‹ Femina 1:(3) 49-72Chapitre 25 sur 46 · MA Î · texte numérisé non relu

MA Î

« JE TROUVAI L'INDOLENTE MARIE-THÉRÈSE EN TRAIN DE SE BALANCER SUR UN ROCKINC-CHAIR... »

tient à cette catégorie nombreuse de Français qui n’ont qu’une seule préoccupation: le plaisir. J'ai rangé mon père et ma belle-mère dans la classe des sentimentaux. Jusqu’à nouvel ordre, il me faut considérer leur fils comme appartenant à l’autre classe, celle des joyeux farceurs. Je dis « leur fils », car je ne sais pas lequel des deux parents s'applique le plus à dorloter ce chérubin, fort et découplé comme le jeune David de Michel-Ange. Je ne veux pas être plus malicieuse que de raison. Mais que dirait l’oncle Réginald d’un gaillard de cette carrure sans autre profession que le canotage sur le lac d'Enghien ou la chasse aux moustiques autour de sa maman ?

— Eh bien, dis-je à Mme Fanteuil, voulez-vous permettre, marraine (car je l'appelle « marraine »), que je fasse mettre dans ma chambre le portrait de ma mère ?

— Dans ta chambre? Mais, ma chérie, écoute. Tu l'y mettras quand tu seras chez toi.

— Alors j'y serai dans huit jours... Je vais l'emporter à New-York.

— Petite folle! s’écria ma belle-mère — avec la câlinerie de regard et d’accent qu’elle a toujours, même dans latristesse, même dans la bouderie ou l’impatience, et qui désarme comme une rouerie enjôleuse d'enfant — d’abord, à New-York, tu n'es pas chez toi, mais chez ton oncle Baxton.

— Je vous demande pardon.

Chez mon oncle, j'ai mon chez moi, que tout le monde respecte.

— Ah! oui, l'indépendance anglo-saxonne.

— Si vous voulez. Mais je vous assure, marraine, que si je ne puis pas avoir ici le portrait de ma mère, je préfère retourner en Amérique.

Dame ! je dois convenir entre nous, chère tante, que mon ton n'était pas conciliant.

Je me trouvais dans ce que tu appelles un de mes «dark fits», où ta Maggie rebute parfois ton indulgence elle-même. Mme Fanteuil avait l’air près de pleurer.

Max intervint.

— Comment! s’écria-t-il, vous feriez cela, petite sœur? Pour l'amour de votre mère, qui n’est plus, vous causeriez un cruel chagrin à votre père, qui est vivant? Est-ce là votre logique américaine ?.…

L'idée qu'il exprimait me sembla venir d’un cœur ingénieux. Mais la dernière phrase, l'ironie que j'y crus sentir, gâta tout. Je ripostai : : à

— Ma pauvre mère n'a eu que moi pour l'aimer vraiment et me souvenir d’elle. Mon père a d’autres affections. :

Max me regarda. C’est drôle. Il possède comme une force de volonté magnétique dans le regard, ce garçon qui, au Cours de la vie, paraît ne pas savoir ce qu’il veut. Je découvre en lui des contradictions que je ne comprends pas. C’est peut-être que je ne me soucie pas de les comprendre. Bref, nous étions dressés face à face en des dispositions passablement agressives, quand l'attitude de ma belle-mère produisit une diversion. Elle fondit en larmes. :

Bon! Nous voilà tous les deux à la consoler. Et, pour en venir à bout, il fallut nous donner la main et faire la paix, Max et moi, car elle ne pouvait souffrir l’idée d’une querelle entre nous. Cela nous fut facilité par la connivence moitié malicieuse, moitié attendrie, née de nos efforts pour dissiper ce chagrin puéril. Et nous ne pûmes vraiment pas retenir un clin d’œil et un sourire au-dessus de sa tête, quand elle exprima l'extraordinaire condition moyennant laquelle je placerais dans ma chambre le portrait de

ma mére.

— J'y consentirai, murmura-t-elle à travers le mouchoir dont elle tamponnait ses yeux, si tu obtiens de ton père qu'il n'entre jamais chez toi. Je ne veux pas que Jacques se plaise à regarder cette image.

Un sanglot lui coupa la parole. On la devinait en proie à une si réelle détresse, qu'on la plaignait, malgré le côté comique de sa proposition et de toute la scène. Max — je le vis très bien — se retenait pour ne pas rire. Et cependant il ne tolère pas que personne contrarie sa mère.

— C'est entendu, marraine, déclarai-je. Tout mon désir est d’avoir le portrait bien à moi, à moi toute seule. J'obtiendrai de papa qu’il ne pénètre plus dans ma chambre.

— Tu le lui feras jurer!... dit-elle.

L’intonation fut si amusante à force de naïve perplexité, soulignée encore par l’anxieuse supplication des beaux yeux noirs, que notre gaieté .éclata. Mme Fanteuil ne tarda guère à y prendre part, avec sa mobilité d'oiseau, qui n’étonne pas, même sous ses cheveux givrés par l’âge et la poudre, tant il y a de grâce harmonieuse dans cette âme légère.

Et ce fut Max qui, lui-même, vint chercher le portrait dans sa retraite, qui le descendit dans ma chambre, enfonça les clous et le suspendit. Il ne voulut même pas qu’on l’aidât. Car nous n'avons pas de domestique homme dans la maison, et il craignait qu’une femme ne se blessât, J'aurais bien attendu le tapissier. Mais il me dit très gentiment : « Non, vous devez être impatiente.. Puis, vous avez été bonne pour ma mère. Je veux

moi-même prendre soin de la vôtre. »

La pensée était jolie, n'est-ce pas? Et étonnante chez ce Max, d'humeur

plutôt rude. Enfin, il est si fort, que ce lourd portrait, avec son énorme

cadre, a été descendu d’un étage, puis hissé, accroché en un tour de main,

en belle lumière, dans ma chambre.

C’est devant cette chère image de ma mère, où je te retrouve toute, que je l’écris, tante darling.

Ma lettre est longue. Et pourtant j'ai tant d’autres choses à te dire! Ce sera pour le prochain courrier.

Mille baisers à partager entre toi et l'oncle Réginald.

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