ET LE TRAVAIL FÉMIWN
LE FÉMINISME
Messieurs,
Puisque c'est la question du pain qui donne essor au féminisme, le droit au travail et au travail rémunérateur doit avoir pour le féministe une importance majeure. J'ai démontré que beaucoup de choses qui en paraissent indépendantes, en réalité s'y relient, et je pouvais ajouter : Presque tout en est solidaire.
11 faut donc aborder de front cette difficile question.
Entre les utopies féministes, qui veulent faire de la femme à l'égard de l'homme une camarade de partout, et les utopies antiféministes qui ne veulent rencontrer la femme nulle part, si ce n'est chez son mari, il faut trouver une voie plus apte à rencontrer les faits, sans cesser de donner satisfaction aux principes.
Les principes sont des guides; c'est à ce titre exclusivement que nous les avons posés; c'est
donc à ce titre aussi qu'il en faut faire usage; il ne faut pas que l'esprit de système arrive à en fausser l'application. Gardons notre boussole; mais souvenons-nous qu'il y a l'écueil et le flot. En vue de ceux-ci, je voudrais ce soir dresser la carte maritime, marquer la place des bouées protectrices, indiquer les courants, jeter la sonde sur quelques fonds. Le résultat serait peut-être de faciliter nos voyages d'esprit, et en nous gardant de jugements précipités qui ont coutume de courir le monde, de nous conduire au port de vérité, but de l'efTort chrétien que nous tentons
Pour éclairer ce travail, je vous propose une distinction qui n'est pas rigoureuse, car de l'un à l'autre de ses deux termes, le passage est sans frontière fixe; mais qui répond cependant aune réalité sociale, en ce qu'elle désigne en gros des groupes étages et appelle des solutions distinctes, bien que connexes.
Je distingue entre la femme manouvrière et la femme remplissant ce que j'appellerai une fonction sociale rétribuée : telle la femme professeur, la femme avocat, la femme notaire, la femme artiste, la femme médecin ou infirmière, la femme directrice d'administration, inspectrice, etc.
Je commence par ce dernier groupe, parce que peut-être un peu moins de complexité se fait voir dans l'examen des faits qui le concernent, et qu'il i convient de naviguer par escales, dans l'océan de choses que, Dieu aidant, nous voulons conquérir aujourd'hui.
La petite bourgeoisie urbaine étant, ainsi que nous le disions, atteinte directement et principalement par les effets sociaux qui sont la source du féminisme, le problème du travail se pose pour elle tout particulièrement angoissant. Celle qui n'a pu songer au mariage parce que, n ayant point de dot, elle ne voyait autour d'elle, dans son monde, que des prétendants à la dot; celle qui espère, mais qui juge à bon droit que deux sûretés valent mieux qu'une, et qui d'ailleurs, en espérant, doit vivre; celle qui a fini par rencontrer un brave cœur qui voulût bien l'épouser pour elle-même, mais qui, le voyant lutter péniblement, veut partager sa cbarge; enfin celle qui matériellement pourrait vivre, mais qui veut se donner du large et explorer des horizons : toutes ces catégories et plus d'une autre forment un lot de candidates aux fonctions rétribuées dont j'ai énuméré quelques-unes.
Les carrières libérales ne s'ouvraient guère jusqu'ici qu'aux hommes. On a voulu en forcer les portes ; il en est de grandes ouvertes ; les autres s'ouvriront. Faut-il s'en plaindre? Faut-il s'en féliciter? Les discussions académiques sont ici de peu de poids. Ceux qui les instituent mettent en avant des généralités qui ne peuvent prévaloir contre la poussée des événements et l'empire de
nécessités dont personne ne peut neutraliser Tiniluence.
J'ai dit pourtant que les généralités ont ceci de bon qu'elles servent à fixer l'idéal, et par là à établir les grands plans de l'action, sinon à enserrer tous les faits dans leurs mailles, il est certain que si la femme devait faire absolument fausse route en se livrant à l'enseignement supérieur, aux lettres, à l'art professionnel, à la médecine, au droit ou aux carrières administratives; si elle devait s'y faire tort à elle-même et y faire tort au bien public : premièrement en créant des incompétences, deuxièmement en supprimant à leur profit des valeurs, on ne pourrait demander à la loi, moins encore à l'opinion publique de se rendre complice de l'erreur.
Mais je suis obligé de dire que lorsqu'ils se placent à ce point de vue, nombre d'esprits révèlent une étroitesse qui révolte à bon droit les intéressées, voire les spectateurs qui réfléchissent.
