‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 10 sur 40 · ET LES PRINCIPES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

ET LES PRINCIPES CHRÉTIENS

Messieurs,

Il nous est apparu à l'analyse que le grand mouvement complexe appelé féminisme est gouverné avant tout par des faits. Des faits économiques, engageant d'autres faits de l'ordre intellectuel, moral, religieux : telles sont les sources que nous lui avons assignées en tant qu'il se présente comme une question du jour, à débattre entre gens du vingtième siècle.

Mais nous avons reconnu que le coup de clairon du héraut féministe, bien que commandé par un état récent de l'armée humaine, éveille tous les échos du passé et nous invite à regarder vers l'avenir. Nous généralisons malgré nous. Tel événement grave survenu à des hommes nous provoque aussitôt à philosopher sur rhomme. Une situation particulière, dès qu'elle arrive à intéresser le fond de la vie, courbe nos fronts sur le problème éter-

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nellemenl pendant de la destinée humaine et des rapports humains. Par cela donc que le féminisme a voulu régler les questions qui se posent aujourd'hui, en raison de toutes nouvelles occurrences, entre l'homme et la femme, il a été amené à poser des principes absolus, comme en Quatrevingt-neuf on s'est élevé aux Droits de l'Homme, à partir des doléances des Cahiers.

J'ai dit souvent combien est périlleuse cette méthode, et à quel point, légiférant ainsi dans l'abstrait, on risque, oubliant le réel, de bouleverser la vie, qui est au vrai le seul droit de l'homme.

Pourtant, j'ai dit aussi que l'abstrait, s'il n'a pas le droit de s'imposer brutalement aux réalités, a le droit de les diriger, comme les étoiles dirigent le marin sans qu'il projette de diner le soir à la table d'Orion ou dans la compagnie des Pléiades. V Homme n'existe pas; la Femme n'existe pas; mais sous ces noms on peut placer un idéal, et nous sentons que vers cet idéal bien conçu, nous devons orienter, autant que le permettent les chemins de la réalité, toutes les démarches humaines.

De là vient. Messieurs, la passion extrême que nous mettons tous à discuter ces questions générales, dont les gens positifs déclarent pourtant : Ce ne sont que chimères.

Comme chrétiens, il y a des motifs pour que l'idéal de la vie humaine nous apparaisse sacré plus qu'à d'autres. C'est que pour nous, cet idéal représente la pensée de Dieu. Ce n'est pas un mi-

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rage que la raison subit, ni une image désincarnée qu'elle projette devant soi, courant ensuite, haletante, vers cette vision d'halluciné. Nous pensons, nous, qu'il y a un plan de la vie humaine; que nous sommes sur la terre pour le réaliser dans la mesure de nos pouvoirs, en attendant que l'éternité l'achève. Notre raison, reflet de la Raison créatrice; notre vouloir, participation du Vouloir divin; l'univers, nous compris, matière d'action pour le triomphe de la raison et du vouloir dans les faits : telle est la conception chrétienne.

Nous ne pouvons donc pas refuser de demander : Qu'est-ce que l'homme? Qu'est-ce que la femme? Quels seraient leurs rapports naturels? Vers quoi donc faut-il essayer patiemment, délicatement, mais de toute l'ardeur d'une âme haute, de plier la rigueur des faits afin que, plus tard, peut-être, à défaut de perfection chimérique, on puisse voir s'ébaucher à leur sujet la coïncidence de ce qui est avec ce qui devrait être?

Nous devons dire ici le mot chrétien. Nous le ferons avec calme. Je n'entends pas imiter ces bonnes dames féministes qui songent à « mettre des bornes au despotisme paternel et conjugal » et à « faire disparaître de l'intérieur des maisons le régime des prisons d'État ». J'ignore ce beau langage, et je ne pense pas non plus que la femme soit un ange qu'un démon fort méchant appelé homme a ligottée depuis des siècles dans les étroites bandelettes de ses coutumes et de ses

lois; mais dont il suffira de dégager les ailes pour que d'un vol puissant et gracieux elle s'élaoce et aille trôner, pour son bonheur et pour lo nôtre, aux plus hauts sommets de la vie sociale. Je pense avec Montaigne qu' « il est plus facile d'accuser un sexe que d'excuser l'autre »; je pense avec saint Paul que « nous sommes tous sous le péché », et si l'homme y est plus que la femme, il faut le lui dire; mais non pas l'irriter. Et si la femme y est moins que l'homme, il faut le lui concéder; mais non pas la flatter. Elle ne le mérite guère.

C'est donc sans complaisances ni reproches amers à l'égard d'aucun groupe que je veux aborder cette étude. Elle éclairera nos études ultérieures, comme nous avons dit que la lumière des maximes évangéliques, pratiquement révélée à nos intelligences, éclaire les routes de la vie.

Nous avons présenté comme la pensée de fond du christianisme ce principe simple en apparence, simple aujourd'hui, bien qu'il soit loin d'être universellement obéi : La femme est une personne, et ne doit être à aucun degré, sous aucun rapport, envisagée et traitée comme chose. Le féminisme a ce qu'il faut pour se reconnaître ici ; rien ne résumerait avec une plus haute précision l'ensemble des revendications qu'il élève que ce simple cri : Sauvons la personnalité de la

femme ! La grande campagne d'Ibsen, dont les échos sont encore tout vibrants, n'eut pas d'autre drapeau. Les libertés américaines, anglaises, Scandinaves — ou françaises — que ce soit dans l'éducation, dans l'allure féminine, dans le mariage ou dans le choix des carrières, s'en autorisent hautement. Tout l'effort des intellectuelles^ qui prennent aujourd'hui une si grande part au mouvement des esprits, tend à le faire adopter comme le palladium du progrès. La femme, disent-elles, entend participer à ce mouvement général de la démocratie qui fait tendre chaque être humain à un maximum de conscience et de responsabilité personnelle.

Il semble donc que l'accord soit complet au départ, et que seulement dans les conclusions de détail les divergences puissent naître.

Ne nous hâtons pas trop cependant. Le féminisme est porté à ne voir ici qu'un côté de la question, et, sous prétexte de personnalité, de jeter la femme à l'individualisme. Je ferai voir tout à l'heure quelle différence existe entre ces deux choses; mais nous en sommes à la première, et je reconnais qu'à son sujet, les féministes, en masse, raisonnent juste. Ils s'indignent à bon droit contre la grossièreté païenne de Proudhon qui ose dire : « La femme est une réceptivité; de même qu'elle reçoit de l'homme l'embryon, elle en reçoit l'esprit et le devoir i ». Par elle-même, elle n'est qu'un « diminutif d'homme, une sorte

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