y
(î) V. Deux mois de mission en Italie, Paris, Hachette, 1880.
(2) « Le mouvement scolaire de i833 s’était déployé dans ce pays avec une intensité et une ampleur remarquable, sous les auspices de quelques citoyens, simples particuliers ou fonctionnaires de l’ordre civil... Qu’est-il resté d’une si forte impulsion ? Quelle suite ont eue ces beaux commencements?... »
(3) V. les Rapports d'inspection qénêrale sur la situation de l'enseignement primaire , Imprimerie nationale, 1881, p. 1 à 97.
FÉLIX PÉCaLJT.
a plus de temps à perdre : il faut à tout prix, mieux que nous ne l’avons fait jusqu’à présent, joindre à l’instruction l’éducation. Or, cette éducation réclame des principes, des méthodes, des livres, des procédés, et surtout des maîtres bien préparés. J’ai la persuasion que l’œuvre, ainsi envisagée, n’est pas impraticable à l’esprit laïque, mais il n’y a point d’illusion à se faire : elle est immense, elle est ardue... »
Le 23 septembre 1880, un décret nomma défini- \ tivement Pécaut inspecteur général (hors cadre), et le même jour un arrêté lui donnait mission, avec pleins pouvoirs, de « préparer l'organisation » de la nouvelle école. Pécaut n’a jamais eu d’autre investiture. Il a été un admirable directeur, sans en porter officiellement le titre. La direction était en effet dévolue à Mmc de Friedberg, qui cumula d’abord ces fonctions avec celles de directrice de l’École normale primaire de la Seine (1). Et certes il serait injuste d’oublier ce que Fontenay a dû à l’action personnelle de Mme de Friedberg, de celle qui seconda si intelligemment pendant dix ans les vues et l'initiative de l’organisateur de la maison. Pécaut, qui aimait à s’effacer pour faire valoir d’autant les mérites de tous ceux qui travaillaient sous son inspiration, a plus d’une fois rendu hommage aux rares qualités de sa collaboratrice, femme du monde autant que femme d’école; et qu’il appelait « une noble et vaillante directrice, une vraie femme ». Mais quelque précieux qu’ait été le concours de Mme de Friedberg et de celle qui
(i) V. l’arrêté du i5 octobre 1880, et celui du 9 novembre 1881, qui attacha exclusivement Mœ0 de Friedberg à l’Ecolo de Fontenay.
FÉLIX PÉC:\UT.
lui succéda; en 1890 (1), MIlc Saffroy, <*M. l’Inspecteur » n’en a pas moins été, de 1880 à 1896, le vrai ‘Créateur de l’école., le cheff réel d’une maison qu’il a marquée d’une: empreinte que le temps n’effacera pas
Jules Ferry avait défini d’avance le caractère de l’École de Fontenay; il voulait qu’elle fût franchement laïque, « laïque d’esprit, d’enseignement, comme de discipline, comme de personnel, mais sans rien d’étroit, de sectaire, d’exclusif ». Jamais pensée ministérielle ne fut plus fidèlement exécutée. Et, quelques années plus tard, Jules Ferry -avait le plaisir de dire à l’homme qu’il avait choisi sur le conseil de M. Buisson : « Monsieur Pécaut, vous n’avez pas trompé mon attente. »
On sait quel était le but de l’institution. Sans doute on songeait d’une façon générale à dévelop,per l’instruction des femmes françaises. Pécaut n’avait-il pas écrit : « La situation de l’instruction féminine est une honte pour notre pays? » Et ailleurs: « On s’en remet pour l’éducation des femmes à la bonne nature, assistée et corrigée par les congrégations. » Mais la raison d'être de Fontenay était plus particulière et plus précise. C’était le moment où l’esprit laïque commençait à souffler sur la France, et où le territoire se couvrait de toutes parts d’écoles. Pour les écoles de filles notamment, jusque-là livrées à des religieuses plus fanatiques qu’instruites-, il était urgent de former des éducatrices laïques, animées d’un esprit
(i) Mme de Friedberg est morte le 2 septembre 1890. V. dans la Uevae pédagogique , 1890, t. II, p. 281. l’aliocution prononcée par M. Pécaut sur sa tombe.
nouveau. En vue d’assurer la préparation de ces institutrices, la loi du 10; juin 1879 avait prescrit, dans un délai de quatre ans, l’établissement d’une école normale primaire dans chaque département (1). Mais ces écoles normales elles-mêmes, pour qu’il leur fut possible de remplir utilement leur rôle, il fallait les pourvoir d’un personnel de directrices et de maîtresses, capables. Ce fut la mission de Fontenay de les leur donner ; et Fonr tenay devint ainsi l’org-ame fondamental de renseignement populaire des femmes, le foyer central d’où l’art d’enseigner devait rayonner sur la France entière, la source d’où jaillirait, pour se répandre jusque dams les villages les plus reculés, l’esprit de l’éducation laïque.
L’entreprise était hardie : Pécaut l’aborda « presque en tremblant ». Mais du premier coup, bien qu’il ait dit qu’ « il n’y voyait pas clair », il arrêta son plan avec une décision, une précision extraordinaire, et l’on peut dire que dès le premier jour, sans hésitations, sans tâtonnements, l’école fut organisée sous sa forme définitive (2).
Le trait essentiel et qui frappe tout d’abord, c’est l’esprit de liberté, dont Pécaut ne s’est jamais départi, dans la discipline comme dans les études. Sans doute le régime était l’internat (3); mais ce fut un internat doux et familial, ou la plus grande indépendance possible était accordée aux élève».
(r) D’autre part, le décret du 5 juin 1879 exigeait des directrices et des professeurs d’écoles normales des certificats spéciaux
(2) V. sur l’organisation de Fontenay la notice rédigée par Pécaut lui-même, dans ie recueil des Monographies pédagogiques publiées à l'occasion de l Exposition de 1889.
(3) Le décret de création de l’école avait prévu qu’il y aurait des externes aussi : nous ne croyons pas qu’il y en ait jamais eu.
Elles sentaient à peine qu’il y eût un règlement, tant on leur laissait le sentiment de leur liberté individuelle et collective. Mme de Friedberg, plus spécialement chargée des questions de règlement et d'ordre matériel, se montrait parfois sévère, mais le plus souvent elle était indulgente et maternelle. Pécaut, quant à lui, haïssait l’ascétisme : il avait horreur de l’esprit de mortification. Il ne voulait pas qu’une discipline excessive, sous prétexte de régler la vie, l’étoulfât. « Ce moraliste austère, écrit une de ses élèves, savait encourager avec une bonté infinie les mouvements de jeunesse heureuse qu’il discernait chez nous. » Les élèves travaillaient librement en commun. Dans les salles d’études, ii n’y avait pas à proprement parler de surveillance. Les répétitrices, dont Pécaut disait que, « sous un titre modeste, elles remplissent l’une des fonctions les plus actives et les plus honorables de l’école, n’étaient pas précisément des gardiennes de l’ordre matériel, — car l’ordre, à vrai dire, s’établissait de lui-même : — elles étaient surtout les auxiliaires de l’enseignement, d’obligeantes conseillères qui aidaient et stimulaient le travail des élèves, et qui les exerçaient individuellement, après qu’elles avaient reçu l’enseignement collectif du cours ou de la conférence (1).
Tel que l’a conçu Pécaut, Fontenay n’est nullement un cloître laïque, une maison de recluses fermée au monde. Pécaut ne voulait pas d’une
(1) Nous mettons les choses au passé, nous disons la discipline était , etc., parce que nous racontons comment, dès le début, Pécaut organisa l’Ecole de Fontenay : mais nous ne voulons nullement faire entendre que les choses aient changé à Fontenay depuis qu Pécaut n’est plus là.
FÉLIX PÉCaïT.
éducation de serre chaude. Lui qu’avait scandalisé en Italie le régime de l’Annunziata, ce collège de Florence où les jeunes filles passent six ans séquestrées et emmurées, sans petites m grandes vacances, sans un jour de sortie, ne pouvait que répudier un système de réclusion contraire à l’esprit moderne. Loin de séparer du monde les novices de l’enseignement laïque, il les jetait, le plus qu’il était possible, en pleine vie sociale et nationale. 11 caressait le rêve « de faire entrer dans l’école des bouffées de Tair vivifiant du dehors », d’v introduire avant tout « du jour , de la lumière, de la liberté ». Même les jours de semaine, les élèves, après le repas du matin, étaient libres de sortir, de faire des promenades dans le jardin ou dans la campagne; et le jeudi ces promenades devenaient de véritables courses. Celles qui n’usaient pas de la permission vaquaient à leurs petits travaux persorinels de couture, ou bien allaient lire les journaux à la bibliothèque. Et quand Pécaut les y trouvait, occupées à lire le Temps ou les Débats , son visage s’éclairait d’ « un bon sourire » ; — ce bon sourire que les Fontenaysiennes aiment tant à rappeler, quand elles parlent de leur ancien maître. — Le dimanche, jour de congé complet jusqu’à la tombée de la nuit, les jeunes filles de Fontenay, livrées à elles-mêmes, allaient librement à Paris. Pécaut se contentait de leur donner des conseils sur l’emploi de la journée. Il leur recommandait, par exemple, de visiter les musées, les monuments. Il désirait aussi « qu’elles fissent connaissance avec tous les cultes de la capitale ». Il aurait même songé, tant il se préoccupait de les
associera* la vie active du pays, aies envoyer dans les réunions- publiques, <« si elles n’eussent risqué, d’y attraper' des horions »...
Pécaut voulait que les jeunes filles de Fontenay fussent heureuses, — et elles Fêtaient : — heureuses, sans doute « d’être jeunes etd’êtreerisemble » , mais, heureuses aussi de se gouverner ellesrinêmes, de sentir leur conscience grandir, leur intelligence, s’épanouir dans une atmosphère de liberté, de paix, et d’effort personnel. Pécaut prenait toute sorte, de précautions pour ne pas exposer ses chères filles aux dangers du surmenage, à des excès de. fatigue intellectuelle. Il était interdit de. travailler pendant les récréations, et dans la soirée, à partir de sept heures et demie. Après le repas du soir,, tout le monde se réunissait dans une grande salle,, pour causer, coudre, écrire des lettres de famille:, et, à l’occasion, danser...
Pécaut attachait un grand prix au succès de ses élèves dans les concours du professorat ou de. la direction ; et il lui arrivait de gronder doucement celles qui échouaient. Cependant il aurait été affligé qu’on y pensât trop. « Sauf peut-être la veille immédiate des examens, écrit une ancienne élève, le souci des épreuves n’a jamais été pour nous cette obsession qui, laissant envahir l’esprit par une idée fixe, le déprime et l’empêche de vivre. »
Quand on jette les yeux sur la longue liste des enseignements variés et multiples donnés à Fontenay, sur un plan d’études qui comprenait vraiment toutes choses, depuis les plus hautes sciences jusqu’aux travaux manuels de la coupe et de l’assemblage, on est d’abord tenté d’éprouver
FÉLIX PÉGAUT.
quelque inquiétude. Songez que lors de l’ouverture de F école, en 1880-1881, il y avait à Fontenay plus de professeurs que d’élèves. Pécaut sentait bien le danger d’une instruction qu’il avait organisée lui-même si riche et sans lacunes. Et il s’en inquiétait à un double point de vue : d’abord pou*' la santé de ces jeunes filles, dont il connaissait à la fois le caractère vaillant et le tempérament dé licat, aussi ardentes à l’effort qu’insuffîsamment pourvues de force naturelle pour le supporter, s’il exigeait une trop grande tension cérébrale. De plus, il craignait que- ce luxe, cette abondance d’enseignements pourtant nécessaires, ne gênât, n’entravât le libre essor des intelligences, et c’est à quoi il tenait par-dessus tout. Il se demandait si les auditrices de tant de cours divers n’étaient pas trop aidées, trop secourues, et du même coup surchargées. Il redoutait enfin que l’encombrement des leçons, des matières à étudier, ne laissât point assez de place à la vie personnelle. Aussi n’avaitil pas de plus grand souci que de ménager les forces de ses élèves, sans rien retrancher cependant du haut idéal de culture qu’il leur proposait et où il prétendait les conduire. Il n’admettait pas qu’il y eût plus de deux leçons de professeurs par jour : le reste du temps devait être employé à des exercices pratiques, aux répétitions des maîtresses et au travail personnel (1). Et surtout il intervenait lui-même dans des entretiens familiers pour interpréter, pour commenter ce qu’il pouvait y avoir
(i) Les élèves, dès l’origine, furent réparties en deux sections, lettres et sciences. Le cours d’études était de deux ans, avec le professorat au bout. Plus tard, une troisième année fut organisée pour préparer les aspirantes à la direction.
de trop spécial, de trop ardu dans les cours de tel ou tel professeur, pour mettre les choses au point, et pour établir l’unité de l’esprit dans la multiplicité des enseignements.
On a pu se demander pourquoi Pécaut, créant une école d’instruction féminine, n’avait pas fait appel à des femmes pour y enseigner. Peut-être eut-il agi autrement, s’il avait eu à sa disposition le personnel instruit et éclairé qu’il a précisément contribué à former. Mais Fontenay date de 1880, de près d’un quart de siècle; et où étaient alors les femmes capables d’assumer la tâche que Pécaut confiait à quelques-uns des hommes les plus qualifiés de l’enseignement universitaire ? En tout cas, on ne saurait soupçonner Pécaut d’aucun préjugé à l’endroit de l’intelligence féminine. Personne ne s’est fait une idée plus haute des facultés de la femme, de sa dignité et de son rôle dans le monde. Et la meilleure preuve qu’on en puisse fournir, n’est-ce pas que pendant quinze ans il ait donné tout son cœur, consacré toute son activité, à une œuvre d’éducation féminine? 11 n’était nullement de l’avis de Vinet, qui demandait que, même dans les écoles de filles, on réservât toujours aux hommes les enseignements « virils », c’est-à-dire les enseignements essentiels
« J’ai souvent pensé, m’écrivait une ancienne répétitrice de Fontenay, que Pécaut était le seul homme que j’aie connu qui ait cru, pour de bon, que la femme était moralement l’égale de l’homme. ïl avait le respect de l’âm£ féminine à un degré que je n’ai pas rencontré depuis... »
Pécaut sans doute, en psychologue avisé qu’il était, savait bien ce qu’il y a de particulier dans la
nature des femmes, et, s’il croyait à l’égalité morale des deux sexes, il n’en concluait pas moins à ce qu’on a appelé si justement « l’égalité dans la différence ». — « Les femmes, disait-il, relèvent du sentiment plus que delà raison raisonnante... » Et il ajoutait: « L’important est que la raison éclaire leur âme, et nous sommes ici pour y travailler. » Que de fois il a loué, avec une rare délicatesse, les vertus de la femme, et « ses facultés exquises de dévouement »? Au lendemain d’un concours d’entrée à Fontenay, pensant à celles qui n’avaient pu être admises, il m’écrivait : « Que de vaillance dans ces âmes féminines, et qu’on s’afflige de ne pouvoir la récompenser! » S’il s’est employé avec une si admirable persévérance à élever quinze générations de jeunes filles, c’est qu’il avait foi dans leurs aptitudes d’éducabilité autant que dans leur puissance d’éducatrices :
« ... La nature, leur disait-il, a fait de vous les gardiennes désignées des sentiments qui sont, par excellence, le propre de Pliumanité et son titre supérieur. Tendresse, délicatesse, respect, compassion pour les petits et les faibles, patience, résignation, piété domestique, dévouement gratuit, enthousiasme pour les nobles causes... C’est votre rôle à vous, c’est votre dignité, d’être au sein de la société les conservatrices de cette flamme de sentiments généreux, si sujette à pâlir, sinon à s’éteindre, dans la mêlée épaisse des disputes intellectuelles, dans le conflit de plus en plus violent des passions et des intérêts... »
Ne nous imaginons pourtant pas que Pécaut laissât ses élèves s’endormir dans la griserie de ces flatteuses paroles, ni qu’il les entretînt de vaines illusions sur leur condition future. S’il leur montrait
l’importance du rôle que les institutrices laïques étaient destinées à jouer dans la société moderne, il se gardait bien de les exalter par des ambitions déplacées. Il les voulait modestes. Il les élevait en toute simplicité de manières et de goûts. Les élèves de Fontenay faisaient ellesrmèmes leurs chambres. Pécaut leur rappelait volontiers le propos que Royer-Collard tenait à ses propres filles : « Je ne veux pas que vous soyez des dames : je saurai bien vous en empêcher. » Et il» ajoutait : « Vous êtes les filles du peuple : soyez ses servantes... »
Pécaut avait fait preuve d’un remarquable talent d’organisateur en jetant les premiers fondements de l’école : il déploya de plus hautes qualités encore dans l’action continue qu’il exerça pour en maintenir la prospérité. Action toute d’influence morale, puisque l’ancien professeur d’histoire et de géographie de l’institution Duplessis-Mornay ne s’était réservé à Fontenay aucun enseignement positif. Mais il agissait sur ses élèves par l’exemple qu’il leur donnait de sa vie si laborieusement active, de son effort incessant pour devenir meilleur, de sa pensée toujours en éveil. Il agissait par les sentiments qu’il inspirait à tout son entourage. Pour initier les âmes à la vie morale, son principal secret était de la vivre luimême devant elles, sans ostentation, simplement •et sincèrement.