Quelle dose de préjugés ne faut-il pas, pour méconnaître que la femme médecin, par exemple, peut rendre les plus signalés et les plus naturels des services. S'il est une occupation maternelle, ou qui devrait être maternelle, c'est celle-là; les femmes y apporteront les qualités les plus précieuses : attention au détail, intuition vive, charité plus dévouée et moins vénale, délicatesse des procédés et des interventions professionnelles. Il leur en manquera d'autres? Et puis? Que d'hommes manquent des qualités attribuées à l'homme I Us exercent pourtant, et nul n'a envie de leur
retirer leur licence. On exige l'essentiel; mais qui peut dire sérieusement qu'il suffît d'être femme pour en être à coup sûr dépourvu?
Ceux qui s'inquiètent de voir la modestie féminine engagée dans des occupations délicates, devraient penser aussi à la modestie des clientes. Mais il en est qui ne savent pas voir les choses les plus simples. Ce qui se faisait hier, pour de tout autres raisons d'ailleurs qu'ils ne pensent, leur semble cela même qui doit se faire demain. Encore faut-il leur faire savoir que l'hier dont ils parlent est trop court, et que s'ils lisaient mieux, ils sauraient que la femme médecin ne fait que renouer une des antiques traditions de l'Europe.
Je n'ai pas d'autre pensée au sujet de la femme avocat, de la femme notaire, de la femme juré, au besoiu de la femme juge. Je vois bien ce qui pourra leur manquer, mais je vois aussi ce qu'elles fourniront, et toute balance faite, je ne m'effarouche pas. Les affaires familiales litigieuses, les affaires criminelles concernant des femmes me semblent être une matière toute trouvée pour leur compétence. Si Ton disait que celle-ci n'existe point, je dirais à mon tour : Nous sommes donc bien coupables de confier à des êtres si dépourvus l'éducation de nos enfants ! Faut-il donc moins de jugement pour pétrir une àme neuve que pour étudier un dossier? Ou faut-il moins d'énergie patiente pour réussir dans le premier cas que dans le second?
D'ailleurs, qu'on veuille bien le remarquer en généralisant de façon à faire profiter de cette
observation toutes les carrières libérales : Il n s'agit pour personne d'imposer la femme soit à une collectivité désarmée, soit à ceux des particuliers qui n'auraient pas confiance. Il ne s'agit pas d'imposer la femme, il s'agit de la laisser disponible, ou éligible, et dans ces termes, il faudrait manquer de justice à un degré rare pour résister et fermer des carrières à un groupe important sur la seule foi de généralités sans valeur.
Dès avant la révolution, Turgot avait l'ait proclamer le principe de la liberté et de la propriété du travail pour les deux sexes. Ni l'équité ni la sagesse sociale ne peuvent lui donner tort.
Considérée comme personne, et c'est ainsi que le christianisme nous apprend à l'envisager, la femme a le droit de décider elle-même de sa vocation, au lieu de lavoir trancher par un de ces grands principes qui, ne fussent-ils pas même, comme tels, éminemment discutables, ne prouveraient en tout cas rien du tout en face d'un cas particulier, et ne pourraient peser qu'arbitrairement sur une conscience individuelle.
Ce n'est pas faire injure au législateur que de dire : Une jeune fille qui apprécie son cas ; qui a les siens pour guider son inexpérience ; qui est engagée dans des faits complexes dont elle seule peut connaître, une telle jeune fille est meilleur juge de sa vocation que le gouvernement. Si l'on contraint son choix en lui fermant d'office telles carrières, on revient au système d'incapacités que les hommes se sont hâtés — lentement, je
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dois le reconnaître — d'abolir pour eux-mêmes, et il ne devrait se trouver personne pour soutenir un tel abus.
Autre chose est de dire avec quelques penseurs : Je ne conseille pas aux femmes de se jeter en masse dans tel genre de carrières. C'est là un conseil qui peut être précieux, parce qu'il peut épargner aux intéressées de grandes déceptions. Mais que ce soit la loi qui impose ce conseil, non; car la loi est un outil grossier, qui ne distingue point les espèces. On ne pourrait intervenir en son nom — du moins à titre définitif — que si la femme comme telle était reconnue incapable. Or le prétendre est une grossièreté, à moins que ce ne soit une incommensurable sottise. Qu'on laisse à toute personne humaine la liberté dé ses choix ! Il en est qui se tromperont; mais on se trompe bien davantage à exclure en masse. En tout cas, s'il peut y avoir des transitions à ménager et un tournant à prendre, soit! mais qu'il reste entendu que dans une civilisation avancée comme la nôtre et dans une civilisation chrétienne, l'attribution des rôles par grandes masses et par force est une erreur énorme, et une injustice.
J'ajoute que c'est une cruauté ; car s'il est vrai, ainsi que je l'ai fait voir, que la crise féministe a été provoquée avant tout par des nécessités vitales, de quel cœur fait-on preuve quand on veut tranquillement sacrifier ces nécessités à des a priori simplistes?
