‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 12 sur 40 · Cf. la Politique chrétienne^ Paris, Lecoffre · texte numérisé non relu

Cf. la Politique chrétienne^ Paris, Lecoffre

ne se perpétue que pour être. Dire que la femme n'est qu'une mère, ce serait dire qu'elle n'est pas; que l'homme seul est, par elle. La nature devrait alors la traiter comme ces insectes qui meurent dès qu'ils ont engendré; elle n'aurait plus de raison d'existence, et nous supprimerions ainsi une moitié du genre humain, faisant injure à l'homme immortel qui n'est, dit le Christ, ni femme ni homme, mais « comme les anges de Dieu ».

Religieusement, le royaume de Dieu évangélique doit se réaliser en chacun de nous ; nul n'a le droit, femme ou homme, d'en rejeter l'accomplissement sur autrui, ou sur une autre génération. Que la femme dise : Je me sacrifie, mes hommes vivront pour moi, cela peut être héroïque s'il ne s'agit que de ce qu'il est loisible à un être humain d'abandonner de soi, de ce dont l'absence, loin de le diminuer comme personne, le grandit par le sacrifice. Mais sacrifier à fond sa destinée individuelle, sa personnalité, sa valeur, nul ne le peut. Si la femme le faisait, quelle raison y aurait-il pour que ses enfants ne le fissent point, créatures de même prédestination qu'elle? A.lors, la vie que Dieu nous donne coulerait à la surface des générations sans pénétrer jamais nulle d'entre elles; ce ne serait plus le flambeau antique qu'on se passe de main en main tout ardent, ce serait la torche éteinte qu'un geste fou voudrait quand même passer de force à qui n'en ferait jamais rien.

Demain ! à d'autres ! ce n'est pas la formule de

l'action. C'est aujourd'hui, et chacun, que non (levons vivre. C'est aujourd'hui que chacun, homme ou femme, doit se faire une âme divine, développer son effort, et, par surcroît seulement, augmenter, en transmettant l'être, la dose de vie divine sur la terre.

(( Compléter le nombre des élus »> : tel est le rôle essentiel que la foi assigne à la constitution de la famille, et puisque les élus ce sont les femmes aussi bien que les hommes, la femme n'est donc pas faite pour la famille, mais la famille pour elle. Elle doit d'abord faire de soi une élue, c'est-àdire un être divinement développé, digne d'une vie éternelle, et puisque c'est ici que dans la pensée évangélique la vie éternelle commence, digne également de cette vie-ci, capable de bonheur, de vertu, d'influence, jouant son rôle humain en tous sens, accomplissant une destinée.

« Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, a dit le Sauveur : tout le reste vous sera donné par surcroît. » Cette parole trouve ici une application inattendue peut-être, mais exacte. Le royaume de Dieu et sa justice, c'est le respect de l'éternité qui est en nous; c'est la marche vers le « parfait », qui est transcendant à toutes les organisations temporelles, ayant pour siège ultime l'individu divin que nous sommes.

J'ai dit que c'est dans ce sentiment que le Christianisme ne craint pas de préférer la virginité au mariage. Non pas pour tous, parce que d'abord tous n'en sont pas capables, et parce

qu'ensuite, si tous prenaient cette voie, le genre humain périrait. Mais celui ou celle qui sent en soi le désir et le pouvoir d'une destinée individuelle supérieure, le Christ l'admet au célibat, preuve que pour lui, la famille n'est pas le tout de la femme, mais qu'il lui reconnaît une destinée à elle, destinée que là famille peut servir — et alors qu'elle se donne une famille ; mais que la famille aussi peut entraver — et alors qu'elle reste à soi, tout occupée à faire éclore en elle et autour d'elle le divin.