Il habitait, avec sa famille, à deux pas de l'école, une maisonnette encadrée de verdure. Dès sept heures du matin, avec une régularité ponctuelle, il arrivait. Il passait presque toute la journée dans la maison, et s’il quittait Fontenay, ce n’était
guère que pour aller au Ministère s’occuper en-* eore des besoins et des intérêts de Fontenay. Sa présence seule était pour toute l’école un ferment d’excitation intellectuelle, une source de vie* tant était grande l’autorité de sa personne, et vif par conséquent le désir qu’on avait de se montrer digne de lui. « A son approche, dit üne Fontenavsienne, on éprouvait un sentiment de respect qu’on n’avait jamais ressenti à ce degré:, à l’égard de personne, une sorte de vénération... » Toutes ces âmes de jeunes filles, assurément, ne se donnaient pas, ne se livraient pas tout de suite. Il s?en rencontrait d’hésitantes, de craintives, sinon de rebelles : « La crainte et l’étonnement, dit une autre élève, me tinrent quelque temps éloignée de M. Péeaut... » Mais ce premier mouvement de gêne et d’intimidation ne durait pas ; et les nouvelles venues se joignaient vite aux anciennes dans la communauté d’un même sentiment d’affection respectueuse pour « M . l’Inspecteur ».
Péeaut était avant tout un homme de raison, de réflexion calme et grave. Il faisait rarement appel au sentiment. Il n’auMiait pas que la sensibilité est un don naturel de la femme, et qu’il n’est pas besoin, par conséquent, de surexciter encore une faculté qui spontanément tend à dominer chez elle. En théorie, d’ailleurs, il eût volontiers souscrit a la doctrine des moralistes qui, comme Renouvier, estiment que la morale est tout entière circonscrite dans le cercle de la justice, et que la bonté n’est pas, à proprement parler, un devoir, puisque la justice impose et ordonne tout ce que la bonté pourrait inspirer. 11 ne voulait pas qu’on eût sim-
plement de la pitié pour les faibles, pour les humbles : il demandait que l’on se reconnût obligé à un devoir social envers eux. Il se défiait, non sans quelque excès peut-être, du rôle de falfection dans l’éducation, bien qu’il appelât l’affection « un sentiment divin entre tous ». Et quoiqu'il déclarât qu’ « en tout grand éducateur, si l’on savait démêler son secret, on trouverait comme dernier fond une grande capacité d’aimer », il engageait les .futures institutrices à être réservées sur ce chapitre. « Vous chercherez à être aimées, disait-il : il y a quelque chose de supérieur, obtenir le respect. » Et encore : Vous aimerez vos élèves : ce sera votre joie; mais n’en faites pas vos amies... »
Quelque disposition qu’il eût ainsi à modérer sa propre sensibilité comme à régler celle des autres, au point de laisser une impression de froideur à ceux qui n’avaient pas le temps de le connaître à fond, Pécaut était foncièrement bon. La santé physique de ses élèves ne lui tenait pas moins à cœur que leur santé morale. Il remarquait, — et il s’en inquiétait, — les joues pâles de celle-ci, les mains amaigries de celle-là. Lisez* par exemple, ce que m’a raconté l’une d’elles :
«. J’étais tombée malade au cours d’un voyage, et une fois guérie, avant de rejoindre mon poste, je m’arrêtai à Fontenay. M. Pécaut m’avait accueillie avec ce bon sourire que nous aimions tant, parce qu’il reflétait sa belle âme. Puis il me dit : « Gomment avez-vous pris votre mal ?» — « Je ne sais trop, répondis-je ; je crois pourtant que j’ai eu froid en route, ayant oublié dans le vestibule de lecole le manteau que j’avais préparé pour le voyage. » Son visage prit immédiatement une expression de surprise attristée. « Vous avez oublié votre manteau? A votre âge, vous êtes à ce point
imprudente? Gomment peut-on oublier son manteau?... » Evidemment, je venais de descendre de plusieurs degrés dans son estime. J’étais à la fois attendrie et égayée du sérieux de cette gronderie. M. Pécaut m’apparut ce jour-là tout à fait paternel.... »
D’autres Fontenaysiennes nous rappellent combien il aimait à encourager, à récompenser l’effort, par son approbation, par un éloge discret. S’il lui arrivait de s’être trompé dans un jugement trop dur sur l’une ou l’autre de ses élèves, il n’hésitait pas à le reconnaître bien haut. Si ses observations un peu sévères avaient chagriné et paralysé celle à qui il les avait adressées, il s’en apercevait vite, et, comme pris de remords, il s’empressait de relever, de ranimer par de bienveillantes paroles la pauvre âme qu’il avait contristée. Avec quel soin il recommandait à ses élèves d’entretenir des relations affectueuses avec toutes leurs camarades ! A celles qui allaient quitter Fontenay, il disait :
« Il est de votre devoir, de votre intérêt que, pendant ce dernier mois, vous vous serriez le plus près possible les unes des autres. Vous ne vous reverrez plus : laissez aux autres de vous-mêmes le meilleur souvenir... Faites ce moment de votre vie aussi plein que possible de lumière, d’amour et de joie... »
« Ce qui s’accomplit à Fontenay, — écrivait Mathew Arnold, après une visite qu’il y avait faite, — est de la plus haute valeur. » Le célèbre éducateur anglais avait été particulièrement frappé de l’action morale que Pécaut exerçait sur ses élèves, non pas seulement par le rayonnement de son exemple et de ses vertus, mais aussi par les conférences où il avait soin de les réunir tous les matins. C’était là
FÉLIX PÉem.
en effet Je pins puissant moyen d’ éducation dont Pécaut ait usé. Par là, il a été le grancl professeur de Fontenay ; et aucune de celles qui ont assisté à ces entretiens ne me désavouera,: si je dis que, de tous leurs souvenirs d’école, celui-là est le meilleur.
« Le souvenir de ce? entretiens, m’écrit une d’elles, reste dans nos aines comme celui d’heures exquises... A sept heures et demie la cloche nous appelle. Nous nous précipitons dans l’étroit escalier qui conduit à la salle des conférences. Peu à peu le silence s’établit. Un pas ferme se fait ^entendre. M. l’ Inspecteur apparat! à la porte de la salle. Son visage grave et austère, amaigri par la souffrance: et le labeur quotidien, s’éclaire d’un bon sourire, — toujours le bon sourire. Ses yeux noirs et ardents, qui semblent pénétrer jusqu’au fond des consciences pour y découvrir les pensées les plus intimes, prennent une expression plus douce à la vue de toutes ces élèves prêtes à recueillir ses rparoles... »
La réunion, qui durait environ trois quarts d’heure, s’ouvrait par un chant choral, que Pécaut écoutait debout. Il y prêtait une attention très vive, et il aimait à témoigner du plaisir que lui avai t causé tel ou tel de ces chœurs. Puis la conférence commençait. Est-ce conférence qui! faut dire ? Oui, si l’on prend le mot dans son sens le plus simple d’entretien familier, de causerie, de dialogue même, car les auditrices étaient invitées à y prendre part. Pécaut les interrogeait parfois, provoquant leurs réflexions, et appelant leurs objections.
De quoi leur parlait-il ? De toutes choses : d’une pensée de Pascal, d’un vers de Victor Hugo-; mais, cinq fois sur dix, des événements du jour, des
MfKIX PÉCAUT.
deuils nationaux, de la mort de Jules Ferry, de l'incendie die rOpéra-Comiqjue d’autres fois, de la visite^ des Russes à Paris, de- la; démission de M. Casimir-Périer; on.bi’en d’une leçon entendue à fa Sorbonne, d’un discours de la Chambre des députés, d’un livre nouveau,.. Rien n’égalait la variété, et il faut ajouter l’actualité', de ces leçons sans prétention, où Pécaut commentait avec pénétration les faits ou les idées qui lui servaient de texte, aboutissant toujours à une conelusion morale, à de fortes réflexions exprimées de la façon la plus simple. Pécaut était de son temps, et il voulait que, comme lui, ses élèves vécussent avec leur temps. Il ouvrait toutes grandes les fenêtres de Fontenay aux bruits du dehors. Ses causeries étaient comme un journal oral, dont il dépliait les feuilles à chaque jour de la semaine. C’était un cours d’histoire contemporaine, où il notait tous les événements importants qui pouvaient réchauffer le sentiment national et patriotique. C’était aussi, à propos d’autres sujets, — par exemple, lorsqu’il revenait d’une de ses tournées- d’inspection, dont il aimait à raconter les impressions, — c’était un véritable cours de pédagogie sur les principes et sur les méthodes de l’éducation, mais d’une pédagogie sans dogmatisme, qui s’insinuait plus qu’elle ne songeait à s'imposer didactiquement. C’était, enfin et surtout, une sorte d’élévation morale, — on a dit « un office religieux », — par où s’ouvrait la journée, et d’où les élèves sortaient imprégnées pour tout le jour d’une inspiration] matinale de vérité et de beauté morale, baignées dès leur lever dans l’air pur et vivifiant de la noble conversation de Pécaut;
et disant parfois, comme l’une d’elles : « Nous nous sentions soulevées jusqu’à la hauteur de son rêve !..»
Ces conférences n’auront pas profité seulement à celles qui les ont entendues. Pécaut les étudiait avec soin. Levé à cinq heures du matin, il les préparait par écrit ; il en rédigeait le sommaire, et il a laissé dix cahiers où sont consignées les notfcs de ses leçons. M. Élie Pécaut en a récemment publié des extraits, sous le titre de Quinze ans cl'éducatio i : un beau livre que nous voudrions voir entre les mains de toutes les institutrices de France (1). Bien que composées à la hâte, au jour le jour, sans aucune prétention à la publicité, ces notes sont écrites avec précision ; elles ont du nerf et du relief. Pécaut s’y livrait tout entier. On y sent la conviction profonde d’un penseur sincère, et elles donnent parfois, sous leur forme fragmentaire et décousue, dans leur rédaction inachevée, l’impression de Pensées de Pascal écrites par un Pascal moderne. Heureuses celles qui prendront ce recueil comme guide de leur propre action éducatrice 1 Heureuses surtout celles qui ont recueilli la parole vivante du maître, qui ont pris des notes en l’écoutant ! Nous avons sous les yeux quelquesuns de ces cahiers d’élèves, pieusement conservés et souvent relus par celles qui ont eu. le bonheur d’entendre Pécaut penser tout haut devant elles (2).
(1) Quinze ans d'éducation , Paris, Delagrave, i883. M. Darlu cl M. Buisson ont publié, eux aussi, des extraits de ces cahiers. V. la Reçue pédagogique du i5 février 1900, le Bulletin de i Association amicale des anciens élèves de Fontenay-aux-Roses, avril 1900, et le livre déjà cité de M. Buisson, la Religion, e te., p. iT,8.
(2) Il est infiniment regrettable qu’un écrivain de talent, M. de
Une Pontenaysienne a dit : « Ce fat pour moi un grand étonnement de sentir que la parole de M. Pécaut, aux conférences du matin, me causait une impression plus religieuse que la prédication religieuse et le cul te lui-même, et que pourtan t il ne parlait pas religion (1). » C’est bien à tort, en elFet, qu’on a cru, ou fait semblant de croire, quePécaut avait inféodé Fontenay au protestantisme. « Je conteste absolument, a écrit un de ses collaborateurs qui l’ont le mieux connu, M. Darlu, je conteste que l'action personnelle de Pécaut se soit jamais exercée en faveur de la religion protestante (2). » Comme l’a fait remarquer justement M. Buisson, il serait singulier de prêter cette arrière-pensée de favoriser le recrutement du protestantisme à des hommes qui, comme Pécaut, comme Steeg, — qui lui succéda dans la direction de Fontenay, — et M. Buisson aurait pu se citer lui-même, — s’étaient séparés avec éclat du protestantisme orthodoxe. Et le protestantisme libéral même que Pécaut réduisait, pour son compte, à une sorte de religion naturelle, il se serait fait scrupule de le prêcher et de l’imposer aux autres. Mathew Arnold, après sa visite à Fontenay, constatait que l’inspiration de Pécaut « était profondément religieuse », mab qu’elle n’était pourtant ni « protestante, ni catholique ». Et dans son allocution d’adieu, faisant en Quelque sorte
Vogüé, dans son roman les Morts qui parlent , ait profané ces cahiers de Fontenay, en les faisant servir à la mise en scène d’une aventure d’amour. M. de Vogüé fait dire à un de ses personnages : « Il y a des moments où l’on a envie de battre sa conscience... » Le jour où il écrit ce passage de son roman ne serait-il pas un de ces moments-là?
(î) Cité par M. Buisson, op. cit p. 164.
(2) V. la Revue pédagogique du i5 février 1900.
5$ FîÉUX PÉGAUT*
devant s«s élèves attristées un dernier examen de conscience, Pécaut a pu dire sans crainte d’être démenti : « Nous sommes resté .fidèle à desprit 4e neutralité : nous avons évité avec de dernier soin tout empiètement sur votre foi intérieure. »
Qu’on ne parle donc pas « de -neutralité teintée », ni « d’un léger vernis de calvinisme » répandu sur les âmes par l’enseignement de Fontenay.
« Vous êtes maîtresses, disait Pécaut, de penser, de pratiquer, de vous abstenir, chacune selon la tradition ou la doctrine de votre choix. Toute conviction mous paraît respectable qui n’aliène pas la liberté de la raison *et le droit souverain de la conscience. Je me suis Tait une loi de respecter le secret de vos consciences... »
Sans doute, dans le libre éveil de jeunes intelligences qui s’émancipaient, il y eut à Fontenay des crises religieuses, .des conversions du catholicisme au protestantisme, et même des renoncements volontaires à toute religion, à toute croyance religieuse. Mais tout cela se passait sans que Pécaut intervînt dans ces troubles intimes des consciences. Il disait finement : «>Si quelqu’une de nos élèves aperdu ici lareligio.n, c’éiaLt sans doute une religion peu religieuse. » Il n’y a pas de mot pour lequel il eût plus d’aversion que celui de «directeur de conscience », parce qu’il lui rappelait l’esclavage des âmes asservies au joug de l’autorité. Il n’allait même pas jusqu’au bout de l’influence morale qu’il pouvait discrètement exercer, et loin d’imposer une croyance, il se refusait parfois à donner des conseils.
« Non certes, je ne vous donnerai pas de conseils : j’aime mieux vous laisser frayer votre chemin toute seule, sûr que
FÉLIX PÉCMJT.
vous marcherez et que ce ne sera pas dans les ténèbres. . .. Non encore, je n’ai pas de conseil à vous donner. Suivez la. vérité : elle vous en dira plus long que moi.*.;»
Respectueux de toutes les croyances, et même* de l’incroyance quand elle était sincère et réfléchie, il répondait à une ancienne élève qui lui avait fait confidence de son scepticisme : « Ce que vous m’apprenez n’a rien qui diminue mon estime, ni ma confiance (1). » Et encore : « Je ne saurais pour mon compte vivre sans la croyance en Dieu,, mais je conçois qu’on ne la partagée pas. >
Une fois qu’elles étaient sorties de Fontenay,, devenues directrices, professeurs dans les écoles de province, Pécaut ne délaissai! pas ses élèves : sa sollicitude les suivait dans la vie. A distance ^ par correspondance, son action s’étendait toujours* sur elles. Les absentes étaient encore présentes à son esprit. On peut répéter de lui ce qu’il disait de Mme de Friedberg : « Il semble qu’à mesure* qu’elles s’éloignaient d’elle, lès filles de Fontenay lui devinssent plus présentes. » Dispersées aux quatre coins de la France, isolées, aux prises avec toutes sortes de difficultés, que devenaient-elles? Que devenaient leurs propres élèves? Car, s’il les avait d’abord élevées pour elles-mêmes, son espoir était aussi qu’elles transmettraient à leur tour, dans leurs propres écoles, l’esprit de Fontenay. Le viatique qu’elles avaient emporté n’était-il pas épuisé? Leur élan, leur chaleur d’âme, parvenaient-elles à les maintenir? Pécaut tremblait que la flamme allumée à Fontenay ne vacillât, ne s’éteignît dans
(1) V. la suite de la lettre, citée par VI. Buisson, la Religion. , etc.,
leurs âmes, au souffle rude des réalités de l'administration et de l'enseignement. Il craignait l'usure au frottement de la vie. Et c’est pourquoi il les interrogeait avec inquiétude, sollicitant leurs réponses, et leur envoyant avec une admirable patience ses encouragements et ses avis. Certes, il ne songeait pas à les régenter :
« Je irai pas ia moindre envie, écrivait-il à l’une d’elles, d’exercer sur vous, ni sur d'autres, une tutelle... C’est à vous fortifier, à vous affranchir, à vous faire trouver votre centre en vous-même, que tendent tous mes conseils... »
S’il était possible de réunir et de publier un jour la correspondance que Pécaut a entretenue jusqu’à la fin de sa vie avec les Fontenaysiennes, on en ferait un autre beau livre, qui ne serait pas moins précieux que le recueil de ses conférences du matin. Ce seraient les Lettres spirituelles d’un laïque. Quelles hautes leçons de pédagogie vivante et pratique, qui ont certainement profité à celles qui les ont reçues, dorment éparses dans ces lettres familières, dont quelques-unes m’ont été communiquées, lettres écrites parfois au crayon, en ,ournée d’inspection, sur la table d’une gare (1) !
Pécaut, cet admirable éveilleur d’âmes, savait à quelles défaillances sont sujettes même les consciences les mieux armées, les plus vivifiées par une première éducation, et que, pour conserver le feu sacré, il est besoin de l’entretenir. A une directrice, il écrivait :
(1) Dans sa conférence de Genève, M. Buisson a déjà cité, par extraits, d’autres lettres de Pécaut. (Voy. la Religion, etc., p. 169 et suiv.)
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« Je souffre pour vous de la pauvreté intellectuelle qi^i vous menace, meme au sein de l’activité professionnelle, si vous n’y opposez des lectures sérieuses, méditées, annotées, et des travaux écrits de courte haleine où vous fixerez vos réflexions, vos expériences... »
Sa grande préoccupation était que la vie intérieure, assaillie par les occupations scolaires ou parfois par les distractions, ne vînt à se ralentir. Aussi multipliait-il sur ce point ses recommandations :
« Il faut vivre moins en dehors, plus près de vousmême et du Maître, qui, si on le consulte avec docilité, nous retient dans le droit chemin... Ne vous dépensez pas plus •en activité qu’en distractions. Recueillez-vous. Serrez-vous souvent près de vous-même. « Tenez-vous sans cesse à vous », comme dit Montaigne... »
A une autre correspondante, et dans le même sens, il disait :
« Je ne saurais trop vous encourager à vous ménager invariablement dans vos journées si remplies un moment de recueillement. N’abandonnez jamais au hasard, aux circonstances, la direction de votre vie intérieure... Détachez-vous habituellement de votre travail et de tout votre genre de vie, pour entretenir connaissance avec votre véritable vousmême, pour bien savoir de quel côté est orientée votre disposition morale, si elle est frivole ou sérieuse, calme ou agitée, bienveillante ou malveillante... »
Les idées générales sont le fond de la correspondance de Pécaut. Il prêchait le courage et aussi la résignation. Aux découragées, il représentait les beaux côtés de leur destinée, sans en dissimuler les ombres. « Il faut faire, malgré tout, bon visage à la vie. » A celles dont l’énergie G. Compayré. — F. Pécaut. 4
,I?ÉUIX PÉÜAOT.
dhanceluit, 11 ^disait : « f C’est moins la vérité qui nous manque que la constante volonté de la faire passer dans notre propre substance et dans notre vie. » A toutes, il rappelait qu’elles devaient avoir sur la vie, sur la destinée, des vues arrêtées, et surtout »des vues personnelles. <« Vous aurez, n’en doutez pas, à vous faire un corps de doctrines. » G’étakt dire qm’il n.e leur *en avait pas imposé un ; qu’à (Fontenay il me les (avait soumises à aucune pression dogmatique ; qu a ses yeux une croyance, un système de croyances, m’avaient de prix, que si on les avait établis par soi-même, par un effort personnel.
Mais, dans ses lettres, Pécaut sortait souvent des généralités, 'àfin d'atteindre plus directement la personne qui de loin l'écoutait, par des observations individuelles. : Se appelant, avec une étonnante exactitude, les qualités, les défauts, en un mot les tendances de chacune de ses chères filles, il suivait, dans leur vie nouvelle, Té volution de leurs dispositions diverses. A telle dlentre elles il signalait les dangers de son humeur indépendante. Il rappelait à telle autre quelle avait a se mettre en garde contre sa facîlité naturelle. fPéeaut nourrissait en effet un préjugé contre les esprits faciles, et les croyait à tort peu capables de cette intensité de réflexion qui trempe fortement les caractères.
;Ge n’était pas 'seulement >le maître, le conseiller, qui, continuant hors de l’école son œuvre éducatrice, prodiguait à ses correspondantes des exhortations morales. C’était aussi l’ami qui, avec une exquise'bonlé, s’intéressait aux détails de leur exis-
FtlMi PÉGAOTU
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^Bnae privé'er è leuii? santé:, à: leurs affaires,, — pas à leurs affairesidlavajocemeot pourtant ; il ne souffrait guère'qu/onjlüi parlai d’intérêts matériels. — Mais dans une maladie:, dans: un deuil de, famille*, on était! sûr1 de trouver en lui un consolateur,, et c’est par des marques de touchante sympathie qu’il réconfortait les: affligées. Voici, pan exemple, la lettre* qu’il# adressait, en 1891, à une directrice, d'école normale qui venait de perdre son père :
« J’apprends le grand deuil qui vient de vous atteindre. Jë veux vous dire tout* dë suite que jë m’associe à votre peine. Ou je me trompe fort;, ou vous; éprouverez que cette affliction, à laquelle; nul n’échappe, introduit dans la vie quelque chose de tout nouveau, de grave et de triste à la fois. On n’est plus tout à fait le meme au lendemain de ces tristes séparations. J’ëspère que, loin de vous abattre, un tët deuil vous- rattachera plus sérieusement que jamais à; vos devoirs,, à- vos élèves, en prêtant àuvos idées mondes; à votre idée de la. destinée, un s-ens* tout nouveau. De loin, je vous tends la main. Que Dieu vous assiste !... »
Fontenay, avec Pécaut, était donc une grande famille où les: enfants, même partis, éloignés*, tenaient eucore leur place. Mais cette famille n’était pas composée dès seules élèves. Les professeurs, les collaborateurs que Pécaut s’était choisis, en faisaient aussi partie, grâce à l’affection, au respect qu’il leur inspirait à tous, à l’ascendant moral qu’il exerçait sur les maîtres autant que sur les élèves, et; qui les attachait à l’école par des liens indissolubles. Certes, il leur laissait à eux aussi pleine liberté, et e:est avec une modestie charmante qu’il s’effacait devant leurs compétences spéciales. « Je me sentais petit devant eux, dépourvu que j’étais de hauts grades universitaires.
6i FÉLIX PÉCAUT.
Je n’avais à me prévaloir, pour marcher à leur tête, d’aucune espèce de supériorité. » Il était pourtant bien leur chef, leur inspirateur et leur guide. Il savait faire donner à chacun de ses collaborateurs tout ce qu’il pouvait donner, et le faire valoir tout ce qu’il pouvait être. Quelques-uns de ces professeurs, — il m’est permis de parler au moins pour l’un d’entre eux, — sentaient bien que* tout en professant à côté de lui, ils étaient en un sens ses élèves. Lorsque, au mois de janvier 1881, j’allai apporter mon modeste concours d’historien de l’éducation à celui qui devait ajouter une si belle page ■ à l’histoire de l’éducation française, avec quelle sollicitude avisée il m’aida à organiser un enseignement tout nouveau ? Avant que nous entrions en classe, il avait soin de nous recevoir dans son cabinet, ce cabinet simple et riant, où fleurissait toujours un bouquet d’héliotropes, safleur préférée. On s’entretenait, pendant quelques minutes, de toutes les préoccupations communes, des affaires générales du pays, de la situation politique, dont il s’inquiétait sans cesse, parce qu’il savait bien qu’à elle était lié l’avenir de l’éducation laïque; surtout, on causait de l’école, des élèves, de leurs besoins et de leurs progrès. C’était pour les professeurs, avant l’heure du cours, quelque chose comme pour les élèves la conférence du matin, avant le travail de la journée, un entretien réconfortant dont ils auraient pu dire, eux aussi: « Nous emportions de ces conférences une impression profonde de paix, de confiance en la vie, qui rendait notre travail plus calme et plus fructueux. » Pécaut se plaisait d’ailleurs à nous suivre en
feux PÉCAirr.
classe. Il assistait souvent à nos leçons, et, par sa présence, il nous excitait à donner le meilleur de nous -mêmes. Il venait nous entendre, non pour nous critiquer, mais pour nous inspirer. Et si, en quelque endroit, nous avions faibli et mal répondu à son attente, il se gardait bien de nous le dire, mais il le laissait entendre avec une finesse discrète, en nous indiquant en quoi nous l’avions satisfait. On n’imagine pas à quel point il était circonspect et réservé dans ses observations. S’il relevait un défaut chez les autres, il avait la délicatesse de s’y comprendre ; et s’il se hasardait à dire : « Les instituteurs parlent une langue médiocre », il ajoutait : « C’est notre cas à tous. » Mais le jour vint, trop tôt pour ses collaborateurs comme pour ses élèves, où Pécautdut abandonner Fontenay et se séparer de l’école qu’il avait tant aimée, où il avait mis tout son coeur. Ce fut une séparation pénible: « le plus grand sacrifice de ma vie », disait-il. Les adieux qu’il adressa à ses élèves, le 6 août 1896, furent particulièrement touchants : « Aidez-moi à maîtriser mon émotion, en maîtrisant la vôtre. » Il laissait derrière lui la période la plus heureuse et la plus féconde de sa vie. 11 se retirait, non sans inquiétude pour la maison qu'il avait fondée, et dont les pierres de fondation se détachaient l'une après l’autre ; mais pouvant tout de même se rendre ce témoignage que son œuvre propre était achevée, qu’il avait mis les choses au point, et que, pour continuer àprospérer, pour répondre aux besoins du pays, fécole à laquelle il léguait son esprit n’avait plus qu’à maintenir ses traditions et à rester fidèle à son passé.
C’était le sentiment de défaillance de ses forces physiques qui, plus que toute autre raison, détermina Pécaut à interrompre ses fonctions à Fontenay, tout en gardant le titre d’inspecteur général. Pour suffire pendant quinze ans à sa tâche, il lui avait fallu un constant effort de volonté. Il avait lutté chaque jour contre la souffrance^ contre les faiblesses, d’un corps délicat, hien frêle instrument d’une grande œuvre.
Il reprit tristement, une dernière fois, le chemin de son cher Béarn, pour y finir ses jours usés par les fatigues de la vie et de quinze ans; de direction. Il ne devait pas y jouir longtemps, du repos qu’il allait y chercher. Un an après avoir quitté l’école, le 23 octobre 1897, il écrivait : « Je garde d’une crise d’ « influenza » une fatigue nerveuse persistante qui pourrait, disent les médecins*, durer plusieurs mois. Je suis incapable d’un effort prolongé de travail. » Ce fut un long supplice de six mois de souffrances continues, sans répit, stoïquement supportées. Malgré la détresse physique;, l’énergie morale demeurait intacte. Pécaut resta jusqu’au bout, comme on l’a dit, « un citoyen actif », soucieux, anxieux dé tout ce qui intéressait son pays. Dans la grande affaire qui alors agitait la France et divisait les esprits, il prit nettement parti pour ce qu’il croyait être la cause de la justice et de la vérité: poussant le scrupule jusqu’à donner sa démission d’inspecteur général, afin d’avoir le droit de dire hautement sa pensée, et témoignant jusqu’à son dernier souffle de sa sincérité, de sa force d’âme, de sa résignation aussi, et de ce qu’il appelait « la vertu souveraine », la dévotion à la vérité;
A quoi est due ]a> rapide et1 2 brillante fortune de la jeune école de Fontenay ? A plus d’une cause assurément, — ne serait-ce qu’à ce fait qu’elle* venait à son heure ; — mais incontestablement et avant tout' h Fhomme lui-même, à celui qui l’a fondée et organisée; qui l’a animée de son esprit. Et cette action de Pécaut s’est manifestée par son influence personnelle, bien plus encore que par des méthodes etpar des procédés qui puissent aisément lui survivre. Sans doute il avait sa pédagogie, dont les règles, même appliquées par des mains moins habiles que les siennes, ne seront jamais sans profit pour l’instruction et pour l’éducation. Bien que, parodiant une phrase de Pascal, il ait dit : « la vraie pédagogie se moque de lapédagogie », il était loin de nier l’utilité d’une science et d’un art de l’éducation. Il aimait la pédagogie, la chose, sinon le mot (1) ; et il a luhmême inventé et employé le term q pédagogiser (2). Mais son art pédagogique était moins un corps de doctrines rigoureuses, un ensemble de préceptes et de formules, qu’un esprit, qui assurément peut se maintenir après lui,
(1) Il m’écrivait en i885 : « La pédagogie, sauf le mot, vaut cent fois mieux que la politique. »
(2) V. l aiiicle écrit en 1882, Usage et abus de la pédagogie : « La France pédagogise, etc. »
FÉLIX PÉGAUT.
mais auquel pourtant l'autorité propre de sa personne assurait une force qui ne se retrouvera pas.