Seulement, ces derniers mots nous donnent à penser que l'adhésion totale, presque outrancière que le christianisme donne ici au féminisme en ce qu'il a de plus fondamental n'est pas de nature pourtant à satisfaire un certain nombre de ses adeptes. Car si le christianisme rend la femme à elle-même, refusant de la consacrer corps et âme soit à une institution : la famille, soit à un autre individu : le mari, ce n'est pas pour la dégager de ses devoirs et lui permettre de disposer de soi en égoïste. Le fameux « droit au bonheur » dont parlent les féministes, l'Église le reconnaît; mais elle l'explique. Le bonheur, pour elle, ce n'est pas une satisfaction quelconque de nos instincts quelconques ; il ne consiste pas à être content; il reste à demander avec Voltaire : Content de quoi? Le bonheur, c'est ce qu'il est heureux pour un humain d'être ou de devenir; c'est le développement harmonieux de nos pouvoirs; c'est la satisfaction de nos instincts, mais selon l'ordre, c'est-à-dire en plaçant au sommet

ceux qui ont une valeur éminenie et qui nous caractérisent tout d'abord. S'il se trouve qu'en raison de la constitution actuelle de la vie, ce bonheur-là soit âpre à conquérir; qu'il résiste, et que souvent les sacrifices qu'on lui fait doivent attendre, quelquefois jusqu'après ce monde, pour porter touf leurs fruits, le christianisme entend qu'on en prenne son parti et qu'on souscrive de cœur à la maxime évangélique : « Qui veut sauver sa vie la perdra, et qui consent à la perdre la sauve ».

Telle est la conception chrétienne du bonheur, aussi bien pour femme que pour homme. Nous en verrons les amples conséquences; mais dès maintenant voyez ce qu'elle confère à notre suite d'idées.

Puisque la destinée individuelle se définit par un bien humain, il faut dire ultérieurement qu'elle se complique d'un bien social. L'être humain est un être social. Aucun de nous ne peut être ce qu'il est en excluant les autres. Toute vie la plus individuelle qui soit est un échange, à moins que d'un côté ce ne soit une duperie. Il s'ensuit que donner à la femme une destinée propre, ainsi que fait l'Évangile, ce n'est nullement la détacher, l'isoler, la couper de ses relations naturelles ni l'absoudre de ses devoirs ; c'est faire seulement qu'elle s'y retrouve, au lieu d'y être sacrifiée comme un objet de service. Elle concourt aux victoires de la vie : elle doit en recueillir les fruits en sa personne, c'est tout ce que nous entendons dire. 11 ne s'ensuivra pas que, devant se retrou-

ver dans son œuvre, elle ne doive tout d'abord s'y jeter.

Je vous disais autrefois à propos du socialisme : l'idéal chrétien de nos rapports peut se résumer ainsi : Mettre l'individu en valeur en écartant de lui toute contrainte arbitraire; mais s'appliquer ensuite à multiplier cette valeur en faisant entrer l'individu dans des groupements successifs formant une hiérarchie rationnelle. Je dirai ici de même. Le christianisme veut garder à la femme sa valeur, et pour cela il écarte d'elle l'autocratie et l'arbitraire de l'homme; mais il veut que cette valeur soit réelle, complète, et se rendant compte qu'isolée la femme ne peut aller qu'au néant, il l'invite à entrer librement dans les cadres d'action que lui a préparés la nature.

Qui ne voit que dans ces conditions, plaider le droit de la femme, le bonheur de la femme, la destinée de la femme sans s'occuper du bien auquel elle collabore et dans lequel elle doit trouver le sien, c'est renverser l'ordre providentiel du monde; c'est bouleverser la vie; par suite, refusant de travailler au bonheur de tous, c'est travailler au malheur de tous, en émiettant le pain qui ne vaut qu'en masse {unus panïs multi sumus) ; en divisant ce que Dieu a uni.

Cette erreur, nous le savons trop, est celle de beaucoup de féministes. Ils opposent ou elles opposent les intérêts particuliers de la femme aux intérêts particuliers de l'homme, au lieu de s'élever à l'idée d'un intérêt commun, où

l'emploi rationnel de la femme et de l'homme constituerait le bien humain, qui serait en mêm< temps bien divin, et où chacun ensuite trouve rait son centuple. J'ai rappelé que sur ce poin le féminisme chrétien a vu clair; que même il n'est pas seul; mais certaines phrases de se^ écrits, voire quelques nuances d'action me font croire qu'il gagnerait à méditer profondément cette doctrine. A plus forte raison le féminisme dissident ou hostile aux pensées chrétiennes devrait-il s'y retremper.