On eût certainement contristé Pécaut, — lui qui s'appropriait le mot de Pascal : « il est injuste qu’on s’attache à moi », — si on lui avait laissé entendre qu’il était le principal agent du succès de l’école, et que lui parti, lui disparu, la vitalité de la maison subirait quelque diminution. Et c’est pourtant la vérité. Pécaut est de ceux qui ont prouvé une fois de plus que, dans les entreprises humaines, — jusque dans celles qui par elles-mêmes répondent le mieux à un intérêt réel et pressant de la vie sociale, et que leur destination porte, pour ainsi dire, à la victoire, — la part de l’action des individus est cependant prépondérante, et que, suivant l’expression de Mme de Staël,, « un individu est une grande circonstance».
Pécaut a été l’âme de Fontenay. Dès le premier jour, il s’y trouva investi d’une sorte d’autorité spirituelle. Cette autorité qu’il ne cherchait pas et qui semblait être en lui un don de nature, d’où lui venait-elle ? Quel en était le secret ? Les dominateurs, les conquérants des esprits, les subjuguent parfois par le despotisme de leur pensée, — tel Pascal ; — par la fougue de leur parole, — Gambetta, par exemple ; — par l’étendue de leur science et la puissance de leur raisonnement, comme Auguste Comte, ou encore par le charme insinuant et les grâces de leur style, comme Renan. Chez Pécaut, rien de pareil, ni d’analogue. Quoiqu’il parlât fort bien et avec une précision parfaite, ce n’est pas par l’éclat de l’éloquence qu’il captivait un auditoire. Et s’il était un maître accompli dans
la science du cœur humain, ce n’est pourtant nas par la supériorité de son savoir qu'il dominait les intelligences. Et son ascendant n’en était pas moins extraordinaire. C’est que l’empire que l’homme exerce sur l’homme dépend plutôt de ses qualités morales que de sa valeur intellectuelle ; et qui donc pouvait approcher Pécaut sans reconnaître tout de suite qu’il possédait au plus haut degré les qualités morales? Je ne narle pas seulement de son dévouement, de son assiduité au travail, de la simplicité de ses mœurs, de son austérité qui réduisait la vie physique au minimum, de sa modestie exempte de toute trace d’orgueil ou de vanité, du courage qui soutenait dans sa tâche ce malade entouré de malades. J’entends surtout ces qualités plus hautes encore, par quoi se manifeste une personne morale qui prend la vie au sérieux, qui traverse le monde les yeux fixés sur l’idéal et qu’occupe constamment le grave souci de la destinée. Ce qu’il disait de l’éducateur allemand Diesterweg, que « sacaractéristique était le sérieux », on peut le redire de lui. Pécaut souriait volontiers, mais je me demande si cet enfant de Gascogne a jamais ri... Le respect et une confiance illimitée se portaient naturellement vers lui. Cet homme si simple, si réservé, si discret, fascinait les esprits uniquement par le spectacle qu’il donnait de sa sincérité parfaite, du ferme accord de sa pensée avec sa parole et de sa parole avec ses actes. En présence de Pécaut, sous le regard de ses yeux pénétrants qui semblaient scruter les consciences, on devinait dans son corps émacié une âme virile et forte, un souffle de vie intérieure dont la contagion
mum. Pûovm
vous gageait ; on: se sentait en faeerdi une: forte individualité qui ne songeait: pas, pouidaut h confisr quer la, vôtre; qui^ sans» entreprendre sur votre liberté* aspirait à susciter en vous* une fou semblable à la sienne- qui sa contentait dîêtre, sans chercher à paraître. Oru le sentait moralement suipérieur h tout autre*. et onsUnclinait;spontanément devant lui- On le saluait, comme un maître*, parce qu’il était toujours et en tout maître de luifmêmei
La foi morale que; Pécaut, incarnait, il s’agissait pour lui de la- communiquer à' ses élèves* etspar ses élèves aux petites filles* de la France; entière. On définirait; exactement Fontenay, en disant que Fontenaÿ a été une «école de morale ;>n,EtJes écoles normales,, mises aux mains des Fontenaysiennes, devaient être, elles aussi, des* foyers, d’éducation morale, des ateliers de consciences;
Si Pécaut attachait à l’éducation morale une importance souveraine, c’est qu’il avait la» vue nette de l’état présentées esprits^et de la nécessité d’un relèvement des mœurs individuelles et; sociales. Le progrès même de. l’instruction n’était pas sans l’inquiéter : « Pour qui travaillons-nous,, disait-il,, pour le mauvais journal à un sou, pour lachanson malsaine ?..»Sans doute il était foncièrement optimiste. Il avait foi dans l’avenir. Il avait confiance dans l’humanité., Même à ses appréciations les plûs pessimistes il mêlait une note allègre de confiance et d’espoir. Il affirmait que « nuln’est bou instituteur, s’il n’est par quelque endroit optimiste » . Mais cette dispositions l’espérance, ne l’empêchait pas de se rendre compte des dangers: de l’heure, présente. « Nous sommes visiblement menacés de;
FÈEIX MCMM-
désorganisation morale et, par suite, de .décadence politique. » Il constatait le désarroi des croyances*, non seulement des croyances « confessionnelles,, mais aussi des convictions philosophiques et rationalistes. A l’anaTohie des opinions il voyai t correspondre rabaissement 'des mœurs. Œ1 notait que « le sentimentdeIafra^eTnitëfaàMiti>), ànaaesure peutêtre qu’on en parle davmitage. Il souhaitait qu’une voix s’élevât, voix de philosophie mi dé moralisée religieux, pour rétablir tordre dans les (esprits iet dans ies consciences, ■ — et il aurait -voiiladtzre une de ces voix; — mais il n’entendait ;lui répondre que « des voix de sensualité, de haine et de i sophisme»»,. Il déplorait enfin que l’Église manquât à son office, soit auprès de ceux qui ayant pendu .la foi n’en recevaient plus les enseignements, soit même auprès de ses fidèles, en sacrifiant le souci de la vie intérieure aux vaines pratiques du culte.
A cette situation morale dont Pécaut, on le «voit, n’atténuait pas la gravité, il ne concevait d’autre remède possible que le r élè ve m en t : p ar l’école , par iécole laïque. Grande entreprise, dont il ne se dissimulait pas les difficultés, mais que «< la France seule, disait-il, peut mener à bien, avec son hardi génie, laïque etTationaliste ».
Pécaut savait bien que tout s enseignement de la morale suppose une doctrine. Quelle était donc sa propre doctrine, sa conception dogmatique 4e l’enseignement laïque du souverain bien ? Était-il Herbartien ou Kantien, le moraliste du rigoureux «impératif catégorique», ou celui du doux attrait du bien confondu avec le beau ? A vrai dire, il ne s’est jamais engagébien avant dans les discussionsphi*
FÉLIX PÉGAUT.
losophiqttes sur le vrai principe de la morale. Tl ne s’est emprisonné dans aucun système. Il répudiait certainement la morale de l’intérêt, et aussi la morale du sentiment (1). Mais il ne prenait point parti entre telle ou telle conception rationnelle du bien et du devoir. A Fontenay, il s’en rapportait à Henri Marion, qui y était chargé de l’enseignement de la psychologie et de la morale, et dont il disait, après sa mort prématurée : « Il y a quelque chose de lui dans l’air que nous respirons ici. » Il le laissait, sans y contredire en rien, enseigner la vieille morale spiritualiste, celle qui cherche dans la conscience l’idée du bien et qui y trouve par suite le fondement de l’obligation. On a dit de Pécaut qu’il avait été un « initiateur moral » — et cela est exact si l’on veut dire par là qu’il a été un maître incomparable dans l’art d’animer les consciences et d’inspirer l’amour de la pratique du devoir ; — mais il n’a pas« initié » une doctrine nouvelle. Au fond, les théories morales lui importaient peu. «Ce que nous avons à créer, c’est moins un enseignement dogmatique qu’un esprit général, une influence. » Il était de ceux qui pensent que l’éducation morale est moins « une série de vérités à démontrer qu’une longue suite d’influences à exercer». D’après lui, un enseignement didactique de la morale ne saurait pénétrer dans les profondeurs de l’âme, à l’endroit où se fait « la conversion », le choix décisif entre le bien et le mal ( 1) : « Les ma-
(i) Il n’excluait pourtant ni l’intérêt, ni le sentiment; il les admettait dans l’énumération, un peu éclectique, qu’il faisait des divers principes de la morale humaine : obéissance à la conscience, respect de la dignité humaine, respect de la famille, honneur, altruisme, intérêt bien entendu. (V. L'éducation pu* blique , etc., p. 85.)
nuels, les cours de morale, les livres, disait il. dé' filé d’ombres vaines ! » Et encore : « Les théories qui s’adressent à l’intelligence s’y arrêtent : elles ne déterminent par suite, ni la volonté, ni l’action ; elles sont inefficaces... » Pécaut, dont la psychologie, il faut bien l’avouer, reste un peu imprécise, en appelait souvent de l’intelligence à je ne sais quelle faculté plus intime et un peu mystérieuse, qu’il ne définissait pas nettement : « Il faut aller au delà de l’intelligence, descendre plus profond, arriver jusqu’à cette région obscure où se fait l’éclosion perpétuelle de la vie. » Et de ce « dessous » de l’âme, il disait encore que c’était « une profondeur vague, où la vie physique et la vie morale ont leur source commune ».
Prenant grand intérêt à un enseignement dont il disait qu’il est à la fois le plus important et le plus difficile de tous, « un enseignement d’un si» maigre passé et d’un si grand avenir », Pécaut s’enquérait avec une attention inquiète de sa marche dans les écoles primaires. Au retour de ses inspections, il notait les résultats obtenus, et en entretenait les élèves de Fontenay. Était-il satisfait ? Non. Il se plaisait sans doute à reconnaître que les instituteurs avaient pris goût à une tâche très nouvelle pour eux : il constatait la bonne volonté, le travail, quelques progrès déjà accomplis. Mais il avouait que les fruits ne répondaient pas tout à fait aux espérances, et qu’on était loin encore du but rêvé. Il n’avait trouvé, ni dans les écoles élémentaires, ni même dans les écoles normales, ce qu’il appelait « un esprit », une source de vie morale, Part de provoquer la réflexion, de susciter des G. Gompatrk. — F. Pécaut . 5
caractères, des volontés autonomes, en un mot des âmes vivantes. S'ii louait les efforts des maîtres, il les jugeait pourtant insuffisants encore, superficiels et même incohérents : « Les idées vont à la dérive, faute d’une boussole chrétienne ou philosophique... Les leçons se réduisent trop souvent àun sec exposé de formules, sans accent, sans inspiration.. . Le sous-sol manque. . . Le dessous est mince. . . L’enseignement reste à la surface de l’âme : il manque de poésie, il manque de mystère. Il ne fait pas vibrer les grandes cordes de l’âme. Il ne connaît pas le lien qui relie la brève existence humaine à l’éternel. »
Déjà, dans sa mission en Italie, Pécaut avait ressenti les mêmes inquiétudes :
« En ce qui touche à la morale, le progrès ne se fait pas seulement par la voie des manuels, des méthodes, des procédés : ce qui, en Italie comme en France, manque à renseignement moral séculier, aux livres et aux maîtres, ce n’est pas tant l’art que la vie, le souffle, l’inspiration intérieure. Je serais tenté de dire que les instituteurs enseignent les droits et les devoirs du citoyen avec aussi peu de foi (au sens élevé du mot) que les prêtres enseignent le catéchisme. »
Devant cette insuffisance des premiers résultats, Pécaut rappelait, non sans quelque tristesse, les beaux jours de confiance « du printemps de Fontenay» ; alors que tout le monde, maîtres et élèves, se mettait à l’œuvre avec joie, et qu’ « on se flattait, avec un peu trop d’optimisme peut-être, de surmonter les difficultés à trop bref délai ». Il ne perdait pourtant pas courage. Il se disait qu’il était inévitable qu’un enseignement aussi nouveau res-
tât à ses débuts incertain dans ses méthodes ; que dans un pays, où jusqu’à présent le prêtre a été Tunique dispensateur des choses saintes, il ne fallait pas s’étonner que des laïques fussent mal préparés à une mission aussi délicate qu’imprévue, et que ces moralistes improvisés ne pouvaient évidemmen t s’élever du premier coup à la hauteur de leur rôle. Moins que jamais il songeait à faire intervenir les ministres des religions positives. Il remarquait d’ailleurs que l’Église n’échappait pas aux défauts qu’il reprochait à l’école laïque :
« Écoutez tour à tour le prêtre dans son église, qui fait réciter le catéchisme, et l'instituteur, dans son école, qui ouvre la journée par une leçon de morale ; et vous vous apercevrez que la parole du premier est loin d’avoir une autorité supérieure à celle du second. »
Pour communiquer aux maîtres l’autorité qui leur manquait encore, pour donner à leurs leçons l’accent qui pénètre, Pécaut comptait sur la conscience seule. C’est à elle qu’il faisait appel. Entre la conscience humaine et la vérité, il n’admettait pas de médiateur. « Faites vivre l’âme, la conscience, c’est de là que jailliront les sources de lamoralité, pour les maîtres d’abord, pour les élèves ensuite. » Le recueillement fréquent, la méditation, un travail constant de perfectionnement personnel, voilà les conditions nécessaires de la vie morale.
« Deux grands partis, disait Pécaut, se présentent à nous : le premier est celui de se laisser vivre, de ne pas se tourmenter, de rester ce que nous sommes, et... de jouir du printemps. Mais vous entendez une autre voix qui vous dit : vous avez à vivre, mais à bien vivre ; vous avez à refaire votre nature : elle est mal faite. Vous n ’êtes pas bon natu-
Tellement, et vous avez à vous refaire sans cesse, toute la vie... Il faut imposer à la nature une loi supérieure... »
La conscience est donc érigée en juge souverain; elle est un oracle, non pas infaillible, mais « seul réel et permanent ». Hâtons-nous de l’ajouter, d’ailleurs, pour Pécaut la. conscience est « l’interprète de Dieu» ; et de la conscience même sortira un sentiment religieux qui seul peut vivifier, inspirer la raison, incliner la volonté au respect de la loi morale ; une religion séculière, bien entendu, laïque puisqu’elle est intérieure, puisqu’elle ne siège ni dans les cathédrales, ni dans les temples, puisqu’elle n’a d'autre autel que celui de la conscience, d’autre culte que celui de l’esprit.
Le sentiment religieux ainsi conçu est resté pour Pécaut, il n’y a pas à en douter, le grand ressort de la vie morale. Si l’expérience doit réussir d'une éducation morale vraiment efficace et qui, réponde réellement aux besoins de l’humanité, d’où seraient exclues non seulement les croyances et les pratiques des religions positives, mais l’idée religieuse elle-même, il faut bien convenir que cette expérience n’a pas été tentée à Fontenay.
Pécaut était profondément convaincu que l'humanité ne peut se passer de religion, et que, sur les ruines des vieux dogmes, condamnés par la raison, s’élèvera une religion nouvelle, conforme à la raison, une religion laïcisée :
« Ce serait une illusion de croire que l’âme populaire se passera de croire, d'adorer, d’espérer... Par conséquent, il faut appliquer le principe laïque à l’ordre religieux lui-même; il faut, en d’autres termes, non supprimer l’esprit religieux.
mais le laïciser, c’est-à-dire l’a-ïanchir des superstitions, des dogmes, de tout l’appareil des pratiques extérieures, de l’intermédiaire des ministres des cultes... »
Et ailleurs, s’alarmant des conséquences auxquelles pourrait conduire l’exclusion de toute idée religieuse, il disait :
« Si l’on élimine Dieu, l’Église qui prête une voix aux plus profondes inspirations de l’âme humaine, l’Église reprendra son influence... La nature humaine, dont vous méconnaissez parfois les plus nobles besoins, prend tôt ou tard sa revanche : si ce n’est pas sous les auspices de la liberté, ce sera au sein de la servitude... »
Dans les lettres que j’ai conservées de Pécàut, à côté de mainte confidence politique, je note oes réflexions comme celle-ci : « Empêchons l’esprit public de confondre la théocratie avec la religion. » Il ne concevait pas qu’un grand peuple pût concilier la liberté politique avec l’athéisme et l’incrédulité, et au moment où je partais en mission pour les États-Unis, il m’écrivait :
« N’allez pas négliger le côté religieux de la vie des Américains. Qui méconnaît ce facteur aux États-Unis, comme en Angleterre, risque fort de ne rien comprendre aux idées motrices de ces nations. »
Ceux qui ont vu Pécàut de près, ne sauraient mettre en doute, ni la sincérité, ni la force de sa foi religieuse. Combien se sont trompés les écrivains mal informés qui ont parlé, par exemple, de son incrédulité « enveloppée de ouate » (1). Quelques citations montreront que le théisme n’était pas pour
(1) Georges Goyau, l'École d'aujourd'hui , Prtis
lui une sèche affirmation delà raison, que son cœur en était imprégné, que la pensée de Dieu l’accompagnait dans tous ses actes, qu’il y cherchait sans cesse son réconfort et son point d’appui.