A vrai dire, ce n'est pas féminisme qu'il faudrait mettre en tête des programmes émancipateurs, c'est, ainsi que je le vois quelquefois o' que ce serait si bien, si cela ne rendait à nooreilles un son de ridicule : humanisme intégrai. Vous entendez que je ne propose pas ce vocable, ni que je n'en repousse aucun ; je compare des idées, et je dis que si dans le mot féminisme on veut loger une vérité, il ne faut pas y faire entrer le contraire de ce qu'on mettrait dans le mot virilisme, s'il était de mode d'exprimer ainsi l'exclusivisme autocratique qu'on nous reproche. Le féminisme opposé au virilisme tomberait sous la condamnation de cet axiome que les extrêmes se touchent, et se valent.

Quel est donc finalement le devoir, pour un vrai féministe? Il est simple. Il faut se demander : Qu'est-ce que la femme? A-t-elle une nature particulière? A-t-elle la même que l'homme ? Si elle a la môme tout à fait, il la faut employer aux mêmes

rôles; dans le cas contraire, à des rôles différents. Sont-ils égaux? Oui certes, et nous le jurons sur l'Évangile; mais bien qu'égaux, peut-être ne sont-ils point pareils. Alors, leur diversité d'aptitudes se pût- elle atténuer par le fait d'une culture intensive; se pùt-elle même renverser, il y aurait intérêt commun à ce que l'homme et la femme n'utilisent cette plasticité qu'au profit d'une large division du travail, en développant différemment des aptitudes différentes, suivant en cela l'indication de la nature, qui est le doigt même du Créateur. De cette manière, ils seront deux pour créer, et deux aussi pour promouvoir; ni l'un ni l'autre ne sera l'homme; mais à eux deux ils composeront l'homme, et chaque personne de ce groupe associé jouira de l'effort commun, chacun selon sa capacité de bonheur, qui sera proportionnelle à sa capacité d'action.

Voilà, Messieurs, le problème posé : il faut maintenant le résoudre. « Il ne s'agit pas de modifier la femme, a dit un contemporain, il s'agit de la connaître. » Essayons de voir si cet être fuyant comme l'onde, ainsi que le prétendent les poètes, ne nous révélera pas quelques traits par lesquels, les jugeant essentiels, nous pourrons lui assigner son rôle. Il demeure entendu qu'il s'agit d'idéal ; nous ne posons pas encore les problèmes pratiques. Nous viendrons k ceux-ci quand, l'espace éclairé, nous ne risquerons plus de nous prendre sans cesse, dans des sentiers de hasard, à des broussailles d'idées; mais qu'au

contraire dorainant les taillis comme d'une route haute, nous y verrons des chemins ignorés, ceux qui conduisent, avec la nature et les faits pour guides, aux volontés de Dieu.

L'auteur sacré qui a traité de la condition de la femme avec le plus d'étendue — saint Paul — a résumé son appréciation dans une parole que les féministes n'aiment pas; qu'elles ont raison de ne pas aimer si on la commente avec étroitesse, mais qui, sagement comprise, exprime la vérité générale la plus profonde et la plus utile : La femme sera sauvée par la génération des enfants ^

« La première réflexion que suggère cette parole, c'est qu'elle parait contradictoire à ce que nous disions d'après saint Paul lui-même au sujet de la virginité, à savoir que la virginité est supérieure au mariage, à la seule condition de se proposer un développement plus heureux de la personne.

La seconde réflexion qui se présente, et tout bon féministe en serait outré, c'est que saint Paul, en plaçant le salut de la femme dans la maternité, paraît réduire son rôle de la façon la plus déraisonnable et la plus injuste.

Ce dernier grief est évidemment capital et je m'en expliquerai à loisir ; mais je tiens à écarter

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