Voici, par exemple, ce qu’ii écrivait dans des notes qu’on a retrouvées après sa mort, et qu’il avait intitulées : De V esprit religieux dans V éducation :
« Tous les progrès industriels, scientifiques, sociaux, supposez-les accomplis : l’âme humaine meurt encore d’indigence. Vous lui offrez le Fini, et c’est de l’infini que nous avons besoin, — je dis de l’Etre infini, vivant et présent, — pour animer et remplir ce vaste univers qui, sans lui, nous paraît un désert vide. La présence de Dieu rend sacrés à nos yeux notre propre personne, et notre prochain, et la nature entière. Il vaut alors la peine de vivre, puisque la vie a un fond stable éternel, un fond divin... J’élè.ve mon enfant, j’en fais un homme intelligent et libre : c’est trop peu... Un homme honnête et probe : c’est encore trop peu... Un homme charitable, dévoué à ses semblables et à son pays : c’est encore trop peu, vous dis-je. Je ne l’ai pas institué tout entier. Je^ veux qu’il ait entrevu la vie éternelle, et que la pensée toujours présente de cette vie éternelle, et de cet être éternel où se meut sa propre existence, ait achevé de le sacrer véritablement homme, en le sacrant fils de Dieu (1). »
Je ne crois pas que jamais du cœur d’un homme pieux se soit élevée vers Dieu une prière plus fervente, plus pénétrée d’adoration et d’humilité, que celle que Pécaut avait pris soin d’écrire, au moment où il prenait la direction de Fontenay :
« ... Et maintenant, ô Maître, ô Père, me considérant moimême et les jours qu’il me reste à vivre, et la tâche que j’ai à remplir, je me sens aussi petit, aussi faible, aussi peu sur
(1) Cité par M. Fédezert, dans la revue Foi et Vie
de moi, aussi destitué de vrais mérités que je Taie jamais senti. G’est pourquoi, après avoir rendu grâces, je t’adresse, d’un cœur inquiet, une humble prière.
« Aide-moi, ô mon Dieu, à tenir ferme dans le devoir de chaque jour. Aide-moi à être meilleur chef de famille, meilleur instituteur, meilleur ami, meilleur citoyen. Aide-moi à croire, à aimer, à comprendre, à vouloir, à agir. Aide-moi à jm’effacer moi-même, à me tenir à ma place, à m’acquitter silencieusement de ma tâche. A mesure que le jour décline, que les ombres s’allongent, que la vie se raccourcit, aidemoi à ne douter, ni de la lumière, ni de la vie, et à travailler vaillamment jusqu’au bout. Donne-moi le pain quotidien de l’âme, assez pour vivre, assez pour le partager avec les miens, et avec celles qui composent ma famille adoptive. Mon Dieu, aide-moi à voir clair dans l’énigme du monde, pour que la pensée du terme inévitable ne m’empêche pas de vivre. Entre tes mains, ô Père, je remets ma destinée, mon esprit et le peu que j’ai fait ; et je me recommande à ta miséricorde, pour le présent, pour l’avenir, moi et tous ceux que j’aime, aussi bien les absents déjà partis que ceux qui restent (1)... »
La croyance à Dieu n’était donc pas seulement pour Pécaut un sec article de foi philosophique, qu’un métaphysicien inscrit au bout de ses raisonnements, comme la conclusion nécessaire de son effort pour expliquer l’origine du monde et les énigmes de la nature, sans qu’il s’en inquiète ensuite dans sa vie pratique. Le Dieu de Pécaut était le Dieu de la conscience, « Dieu présent au cœur et à toute la vie ». De même que Bossuet s’agenouillait, avant de prononcer un de ses sermons, de même, Pécaut, au moment où il entreprend son œuvre d’éducation, appelle à lui l’aide du Père céleste. Il implore le secours divin. Il prie
(i) V. le journal l'Union pour l'action morale, novembre 1897 el mars 1899; et aussi la revue Foi el Vie , ier janvier 1901.
l’Être inconnu qui éclaire les consciences. Cet homme courageux et vaillant qui, de toute sa vie, n’a pas eu une heure de défaillance, puisait son énergie dans un incessant recours à l’assistance divine (1), et il aimait à rappeler le mot de l’apôtre saint Paul: « L’esprit de Dieu est un esprit de force. »
Qu’était ce donc au fond, dans ses éléments essentiels, que la religion de Pécaut? C’était un christianisme épuré de toute croyance confessionnelle. C’était la religion naturelle ; faut-il ajouter, comme on l’a dit, « la religion naturelle, ardente et fervente, de quelqu’un qui en avait connu une autre »? C’était un état d’âme plutôt qu’une doctrine, une aspiration plus encore qu’une affirmation, un sentiment profond et pourtant vague plus qu’un ensemble d’idées précises. Il le disait: «Les croyances ne s’enferment pas toujours dans des pensées précises. » Il ajoutait: « Les rapports de l’homme avec Dieu sont pleins de mystère » ; et ce Dieu auquel il adressait sa prière de toutes les forces de son âme, il se trouvait incapable de le définir. Il ne le connaissait pas: tout au plus, suivant sa propre expression, il 1’ « entreconnaissait».
Il faut bien l’avouer, sur la nature de l'Etre infini, Pécaut hésite et nous laisse dans l’incer-
(i) On ne saurait nier ce que Pécaut a dû à l’influence prolestante : « 11 est impossible de contester que l’inspiration morale et pédagogique de leur œuvre (il s’agit de Pécaut et de M. Buisson) leur est venue du berceau religieux où leur âme a grandi tout d’abord. C’est la gloire du protestantisme d’enfanter une telle .morale et une telle pédagogie. » (Article de M. Sabatier dans le Journal de Genève 189G.)
titude. Il parle de 1a. parenté divine de l’homme. Il prononce le mot de « Providence ». Il invoque « le Père » (1), et semble dire que c’est parce qu’ils ont un « Père Céleste» que leshommes sont frères. Mais à côté de ces paroles qui paraisssent impliquer la foi à la personnalité divine, il y en a d’autres qui prouvent que la notion d’un. Dieu personnel s’est effacée peu à peu dans le concept religieux de Pécaut. L’idée de Dieu s’est dégagée de ses voiles anthropomorphiques. Dieu n’est plus qu’un mot de symbole, qui représente « l’ordre universel », « le cosmos ou Dieu, comme on voudra l’appeler, peu importe le nom » ; etquiexprime aussil’idéal moral : « Le règne de Dieu sur la terre, c’est le règne de la raison et de la justice. » Voici une phrase bien significative, et qu’on dirait écrite par un panthéiste, quoique Pécaut fut l’homme du monde le moins enclin à laisser se perdre et s’absorber dans la nature universelle la vie propre des personnes humaines et que tout son effort tendît au contraire à les susciter et à les maintenir : « Il ne faut pas être de ces philosophes qui mettent Dieu hors de la nature, qui en font un individu, plutôt que l’esprit universel partout présent et agissant, immanent à toutes choses... »
Outre la croyance au divin, Ja religion de Pécaul comprenait aussi la foi à i’im mortalité, aux destinées futures de l’ame. Sans doute sa pensée, en cette question encore, reste un peu flottante et
(O Dans le Chrisl el la conscience , il écrivait : « Je ne suis pas seul, le Père est avec moi... » EL d’après le témoignage d’une amie de sa famille, sur son lit de mort il disait : « Père, aie pitié de
n’aboutit pas à des conclusions rigoureuses. Parfois on dirait qu’il n’admet que ce qu’on a appelé F « immortalité facultative » : « Pour croire à la vie éternelle, il faut qu’elle ait déjà commencé en nous dès cette vie (1). » Mais s’il n’a point prétendu percer les ombres de la mort et en éclaircir le mystère, ni définir la vie éternelle, qui reste « un objet de foi, d’intuition, non de démonstration », sa conviction n’en était pas moins ferme, et il n’y a pas sur ce point de contestation possible :
« Le privilège de l’homme est qu’il peut, qu’il ose concevoir des choses éternelles, et cela est un gage d’immortalité. » — « Qui a conçu, vu, aimé l’Éternel, ne saurait mourir : il est de race divine, il est fait pour l’éternité. » — « L’homme qui pc nse, aime, veut, qui conçoit l’Éternel et le Parfait, ne saurait être la proie du néant... »
Avec un homme aussi sincère, aussi franc que l’était Pécaut, il n’y a pas à supposer que ces paroles, qu’il a si souvent répétées, n’aient été qu’une phraséologie de convention, un simple mouvement des lèvres, et non un acte de l’esprit et du cœur. En 1896, un jour qu’une de ses élèves qui partait pour l’Amérique du Sud était venue lui rendre visite, après un long entretien, il lui dit :
« Il faut nous séparer, et aussi nous dire adieu ; car je ne vous reverrai plus sur cette terre, mais je vous donne rendez-vous... en Dieu ; » et il levait la main et les yeux vers le ciel, par un geste qui lui était familier, et qu’il esquissait encore, de son regard voilé, sur son lit de mort. Et quand il s’adressait aux chères mortes dont il déplorait la
(i) Pensée extraite du carnet de notes que Pécaut portait toujours sur lui, et qui a été gravée sur sa tombe
perte, ne leur disait-il pas: « Nous vous remettons entre les mains du Dieu de la vie et de l’infinie bonté... (1)? » Et encore: « Nous n’irions pas jusqu’au bout de votre propre pensée, si nous n’exprimions l’espoir que vous vous reposez de vos travaux sous des cieux plus cléments que les nôtres... »
De ses sentiments religieux Pécaut ne dissimulait rien. Selon la maxime antique, il pensait en effet que le secret de l’autorité morale est de pénétrer dans les âmes des autres, et de laisser les autres pénétrer dans la sienne. Aussi quel que fût son respect pour les consciences de ses élèves, et tout en écartant soigneusement la question des confessions religieuses particulières, il ne se faisait point scrupule de dire tout haut ce qu’il pensait de la dépendance de l’homme vis-à-vis d’une raison infinie, et de proclamer le devoir pour toutes les créatures humaines de collaborer avec l’Ordre universel. Dans ses conférences du matin, il faisait participer ses élèves aux sentiments dont il était plein lui-même. Reprenons les cahiers de notes auxquels nous avons déjà fait des emprunts, et nous y trouverons à chaque page des réflexions telles que celles-ci :
« Conservez votre idéal, qui est d’agir comme une créature de Dieu : il faut que cette haute pensée pénètre les plus petits actes de votre vie quotidienne. » — «Travailler à l’œuvre divine, voilà où Ton trouve l’appui, la force de résistance. »
— « La vie de l’âme sans Dieu n’a plus de point d’appui. »
— « Nous n’avons vraiment d’existence que si nous nous ratta-
(1) V. par exempte l’allocution prononcée par Pécaut aux funérailles de M1"® de Friedberg.
ehons à l’Être éternel, qui est source de vérité et de justice. * — « Le moi se fortifie dans la mesure où il se rattache plus étroitement à Dieu. Voilà ce que la vie m’a appris. » — « En nous rapprochant du divin, de l’éternel, nous sommes davantage. » — « L’éducation n’est pleinement dans le vrai que si elle offre à l’instable et précaire existence humaine un point d’appui immuable et éternel, si elle lui ouvre une issue vers la vie éternelle. » — - « La liberté, c’est obéira Dieu... »
Il sera plus aisé maintenant de comprendre comment Pécaut entendait l’éducation morale. Pour en assurer le succès, il ne pensait pas pouvoir se passer du sentiment religieux, puisqu’il disait : « Je voudrais que l’idée religieuse fût l’âme même de l’enseignement de la morale, partout présente et agissante, quoique le plus souvent invisible. » Et il ajoutait : « Je ne craindrai pas de prononcer le grand nom de Dieu, du Dieu universel, en qui tout vit, età qui la personne humaine, celle de l’enfant en particulier, doit son titre d’excellence et sa marque sacrée. » A tous les sentiments humains il demandait qu’on ajoutât, pour ainsi dire, une doublure religieuse :
« Dieu absent, tous les autres sentiments gardent quelque chose d’étroit, de terne. Dieu présent, c'est l’Infini, l'Ordre universel qui se reflète en tout sentiment. » — « Le sentiment religieux élargit et approfondit à la fois tous les nobles sentiments. »
Il allait jusqu’à souhaiter, oubliant les avis de Rousseau sur la nécessité de retarder l’initiation religieuse, que dès l’école maternelle, l’enfant de quatre ou cinq ans sentit sa petite vie enveloppée de la vie universelle... Ce serait peut-être un peu matin pour commencer l’éducation religieuse.
Lorsqu’on entend Pécaut faire appel à la cons-
cience pour fonder la vie morale, recommander comme moyens de moralisation le recueillement, la méditation, le retour sur soi-même, on pourrait être tenté tout d’abord de douter de l’efficacité de ses conseils. Comment espérer en effet qu’on trouvera dans fa conscience autre chose que ce que l’éducation y a mis? A un homme qui grelotte dans la rue, vous dites : « Rentrez chez vous, pauvre homme, et allez vous chauffer... » Le conseil est excellent, si cet homme est riche, s’il y a du feu chez lui. Mais s’il est pauvre, si sa maison est ouverte à tous les vents, il ne lui servira de rien de se réfugier dans son logis!... L’objection ne porte pas contre Pécaut. Il savait bien que la conscience ne s’alimente pas d’elle-même, et que, pour 1 instituer, il faut la nourrir. Et voilà pourquoi il jetait premièrement dans la conscience les idées religieuses, convaincu d’ailleurs que ces idées jaillissaient d’une sorte de révélation intérieure et naturelle, etnon des prétendues révélations surnaturelles des religions positives. «Il s’agit, disait-il, de pousser la sonde assez profond pour en faire jaillir beau vive. » Par suite, il conseillait sans cesse à ses élèves de descendre en elles-mêmes, de réfléchir, de méditer, d’entretenir « l’habitude du recueillement trop délaissée aujourd’hui », de prier même, mais en entendant la prière comme il la définissait lui-même, « une disposition filiale par laquelle nous ouvrons notre âme à l’assistance de Dieu, c’est-à-dire du souverain bien ».
Dans les conditions oùPécaut posait leproblème, il est donc manifeste que les difficultés de l’éducation morale se trouvaient considérablement rédui-
tès. Dieu était là pour soutenir les âmes dans leur effort vers la perfection. A la veille des concours et des examens, il disait à ses élèves : « Si vous avez fait tout ce qui dépend de vous, ne vous inquiétez pas du reste : Dieu le fera ! » On ne saurait trop le répéter : si l’on rêve une morale exclusivement scientifique, fondée sur des principes positifs et simplement humains, en rayant du programme de l’éducation les devoirs envers Dieu, comme on le demande aujourd’hui, ce n’est pas à Fontenay qu’il faut aller la chercher. L’essai n’y en a pas été fait, et le problème reste intact, livré aux expériences de l’avenir.
« L’école ne se frappe-t-elle pas de stérilité, quant à Faction morale, en supprimant l’enseignement religieux?... L’absence de l’inspiration religieuse constitue un grave déficit dans nôtre budget moral... Il faut souhaiter une instruction religieuse, véritablement religieuse, allant au vif de l’âme. Rattachant Famé de l’enfant au principe infini des choses, lui révélant par là môme sa grandeur et son immortalité, avec sa parenté divine... »
Pécaut, d’ailleurs, s’il affirmait que « l’éducation laïque a un point faible, celui qui touche à la religion», s’il ne séparait pas l’éducation morale de l’éducation religieuse dans le sens élevé qu’il lui donnait, Pécaut n’avait garde de négliger les moyens purement laïques et humains, et il cherchait dans les lettres, dans la science et dans l’art, des auxiliaires, des points d’appui pour former les consciences et tremper les caractères. Une forte discipline intellectuelle lui apparaissait comme la condition indispensable du progrès moral :
« On peut, disait-il, comme font les congrégations, improviser des maîtres qui sachent enseigner à lire, à, écrire, à calculer, par routine; mais, si l’on veut aller au delà, il faut une lente et sérieuse discipline intellectuelle. »
Les études qu’il proposait aux élèves de Fontenay étaient par suite des plus larges et des plus complètes. Et cependant il se préoccupait moins d’instruire que de former les intelligences. Il voulait « attacher des ailes aux esprits », les inspirer, les exciter, plutôt que les remplir de connaissances. Il s’insurgeait contre les professeurs qui se cantonnent dans leurs enseignements techniques, et qui oublient que le but suprême de l’instruction est de faire des esprits justes et des âmes fortes. Il se plaignait que l’Université fut dominée par « la dévotion littéraire », etnégligeâtl’éducationmorale. Personne n’a insisté avec plus de force pénétrante sur cette vérité banale que l’important, ce n’est pas le savoir, ce n’est pas le luxe stérile des connaissances, c’est une bonne et solide éducation intellectuelle, celle qui forme des habitudes d’esprit, autant de moules où viendront se couler les notions ultérieurement acquises. Toutes les études doivent tendre à former la raison et la moralité. L'enseignement de la morale ne sera point parqué dans un compartiment spécial : il faut qu’il rayonne dans tous les enseignements.
C’estaux lettres, d’ailleurs, quePécaut demandait surtout lés aliments et la substance de l’éducation intellectuelle. Il ne semble pas qu’il ait suffisamment compris et admis la portée éducatrice de la science. Après avoir visité les écoles d'Italie, il écrivait : « L’office éducatif appartient aux lettres,
et n’appartient qu’à elles seules (1). » Préoccupé, comme il l’était avant tout, de former l’homme moral, — « l’œuvre par excellence de l’homme, c’est l’homme lui-même », — homme du « connais-toi toi-même », comme Socrate, il n’était pas loin de partager les préjugés que le sage de la Grèce entretenait à l’endroit des sciences de la nature et de toutes les recherches qui ne visent pas le monde intérieur des sentiments humains.
Des lettres, par contre, et particulièrement de la poésie, Pécaut attendait de merveilleux effets pour la culture de l’âme. Sans douté, avec ses goûts classiques, il professait une prédilection marquée pour les grands poètes du xvne siècle, et notamment pour Corneille, « le plus éducateur des poètes ». Mais il faisait grand cas aussi des poètes du xixe siècle, bien qu’il les jugeât « maladifs et troublés ». Il aimait leurs poésies « si modernes et en même temps si religieuses », surtout celles de Victor Hugo. * On ne sait pas assez ce que Victor Hugo offre de ressources pour l’éducation morale. » Après le nom de Pascal, c’est celui deHugo qui revient le plus souvent dans les conférences du matin. Que de fois il a pris pour texte de ses entretiens un vers des Contemplations ou des Chants du Crépuscule !
Et tout homme est un livre où Dieu lui-méme écrit...
Ami, cache ta vie, et répands ton esprit...
Les autres sont du bruit et vous êtes un chant...
Rien ne reste de nous. Notre œuvre est un problème...
La poésie n’est pas une « superfluité charmante »,
\\j y. Lh'.ux mis de mission °n Italie , p. i4$.
tin simple enchantement de l’imagination. Quand elle ne s’égare pas dans d’amollissantes rêveries, elle est, avec ses paroles inspirées, une excitatrice de la conscience. « Elle .exprime, disait Pécaut, notre être véritable. » La vie poétique était, à ses yeux, le premier degré, le prélude de la vie morale et religieuse. Il rappelait que les anciens la considéraient comme la partie divine de l’éducation, et il se fâchait que dans notre pédagogie moderne on la traitât comme « une noble étrangère », alors qu’elle devrait occuper dans la vie scolaire une place d’honneur (1) .
Pécaut, le sévère moraliste Pécaut, était un lettré délicat. Sans doute le Nouveau Testament et Épictète, et encore Marc-Aurèle et Pascal, étaient ses livres de chevet. Mais il pratiquait aussi et recommandait à ses élèves les lectures littéraires. Notons, non sans surprise, qu’il goûtait Massillon et Chateaubriand. Il se plaignait que l’habitude des lectures sérieuses ne fût pas assez répandue dans le monde des instituteurs. « Ils n’ont pas lu, s’écriait-il, un seul de ces livres qui ont fait l’humanité, un discours de Démosthène, 1 ''Iliade, YOdys sée... » Il ne déconseillait pas, à condition qu’on en usât avec discrétion, la lecture des romans, qu’il appelait finement « le théâtre chez soi ». Dans l’école primaire, Pécaut voulait que la lecture occupât la place centrale, que tout s’y resserrât pour lui donner plus d’espace, qu’elle fût le cœur de l’enseignement élémentaire. A Fontenay, il ne négligeait rien de ce qui pouvait enrichir et
(i) V. dans le Dictionnaire de pédagogie les arlicles de Pécaut sur la Poésie et sur la Musique.
fortifier rinstruction littéraire. Il attachait une extrême importance aux exercices de composition française, aux travaux écrits qui « empêchent les idées de flotter dans le vague, qui obligent à serrer la pensée ».
« ... Les maîtres de Fontenay ont pensé, dès l’origine, que l’exercice de la composition française était l’un des principaux instruments, sinon le principal, de l’éducation de l’esprit, en ce que pour bien écrire, c’est-à-dire pour écrire avec clarté, avec netteté, avec ordre, avec simplicité sur un sujet, il fallait d’abord le serrer de près, le bien délimiter, le creuser, c’est-à-dire bien penser, penser avec le plus de vérité possible. »
Cette habitude de la composition, Pécaut désirait qu’elle se continuât, même après la sortie de l’école. A ses anciennes élèves il disait : « Écrivez quelque chose chaque jour que vous ayez pensé. » Il avait grand souci du style et c’était avec satisfaction qu’il félicitait Fontenay d’ « avoir été une école de bon langage ». Il se montrait sévère sur le choix des expressions, et, remarquons-le en passant, alors que par sa largeur d’esprit il excluait de la vie tout excès de puritanisme, il ne se défendait pas d’un certain rigorisme verbal. C’est avec quelque exagération de purisme qu’il engageait les jeunes lettrées de Fontenay à ne jamais employer les mots « rôle, mission », — était-ce parce qu’ils lui paraissaient ambitieux? — et aussi, je ne sais trop pourquoi, le verbe « constater », « qui est déplaisant sous la plume d’une femme. »
Il n’était pas moins favorable aux exercices de récitation, — lui-même s’était fait un vrai trésor de mémoire et savait beaucoup dechoses par cœur. —
et cela pour plusieurs raisons. D’abord, il estimait que les morceaux appris, les beaux vers surtout, peuvent être, en quelque sorte, « des maîtres de français », qui, établis à demeure dans la mémoire, apprennent à bien parler. Ensuite, il considérait que, toujours présents au souvenir, ils pouvaient devenir comme un réservoir d’inspiration morale, et fournir, à l’occasion, des règles de conduite :
« Qui ne comprend tout le prix qu’aurait pour les enfants du peuple cette exquise provision de route pour le voyage de la vie ? Sans doute, il ne faudrait pas se flatter de leur découvrir, dès l’âge scolaire, tout le sens profond de ces beaux vers : mais la vie elle-même, s’ils les avaient une fois bien gravés dans leur mémoire et dans leur imagination, la vie avec ses deuils et ses joies, avec ses expériences morales de toute sorte, se chargerait de les leur expliquer peu à peu; et sûrement ces âmes d’enfants, rendues sensibles à quelques nobles poésies, les entendraient plus tard résonner à leurs oreilles, dans les heures critiques, comme un encouragement, une espérance, ou une censure... »
Pécaut n’était nullement un pédagogue en chambre, se bornant à disserter de loin et de haut sur les méthodes de l’enseignement, sans entrer dans la pratique et le détail des choses. Par-dessus les têtes de ses filles de Fontenay il visait les innombrables élèves qu’elles auraient un jour à instruire (1). Il avait en quelque sorte devant les yeux l’immense auditoire des écoles de France auquel sa parole serait portée par l’intermédiaire de ses propres élèves. Chacune de ses tournées d’inspection était pour lui l’occasion d’une nouvelle
U) Il faisait parfois transposer par les élèves les leçons de leurs professeurs, pour les mettre au point et les adapter à un enseignement élémentaire.
FÉLIX PÉGAUT.
expérience pédagogique. Les observations pratiques qu'il en rapportait, et qu’il avait soin de communiquera ses auditrices, remédiaient un peu à ce qui était une lacune de l’organisation de Fontenay, à l’absence d’une école pratique d’application. Bien qu’il fît la guerre au formalisme et à toute instruction machinale, il n’oubliait pourtant pas que, dans l’enseignement élémentaire surtout, on ne saurait se passer de recourir à des procédés; et c’est ainsi qu’il prônait les exercices d’analyse logique et d’analyse grammaticale. La grammaire était une de ses études favorites. J’ai souvent remarqué que, dans les jurys des concours d’entrée à Fontenay, il se réservait presque toujours la tâche de poser aux aspirantes une question de grammaire. Partisan des méthodes actives, et voulant, selon l’expression de Yinet, « que l’école fût une gymnastique de la pensée », il recommandait l’interrogation comme un exercice capital. « Le bon instituteur est celui qui interroge », celui qui pose, non seulement des questions de mémoire pour s’assurer que l’élève a suivi la leçon, mais des questions d’intelligence et de réflexion, pour l’exercer à penser par lui-même.
Lorsque, dans ses conférences de Genève, M. Buisson a récemment essayé de déterminer les éléments essentiels de la religion de l’avenir, il les a réduits à trois : la science, l’art et la morale. C’est à peu près ce que disait, en termes différents, Victor Cousin, dans son livre jadis fameux, Le vrai , le beau et le bien . Pécaut n’eût peut-être pas refusé d’accepter cette définition, mais il ne l’aurait fait qu’à condition de subordonner les
FÉLIX PÉGAUT.
deux premiers termes au troisième, la science et l’art à la morale ; à la condition aussi de rattacher la morale elle-même aux idées religieuses. Pour Pécaut, le beau, aussi bien que le vrai, était un des éléments, sinon de la religion, du moins de la vie intellectuelle qu’il proposait à ses élèves. Il aimait à associer la beauté et la vérité, l’art et la science, «ces deux allures de l’homme marchant à la recherche du vrai ». L’éducation même la plus austère n’avait rien, à ses yeux, qui fût incompatible avec une large part faite au sens de la beauté. Mais la préoccupation' pratique et morale le dominait toujours : « Il y a de la morale dans la beauté. » Il ne voulait pas que le goût exclusif de l’art détournât de l’action , et s’il exprimait le souhait que dans, les écoles normales on enseignât « un peu de paysage » aux futures institutrices, c’était surtout pour leur fournir une occupation pratique qui remplirait et charmerait leurs loisirs dans l’isolement des. écoles rurales.
De toutes les formes de l’art, c’est la musique* le chant, et surtout le chant choral, que Pécaut prisait le plus. Il s’indignait qu’on se contentât de considérer simplement la musique comme un art d’agrément: « C’est monstrueux! » s’écriait-il. Il se plaignait que les modernes eussent oublié ce que l’antiquité savait si bien de l’efficacité éducatrice de la musique. Il en rendait responsable l’Église qui, en accaparant le chant, n’a pas permis qu’il se sécularisât. Il voulait que, comme la poésie, la musique entrât le plus possible dans la vie de l’école, non comme un luxe délicat, mais comme un instrument d’éducation. « N’ouvrez
FÉLIX PÉCA.UT.
jamais la classe, le matin, ne la fermez pas le soir, sans un chant choral simple, mais le plus beau possible, de façon à pénétrer de saine poésie l’atmosphère de toute la journée... Que le chant devienne l’âme harmonieuse de la maison !... » Et il expliquait que le chant choral nous fait sortir de nous-mêmes, en nous unissant aux autres dans un même sentiment, qu’il élargit l’âme, qu’il accroît la vie (1).
Divers moralistes de notre temps n’hésitent pas à affirmer que l’éducation morale repose tout entière sur ce principe qu’il faut « vivre notre vie d’homme, c’est-à-dire notre vie consciente, en lui donnant l’intensité, l’étendue et la profondeur qu’elle peut atteindre » (2). Pécaut eût souscrit à cette définition, mais, bien entendu, sous la réserve que cette vie intense serait soumise à une règle,
(1) V. le Répertoire de chœurs, composé pour l’École de Fontenay par M. Bourgault-Ducoudray. M. Maurice Bouchor a recueilli, lui aussi, pour la même destination, un certain nombre de chants.
Les sujets sont généralement religieux ou patriotiques. Mais Pécaut ne dédaignait pas les chants d’un caractère naïf: il avait, nous dit-on, un goût marqué pour des chansons du genre de cellesci : Le Petit Berger :
« Berger, petit berger,
Où t’en vas-tu loger?
Là-haut sur la montagne, etc. » ;
ou bien i Asphodèle :
* Viens, disait le vent du Nord,
Viens, blanche asphodèle....
La fleur dit à l’Aquilon :
« C’est Dieu qui nous sème.
11 m’a mise en ce vallon
Et c’est là qu’il m’aime. »
(2) V. M. Payot ; Cours de morale , 1903, p. 7, et Guyau : Essai d'une morale sans obligation ni sanction , p. 245.
à une loi. L’action est source -de bonheur, de dignité même, mais il se peut qu’elle soit intense sans être morale : et voilà pourquoi Pécaut n’eût pas accepté une morale sans obligation, pas plus qu’il n’admettait la théorie de l’art pour l’art, ni le culte de la nature aimée pour elle-même dans une sorte d’adoration païenne.
Quelque tendance qu’eût Pécaut à vivre de la seule vie intérieure, à la façon des stoïciens qui se repliaient du dehors sur le dedans, ou des chrétiens qui se replient du dedans sur Dieu, il s’en faut qu’il méconnût le rôle que doit jouer le sentiment de la nature dans une vie complète. Il se plaignait que la plupart des hommes restassent indifférents aux beautés de la campagne, et surtout aux événements qui chaque année renouvellent la face du monde. « De là un appauvrissement », disait-il. Lorsque le printemps venait, il demandait à ses élèves de s’associer « à cette grande fête de l’univers » ; et au renouvellement des saisons ses entretiens du matin étaient de véritables hymnes à la nature, de même qu’aux approches de certaines fêtes religieuses, de Noël, par exemple, qu’il appelait « le plus grand événement de l’histoire », ils prenaient l’allure et le ton de vrais sermons laïques. Il estimait que c’est un sens précieux à cultiver que celui de la nature ; et, comme moyens de l’exercer, il préconisait les promenades à travers champs, le lever matinal, les fleurs cueillies dans la campagne... De cette communication de l’homme avec la vie universelle du monde physique il entendait retirer, d’ailleurs, non de vagues rêveries sentimentales, mais des effets
moraux, salutaires et précis, un enrichissement de la vie intérieure elle-même :
« En ouvrant ses sens, écrivait-il, on se met à l’unisson de la nature qui, sortant de la mort hivernale, déploie force, chaleur féconde, amour, joie : éveillant en nous, par unecommunication obscure, l’activité redoublée, la confiance dans la vie, l’espérance, la bonne et joyeuse volonté... »
Cet « anachorète de la conscience », comme on Ta. appelé, savait donc, à l’occasion, chercher dans les spectacles extérieurs une source d’excitation morale. Ilne semble pas d’ailleurs que Pécaut aimât la nature pour elle-même. Voici ce que raconte une Fontenaysienne :
« Chaque jour après son déjeuner, quand le temps le permettait, il sortait : mais il choisissait toujours pour ses promenades un espace découvert. Il ne pouvait supporter les chemins creux et ombragés ; il voulait être inondé de lumière. Il parcourait, aller et retour, dix fois, vingt fois le même chemin, sans regarder le paysage, souvent sans parler, s’il était accompagné. Sa pensée active, d’ailleurs, travaillait, pendant ces promenades. »
Jusque dans la contemplation du monde physique, Pécaut trouvait un élément de méditation sur la destinée humaine :
« L’âme, en face de la nature, à laquelle elle s’est mêlée, mais où elle ne voudrait pas se perdre, consciente de sorr existence éphémère en contraste avec l’inépuisable renouvellement de la nature, est préparée à se reconnaître de race divine et immortelle. De ce néant jaillit un cri d’immortalité,, un appel au Dieu vivant et immortel... »
C’est ainsi que la nature même, la nature aveugle, en apparence indifférente et étrangère à nossentiments et à nos passions, ramenait Pécaut à
son point de départ, c’est-à-dire à ses préoccupations morales. Il n'en recherchait, il n’en admirait les beaux spectacles que parce qu’il y entendait des voix mystérieuses qui, pour ainsi dire, faisaient écho à sa conscience. La nature lui parlait elle aussi, comme la voix de sa conscience, de la destinée humaine, et s’il avait plaisir, comme tout le monde, à regarder un rayon de soleil, c’est que, dans ce rayon de soleil, il voyait « la grâce, la bonté proclamées comme le secret du monde, en dépit de l’hiver, de la maladie et de la mort ».
ü. Compayaé. — F . Pêcaut.
Que restera-t-il de Pécaut? D’abord l’exemple de sa belle vie. De lui le pasteur Fontanès disait : « C’est un saint ! » Et dans le portrait qu’il en traçait récemment, avec une réelle sympathie, M. Joseph Reinach écrivait : « De Pécaut le moyen âge aurait fait un saint,... à moins qu’il ne l’eût brûlé. »
Certes bien des choses se sont éteintes avec lui, qui ne peuvent renaître : tout ce qui tenait à sa personne. Pécaut n’était pas un « doux rêveur », mais un homme d’action. Et qui pourrait prétendre exercer sur les âmes une action pareille à la sienne ? Comment espérer que se renouvellera souvent, avec un ouvrier aussi habile, une œuvre d’éducation aussi féconde? Où retrouver, par exemple, poussé à un si haut point, l’art d’inspirer les consciences sans les violenter, d’exciter les croyances sans les imposer? Pécaut a été ayant tout un excitateur, un éveilleur d’esprits. Il l’était même avec les petits enfants. Une répétitrice de Fontenay, qui a eu l’occasion de l’accompagner quelquefois dans des visites d’école, me rapporte avec quelle adresse consommée il savait interroger les fillettes et réussir à éveiller leur attention, à provoquer leurs réflexions. « On voyait pendant quelques minutes passer sur ces jeunes fronts un effort intérieur de
pensée, qui donnait l’impression d’une véritable création intellectuelle... »
Pécaut, à vrai dire, n’a point laissé de livres définitifs. Il n’a composé, ni un traité sur la science de l’éducation, ni un manuel de pédagogie pratique. 11 a fait mieux et plus : de la pédagogie en action. Son œuvre, ce sont ses élèves ; ce sont les seize générations de Fontenaysiennes qu’il a dirigées et formées. Ce n’est pas sur le papier, c’est dans les consciences de ses auditrices qu’il a écrit le meilleur de sa pensée. Quelque chose de lui est passé dans leurs âmes, et, par elles, dans toute la France. « Que la coupe divine, disait-il, — et son vœu a été exaucé, — passe à la ronde des mains de nos élèves dans d’autres mains, afin que la plus humble fille de France y puisse au moins tremper les lèvres. »
Ce ne sont pas seulement celles qui l’ont connu, entendu, et qui ont senti directement la bienfaisante influence de sa parole, ce ne sont pas les Fontenaysiennes seules qui auront profité de son enseignement. De Fontenay un noble esprit de zèle professionnel, de dévotion à l’éducation laïque, a rayonné dans les écoles de province. Pécaut n’a pas seulement organisé Fontenay : par Fontenay, il a été l’inspirateur de toutes les écoles normales d’institutrices. « Si Pécaut pouvait être multiplié », disait Mathew Arnold, s’il y avait un Pécaut dans chaque école normale, la fondation de la vraie éducation serait chose accomplie en France. Mais à défaut de Pécaut lui-même, ses élèves se sont efforcées de faire de l’école qu’elles dirigeaient, où elles enseignaient, une école qui fut, à l’image
de Fontenay, animée d’un esprit sérieux, enflammée d’ardeur et de joie dans l'accomplissement de la plus belle des tâches. Est-il une seule de nos quatre-vingts écoles normales de filles, sans parler des écoles primaires supérieures, où une élève de Pécaut n’ait apporté et fait vivre un peu de l’esprit de Fontenay? Et les écoles normales ne sont-elles pas, comme il le pensait, les organes essentiels de l’éducation populaire, une des forces vives du pays? Déjà, dans ses articles de journaliste, Pécaut avait défini leur rôle. En 1879, il écrivait :
« Les écoles normales ne dispensent pas seulement au peuple un certain fond de notions positives : elles propagent aussi des habitudes d’esprit, des manières de penser, de juger, de sentir, qui entrent, pour une notable part, dans la formation du caractère et de l’esprit de la grande majorité de la nation... »
Ah! sans doute, de transmission en transmission, en passant de Fontenay dans les écoles normales et des écoles normales dans les écoles primaires, l’impulsion initiale a nécessairement perdu de sa force. L’eau vive et claire qui sourd des cimes de la montagne ne coule pas jusque dans la plaine, sans s'être quelque peu altérée dans sa pureté première; mais elle fertilise tout de même les champs et les prairies qu’elle arrose. De même, tout ne s’est point perdu, en route, du flot d’idées généreuses dont Pécaut avait fait jaillir la source à Fontenay. Quelque modeste qu'il fût dans ses ambitions, il n’hésitait pas à le dire : « Pour humbles que nous soyons, si nous avons fait notre devoir, autre est le monde quand nous y entrons, autre quand nous en sortons. » Et il n’y a aucune
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exagération à affirmer qu'il y a quelque chose de changé dans notre monde scolaire, depuis que l'influence de Pécaut l’a traversé.
Mais dans quelle mesure peut-on espérer que cette influence durera et se continuera? L’acteur, le grand et puissant acteur a disparu. Faut-il craindre que, privé de son interprète, le drame de l’éducation delà conscience ne devienne terne et sans vie? Le témoin, le martyr , n’est plus là pour attester par ses actes, par la sincérité de son accent, les vérités dont il s’était fait le propagateur. L’esprit de Fontenay, tel qu’il l’a si souvent défini, ■ — par exemple, dans les allocutions annuelles qu'il adressait à toutes ses élèves réunies, et qui rappellent les discours de Pestalozzi à sa maison (1), — cet esprit qui n’est que son âme tout entière projetée dans l’école, cet esprit qui est resté un pur esprit, ne s'étant pas matérialisé dans des formules précises, a-t-il quelque chance de résister à l’usure du temps et au renouvellement mobile et inconstant des idées? Dans une époque de crise et de transition, dans un temps qu’il définissait si bien quand il disait qu’ « il est plein de choses qui meurent et ne veulent pas mourir, plein aussi de choses qui naissent et qui ont de la peine à prendre corps et vie »v l’inspiration de Pécaut est-elle destinée à conserver un empire durable sur l'opinion, à être une des choses qui naissent pour vivre et pour durer?
L’avenir, nous n’en doutons pas, répondra affirmativement à ces questions. Pécaut lui-même, malgré sa modestie non feinte, ne redoutait
(1) V. notamment l’allocution du 6 août 1895, L'esprit i'éduccilion à Fontenay.
pas pour son œuvre le jugement de la postérité
« Je me persuade, écrivait-il, que si un jour, au siècle prochain, ou plus tard encore, quelque érudit, ami des bonnes études et de la bonne éducation, vient visiter Fontenay, il dira, s’il est bien informé, que non seulement on y a bien travaillé (quelquefois trop), mais que des jeunes femmes de vingt à vingt-cinq ans, des filles de France, y ont appris à vivre de la vie de l’esprit et de celle de l’âme ; qu’on y a beaucoup aimé la patrie et le peuple, sans mépriser ni haïr l’étranger ; que nulle part la liberté et la démocratie u’ont été l’objet d’un culte à la fois plus fervent, plus clairvoyant, plus réfléchi et moins superstitieux... »
Un esprit d’éducation ainsi conçu ne peut que convenir et s’adapter de plus en plus aux aspirations des générations nouvelles* Pécaut est vraiment un moderne- Affranchi des préjugés du passé, il veut qu’on vive « la pleine vie humaine », la vie complète. Il déclare que « la vie présente est bonne en toutes ses activités ». Il ne lui a peut-être manqué, pour être tout à fait de son temps, que d’avoir eu une foi plus vive dans l’avenir et le rôle des sciences positives. Nous l’avons déjà fait remarquer : à Fontenay, il témoignait d’une préférence marquée pour les études littéraires. Aux élèves de la section des sciences, il disait : « La littérature et l’histoire, c’est l’homme, et vous faites partie de l’humanité... » Aux élèves de la section des lettres, — bien qu’il leur conseillât parfois la lecture d’un livre de géologie ou d'astronomie, — il ne semble pas qu’il signalât avec une égale insistance la nécessité des études scientifiques. Homme du dedans, idéaliste avant tout, il estimait que l’œuvre par excellence de l’homme, c’est l’homme luimême. « Demander l’idéal à la science, écri-
vait-il, c’est lai demander ce qu’elle n’a pas, car elle n’est que l’explication du réel... » C’est avec un sentiment d'inquiétude, presque d’effroi, qu’il assistait aux Expositions universelles, à ces grands déploiements de l’activité scientifique et industrielle. 11 notait le néant de ces spectacles au point de vue de l’âme et de la vie morale : « La seule chose dont on ne puisse se passer, disait-il, n’y apparaît point... » Nul doute que sur ce point l’humanité future ne désavoue Pécaut. De plus en plus» l’esprit scientifique envahira l’éducation; et l’on comprendra chaque jour davantage quels servicesla science peut rendre, pour libérer les esprits, et. même pour les former, pour donner à la morale elle-même de solides fondements, en développant chez tous les hommes le goût de la vérité expérimentée ou démontrée, et, pour ainsi dire, l’aptitude à la raison.
Sur un autre point encore, l’avenir de la penséede Pécaut peut paraître incertain. Qu’adviendrat-il de son idéalisme, dans un temps où le positivisme monte et gagne du terrain? Sera-t-il toujours écouté, cet hérétique pieux, ce libre penseur religieux, quand il essaie de convaincre ses contemporains « que la religion est indestructible, que,, si les formes passent, l’esprit religieux ne s’éteint pas, et que le mouvement d’apparente incrédulité et de négation dont nous sommes les témoins provient seulement du besoin d’une foi plus profonde et plus ample?... » Ce n’est plus là le langage à la mode. N’apparaît-il pas déjà que quelques-uns môme des meilleurs amis de Pécaut soient tentés, quand ils parlent de lui, de jeter un voile sur les-
effusions de sa religiosité, comme s’ils voulaient dérober aux regards ce qu’il y avait de vraie piété chez ce rationaliste, et d’inspiration chrétienne chez ce stoïcien?
Mais par combien d’autres côtés Pécaut n’est-il pas assuré de conserver des fidèles? Il a voulu fonder l’empire de la conscience, le fonder chez la femme et par la femme. Il a conçu le dessein de construire, en dehors et au-dessus de toute croyance confessionnelle, la cité humaine des croyances laïques, une société de personnes libres puisant dans leur raison éclairée la force nécessaire pour régler leur vie. Il a cru qu’il était possible de développer dans une intelligence instruite, et dans une volonté exercée, l’eUort personnel qui crée l’autonomie de la foi religieuse et le self-government moral. Et dans cette œuvre d’émancipations individuelles par où se préparait, sous la loi de la raison, un ordre moral nouveau, un ordre collectif véritablement conforme à l’esprit moderne, dans cet enseignement de la liberté, il a cru encore que la femme avait un grand rôle à jouer. S’il s’est attaché à l’éducation de la femme, c’est sans doute qu’il considérait cette partie de la tâche comme particulièrement pressante. C’est qu’il voyait la femme moins avancée que l’homme dans son effort d’affranchissement, plus courbée sous le poids des préjugés traditionnels. C’est aussi parce qu’il la savait plus capable peut-être de dévouement et de sacrifice, plus tendre pour les petits, plus apte à trouver dans son affection pour les enfants un support qui la soutiendrait dans le dur labeur de l’enseignement; et que c’était à elle, par suite, qu’il
appartenait de donner l’exemple et de montrer la voie. De Pécaut on oubliera peut-être tout le reste : mais il demeurera ceci, qu’il a, le premier en France, nettement conçu la haute mission de l’institutrice laïque. Son nom et celui de l’institutrice française sont à jamais inséparables.
Mais Pécaut n’a pas travaillé seulement pour l’éducation des femmes. De même que dans le traité de Y Éducation des filles, de Fénelon, la pédagogie recueille des principes et des méthodes qui valent pour les deux sexes, de même l’esprit de Fontenay trouvera son application dans l’éducation virile aussi bien que dans l’éducation féminine. Ce n’est pas aux jeunes filles seulement que s’adressent les vœux du démocrate et du libéral Pécaut. Démocrate, il l’était avec toute l’ardeur de son âme populaire. Avec quelle amertume il reprochait aux hommes de la bourgeoisie et de l’aristocratie française d’avoir manqué à leur devoir, en négligeant de se rapprocher du peuple et d’aller franchement et cordialement à lui? Il ne ménageait pas les paroles sévères aux bourgeois qui refusent leur clientèle à l’école publique ou au lycée, « de peur de s’encanailler en mêlant leurs enfants à ceux des petites gens ». A Fontenay, il ne craignait pas d’initier son auditoire de jeunes filles aux questions, sociales. Il les entretenait volontiers des grèves, des revendications ouvrières. Il leur montrait la démocratie, « sublime idéal », devenue « nécessité irrévocable ». Il les invitait à « exorciser le malin esprit bourgeois », à être du peuple. Mais il écartait d’une main ferme et sage les partis pris absolus, soit en faveur du prolétariat, soit en faveur du
capitalisme. S’il stigmatisait l’égoïsme insouciant des uns, il s’effrayait des convoitises brutales des autres. Il repoussait de toute son énergie la solution socialiste, ne voyant dans le socialisme qu’une contrefaçon du catholicisme, un système social « coulé dans le moule » de la théocratie, èt où sombrerait aussi la liberté humaine. Il ne se leurrait pas du rêve d’ « un bien-être universel » ; et il concluait que la résigmation sera toujours nécessaire, et qu’après les réformes et les révolutions « il y aura toujours une grande marge pour la charité ». Le salut de la démocratie ne pouvait être assuré, d’après lui, que par l’essor des forces libres des consciences, par l’énergie des responsabilités individuelles associées et unies dans un grand courant de solidarité : « Ouvrons notre âme toute grande à l’immense douleur humaine. Faisons entrer en nous le plus d’humanité possible... Fixons au cœur de nos institutrices cette épine de la compassion humaine dont la blessure est sacrée... Il ne nous est pas permis d’être heureux tant que les autres ne le sont pas. »
Ceux qui ont cru voir en Pécaut un homme de parti, ceux qui l’ont représenté comme un sectaire, prouvent simplement qu’ils ne le connaissaient pas. Il avait trop le respect de la conscience humaine pour n’être pas profondément libéral. Son libéralisme ne l’empêchait pourtant pas de souhaiter que, par un vigoureux effort, l’État travaillât à établir, au moins sur un certain nombre de points, l’unité morale nécessaire à la santé de la nation. Dès 1872, il jetait un cri d’alarme sur la séparation de la jeunesse française en deux camps opposés. En 1875,
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il s’élevait contre la loi qui établissait la liberté de renseignement supérieur. Il déplorait « ce divorce déplorable » de l’éducation des jeunes Français, qui rend impossible toute concorde et toute action commune. « Respecter la liberté des individus, des consciences, des doctrines, c’est une sainte chose ; assurer les conditions morales élémentaires delà vie sociale, c’en est une autre. » Mais cette limité morale si désirable, il n’en attendait pourtant l'avènement, à supposer qu’il fut possible, que de la persuasion, de la libre adhésion des esprits. Il savait qu’une unité morale imposée par la force ne serait qu’apparence vaine et trompeuse hypocrisie ; et il aurait réprouvé toute tentative législative qui n'aurait pas eu pour premier principe le respect de la variété des croyances intimes.
Ce que personne ne saurait contester à Pécaut, c’est le mérite d’avoir allié à la nouveauté de ses vues propres un grand sens de mesure et de modération. Certes, demander à la raison seule les principes de l’éducation morale, c’était, dans l’ordre . pédagogique, presque une aussi grande hardiesse que l’avait été au xvue siècle, avéc Descartes, la substitution, en matière philosophique, du libre examen à l’autorité. Et cependant Pécaut ne consentait pas à rompre brusquement avec le passé. U retenait de la tradition tout ce que la tradition peut fournir de bon et d’utile. Il ne se donnait pas pour un novateur : « Notre esprit n’est pas un nouveau venu en France. » Il se gardait de méconnaître ce que la science et l’art de l’éducation doivent au long travail des siècles. Il n’imaginait pas qu’il pût y avoir dans le monde des idées une
révélation brusque, pas plus qu'une révolution soudaine dans le monde des institutions sociales. S’il puisait aux sources modernes, s’il disait, par exemple : « Justice n’est pas rendue à Voltaire », il s’était nourri aussi de sagesse antique et d’inspiration chrétiennes. S’il avouaitque lechristianisme, en abusant du sentiment d’humilité, n’était pas l’école des « vertus viriles », il se plaignait pourtant que, pour la plupart de nos contemporains, les sources chrétiennes de notre civilisation leur restassent étrangères. « Faites entrer Jésus, ce libérateur, dans votre vie familière, non autrement que Marc- Aurèle ou Socrate... »
Ce n’est pas diminuer l’originalité de Pécaut que le rapprocher de quelques hommes du passé. On le comparerait assez exactement à Socrate, à un Socrate sans ironie et sans raillerie (1) ; ou encore à Pestalozzi, à un Pestalozzi ordonné et discipliné. De meme, on a prétendu que Fontenay était « un Saint-Cyr, et un Saint-Cyr protestant ». En cela, on se trompait : Fontenay n’a été ni l’un ni l’autre. Sauf qu’à Fontenay, comme à Saint-Cyr, il y avait pour élèves des jeunes filles, je ne vois pas comment on pourrait justifier une assimilation aussi inexacte. Pécaut n’aimait guère Mme de Maintenon, et tout en saluant avec respect la première en date des institutrices laïques de France, il insistait sur les défauts de Saint-Cyr, le manque de sérieux, d’intimité et de vie intérieure, la sécheresse,
(i) L’ironie est rare chez Pécaut. Voir cependant la critique mordante qu’il faisait de la composition du Conseli supérieur de l’Instruction publique dans la loi de 1873 ( Éludes au jour le jour sur l'éducation nationale , p. 257).
précisément tout l'opposé des Habitudes morales qu’il avait lui-mème introduites à Fontenay. Ce n’est pas Mme de Maintenon, c’est Mme Necker de Saussure qui a été l’inspiratrice de Pécaut. Et avec elle, Pascal et les amis de Pascal. On a souvent dit que la communauté de Fontenay était un Port-Royal laïque (1) ; et Pécaut lui-même ne repoussait pas ce rapprochement. Nous n’avons pas à insister sur les différences : Port-Royal ascète, rivé à la tradition, traînant au pied le boulet du dogme,... quoi de plus contraire à la liberté d’esprit de Fontenay? Mais, malgré les dissemblances profondes, Pécaut sentait bien par quels accords intimes sa pensée rejoignait celle des solitaires de Port-Royal, leur dévotion à la vérité, leur esprit d’indépendance, leur grave moralité. Comme eux, il se faisait une haute idée du prix d’une âme humaine, — eux pour la sauver et l’affranchir du péché, lui pour la libérer et la baigner de lumière. — Comme eux et plus qu’eux encore, il subordonnait les pratiques et les cérémonies du culte aux dispositions intérieures du cœur. Comme eux aussi, il évoquait fréquemment la pensée de la mort, et demandait que l’homme la fît entrer dans ses calculs : « La mort est l’institutrice de la vie, parce qu’elle nous oblige à nous replier sur le fond stable de la vie qui est Dieu... (2). »
(1) « Pécaut est un Saint-Cyran laïque, démocrate et républicain. (Article de M. Sabatier dans le Temps du 2 août 1898.)
(2) Dans la lettre d’une ancienne élève, citée par M. Buisson (La Religion, etc., p. iG8),nous relevons un mot qui, s’il était exactement rapporté, serait inquiétant: « M. Pécautme parlait de la nécessité de la prière pour entretenir ou retrouver le sentiment religieux. »
Il y aurait là comme un ressouvenir affaibli, et cependant fâcheux:, de la fameuse phrase de Pascal : « Allez à la messe, etc. »
G. Compayrè. — F. Pécaut . 7
ü 0 FÉLIX PÉCAUT.
Si nous avions le loisir de dresser ici l’inventaire complet de l’héritage moral de Pécaut, combien d’autres legs précieux à y recueillir encore? Pécaut a été patriote et républicain. Il a vu dans l’éducation du peuple un grand office national à remplir envers la France. Il s’est préoccupé du lendemain de l’école, et, dès 1887, il signalait la nécessité de continuer pendant la jeunesse le travail scolaire commencé dans l’enfance. Dans cet esprit admirablement équilibré, le bon sens s’associait à la hardiesse; Il avait besoin de voir toujours plus clair, et de connaître en tout la raison naturelle des choses; Une Fontenaysienne, à qui j ’avais demandé quelle était, à son sens, la caractéristique de Pécaut, me fait très justement remarquer qu’un de ses traits distinctifs, c’était son esprit pratique, le besoin qu’il éprouvait de rester toujours en contact avec les réalités. Idéaliste, on sait du reste combien il l’était dans les hautes visées de sa conception de la destinée humaine : « Votre vie ne sera pas monotone, disait-il aux institutrices, si vous savez y faire tomber un rayon d’en haut... Un peuple ne vit pas seulement d’arithmétique, de grammaire, de géographie ou de physique.. Quels principes de conduite avez-vous à lui offrir? Quelles raisons de prendre goût à la vie? Quels motifs d’aimer et de respecter ses proches et tous ses semblables, la patrie et la loi? Quel art de vivre et même quel art de mourir?... » Mais, tout en poursuivant le rayon supérieur qui doit « éclairer et assainir la pauvre existence humaine si pleine d’imperfections et de lacunes », Pécaut ne s’égarait pas dans la région vague et chimérique des idées
pures. Il est positif à sa manière. II s'efforce par tous les moyens d’établir « le plain-pied » entre l’école et la vie. Il cherche presque toujours son point d’appui dans les faits. Ce n’est pas de maximes générales et abstraites qu’il enveloppe l’esprit de ses élèves, mais des leçons directes de l’expérience. Il instruit les femmes, non pour des idéals lointains et imprécis, mais pour une mission déterminée et pour un but prochain. « Vous n’avez pas affaire à des Athéniennes, ni à des Françaises * de l’an mille ou du xvie siècle... » Il s’agit d’élever des Françaises d’aujourd’hui, qui soient de leur temps comme de leur pays. Et s’il est nécessaire que l’âme se remplisse de choses éternelles, « il faut aussi qu’elle se pénètre des réalités présentes... »
Ainsi parlait, ainsi agissait le grave et doux penseur qu’était Félix Pécaut. Il n’y a pas dans l’histoire du xixe siècle beaucoup défigurés morales qui puissent lui être comparées. Il a ajouté une belle page à l’histoire de notre éducation nationale. Il aura été, sans fracas, avec sa voix calme et persuasive, l’un des plus efficaces initiateurs de l’esprit laïque dans notre pays. Ceux qui ne font pas personnellement connu retrouveront dans ce qu’il a écrit l’essentiel de sa pensée. Mais, pour faire durer son influence, il faut surtout compter sur les centaines de jeunes filles qui l’ont vu à l’œuvre, et qui restent les héritières naturelles de son esprit, les dépositaires de ses idées. A celles-là, nous rappellerons que la charge et l’honneur leur revient, non seulement de conserver en ellesmêmes le dépôt qui leur a été confié, mais de
propager, de répandre autour d’elles l’influence dont elles ont eu la bonne fortune de ressentir les premières l’heureux et fécond effet.
Lorsqu’elles ont inauguré solennellement, le 1er août 1900, dans le vestibule de l’École de Fontenay, le buste du fondateur de la maison, pour qu’il fût désormais salué à l’entrée, comme le génie tutélaire de l’école, par les générations successives des Fontenaysiennes de l’avenir, nous leur disions, et nous répétons volontiers aujourd’hui :
« Non, ne vous consolez pas de sa perte, car la * perte est irréparable : mais honorez sa mémoire, comme il eût désiré qu’elle fût honorée, en vous montrant dignes de lui. Il vous a beaucoup aimées ; il a cru en vous ; il a eu confiance dans vos forces et dans votre vaillance : faites qu’il ne se soit pas trompé... »
Et, pour qu’il ne se soit pas trompé, recueillez pieusement les souvenirs de ses enseignements. Relisez ce qu’il a écrit pour vous, et ses leçons ressusciteront, pour votre profit personnel et le profit de vos élèves. Vous n’avez, du reste, qu’à regarder en vous-mêmes, au meilleur endroit de votre conscience, à la place où fleurissent les bons sentiments : vous y retrouverez vivante l’image de celui dont on peut bien dire qu’il a été votre père ‘ intellectuel.
Il a prétendu faire de vous, non des lettrées, ni des savantes, mais simplement des institutrices. , Et il ne saurait y avoir de plus haut titre. Il a ouvert à vos esprits de larges horizons. Il vous a enseigné tout ce qui peut faire la femme instruite et bien élevée, la femme forte, je dirai même la
citoyenne. Mais avec quelle sagesse il savait vous ramener aux nécessités de la vie réelle, aux devoirs pratiques ! Tout ce qu’on a tenté, dans ces dernières années, en vue de développer l’enseignement ménager, vous savez bien que « Monsieur l’Inspecteur » le souhaitait et le réclamait déjà. « Vos élèves sauront-elles un peu jardiner? » demandait-il à une directrice d’école normale. A une autre, il disait : « Il faut que vos jeunes filles aient appris à confectionner une robe... Il faut aussi qu’elles connaissent assez d’hygiène et de médecine pratique, pour être en état d’administrer les premiers remèdes à une élève malade, avant l’arrivée du médecin... »
Ne lui soyez pas reconnaissantes seulement d’avoir eu si grand souci du progrès de vos esprits : rappelez-vous de quelle sollicitude il entourait vos santés. Que de bonnes raisons il vous donnait pour vous encourager aux exercices physiques : entre autres celle-ci, qu’ils peuvent diminuer, contrebalancer l’excès de la sensibilité féminine?... Vous suiviez ses conseils, non seulement dans vos études, mais jusque dans votre toilette. Vous n’avez pas oublié que les questions de tenue ne lui étaient pas indifférentes. Il voulait que la mise fût simple, mais il ne la souffrait pas négligée. La dignité de la tenue extérieure lui paraissait liée au respect qu’on se doit à soi-même. Un jour que l’une d’entre vous, revenue d’un long séjour dans l’Amérique du Sud, lui racontait comment, dans les pampas, en plein désert, au milieu des troupeaux, elle se promenait en chapeau, avec gants et voilette, il disait, étonné et satisfait : « Cela, c’est
bien !.. » Quand vous alliez lui rendre visite à Fontenay, ne vous est-il pas arrivé de lui entendre dire : « Vous avez mis une trop belle robe! » Ou bien, au contraire, si votre costume trahissait un manque de soin, ne vous priait-il pas « de sacrifier un peu plus aux grâces » ?
Rien de ce qui vous intéressait ne lui était étranger, et le dévouement qu’il vous témoignait rend toute ingratitude impossible. Il avait le génie de la pédagogie pratique, et on peut bien dire qu’il vous a armées pour tous les combats de la vie d’une triple armure morale. Entre autres moyens d’assurer vôtre marche et de vous maintenir dans le chemin du devoir, il vous suggérait celui-ci : « Pensez aux vivants de qui vous voulez rester dignes... » Pensez au mort maintenant. Appuyezvous avec confiance sur son exemple et sur son souvenir. Lorsque parfois il hésitait dans son jugement, il lui arrivait de dire : « Qu’en aurait pensé Pascal?... » De même, dans les embarras de votre conscience, dites- vous : « Qu’en aurait pensé Pécaut?.., » Faites comme telle de vos compagnes qui, après une crise de lassitude et de découragement dans son administration de directrice, m’écrivait : « Je me dis que je suis ici pour mes élèves, pour que leur vie soit un peu plus riche de pensées, leur âme un peu plus haute... M. JPéeaut serait content de moi !... »
Et cependant, si vous voulez être absolument fidèles à son esprit et dociles à ses vœux, vous conformer à l’enseignement de toute sa vie, c’est moins en lui qu’en vous-mêmes que vous chercherez votre point d’appui, le levier de votre vie morale.
Vous auriez contristé son cœur, s’il avait pu prévoir que sa mort vous laisserait désemparées, découragées, que sa disparition ferait en vous un vide qui ne pourrait être comblé, que vous ne sauriez vous passer de son assistance et de sa protection. La seule manière de vous montrer vraiment dignes de sa mémoire, c’est de suppléer à son absence par vos propres forces; c’est de maintenir en vous une énergie personnelle, une volonté morale qui se suffise à elle-même, et qui, pour bien penser et bien agir, n’ait pas besoin d’une tutelle étrangère, pas même de celle d’un Pécaut : une confiance enfin, une foi en vous-mêmes, qui vous permette de répéter à votre tour ce qu’il disait sur son lit de mort : « Je sais que le dernier mot des choses est raison, c’est-à-dire justice, charité, amour! »