La femme est faite pour le foyer, disent certains, et aussitôt ils en concluent qu'il faut l'y
attacher comme la chèvre au piquet ou comme le prisonnier à sa chaîne. Mais si la femme n'a point de foyer? Si elle n'en peut avoir? Si son foyer est éteint? Si au contraire, bien vivant, ce foyer a besoin qu'on l'alimente? Si l'homme n'y suffit point ou est indigne? Si un surcroit d'activité, une fois sa tâche accomplie chez elle, pousse la femme à se dépenser au dehors? On ne répond pas à de telles situations en se renfermant dans un bel axiome. Les partisans rigides de la femme au foyer voudraient-ils dire ce qu'ils feront des 100.000 travailleuses qui, à Paris seulement, vivent en dehors du mariage? On ne résout pas ainsi les questions par des mots; il faut songer aux faits, et ceux-ci sont trop complexes, notamment aujourd'hui, pour se prêtera la domination des maximes.
Je veux dire un mot spécial de la femme artiste, parce que je vois la plupart des gens se faire une idée très fausse de ce qu'elle peut apporter de ressources au travail collectif d'embellissement et d'interprétation idéale de la vie. Ce travail est chrétien en soi ; car l'art est fils de Dieu, disionsnous avec Michel- Ange. Qu'on puisse le dévier ainsi que tout, il n'est que trop vrai; la femme s'y est employée quelquefois avec l'homme ; mais les abus ne peuvent pas nous faire oublier la grandeur. L'art est grand, et il peut opérer de grandes choses. Or, pour lui faire donner tout son dû, la collaboration de la femme n'est pas vaine.
On a défim l'art : L'homme ajouté à la nature,
homo additus naturde : il y faudra joindre la femme. L'émotion de la femme en face de la nature et de la vie n'est pas identique à la nôtre ; elle en est la complémentaire. De plus, la femme est seule à éprouver certaines émotions ; elle seule pourra les dire. Croit-on que les tendresses du Lerceau, le rêve d'amour que Dieu a béni et qui a pris forme en un petit être exquis et faible, et le poème des soins maternels, et les premières caresses gauchement enivrantes, et les soucis cuisants et doux, et les peines de plus tard, et les séparations déchirantes, les départs et la mort : croit-on que tout cela n'est pas senti plus profondément, plus personnellement et donc ne peut pas être rendu avec plus de justesse par la femme? Le roman féminin en donne la preuve péremptoire; la peinture et la sculpture féminine nous le montreront un jour.
Rien ne peut empêcher que la femme, qui est pleine d'aspirations et d'émotions, ne les traduise aux yeux ; rien ne peut l'en empêcher, dis-je, si ce n'est l'absence d'un outil approprié, d'un métier qui réellement lui soit propre. Et précisément, si aujourd'hui les expositions féminines, déjà si intéressantes, ne sont pas encore à la hauteur qu'il faudrait, qu'on ne songe pas à s'en étonner si la femme, sauf de rares et d'ailleurs admirables exceptions, n'est encore qu'une commençante.
Depuis 1892 seulement la femme est admise à l'école des beaux-arts. La premiers chose qu'elle y a faite a été de copier les hommes, parfois de les singer, c'est-à-dire de les exagérer, et d'en
prendre surtout les défauts. Se défiant d'ellemême en face de la nouveauté de son cas et du sot persiflage des critiques, elle a hésité, ou elle a outré, comme les timides. N'ayaut pu se constituer encore un milieu, elle a subi le milieu masculin et lui a permis d'opprimer ses qualités propres. N'a-t-on pas vu les premiers chrétiens, en dépit des trésors d'art qu'impliquaient leurs nouveaux sentiments, peindre et sculpter selon les formules des écoles païennes? Ne sait-on pas que Raphaël commença par faire des tableaux à la Pérugin et Beethoven à composer du Haydn et du Mozart? Mais vienne le temps où elle volera de ses propres ailes, la femme prouvera que l'art n'est point complet, si elle lui manque ; que tout un monde est à créer encore ; que la face intérieure et morale de la vie a besoin de son regard et de sa main pour s'exprimer et se renouveler par les moyens de l'art. Si l'Évangile est dans son cœur, il en fera jaillir toutes les sources, et nous verrons notre art chrétien devenir encore plus pénétrant et plus tendre, même après l'Ange de Fiesole, non content de s'être fait voir majestueux ou plein d'éclairs entre les mains d'un Michel- Ange et d'un Léonard.
Vous entendez , Messieurs , qu'en citant ces exemples et en disant ce que pourrait la femme dans quelques-unes des carrières qu'on lui refuse le plus volontiers, je ne prétends aucunement épuiser la matière. Je ne puis dresser ici un catalogue des occupations féminines. J'ai voulu mon-
trer seulement que le préjugé ne doit pas nous tenir lieu de sagesse, quand il s'agit de dirimer une question qui après tout est grave. Nous raisonnons avec hauteur et d'un ton tranchant ; mais peu d'hommes aperçoivent quelle dose d'instinct il y a dans nos raisons et quelle dose d'injustice il y a dans nos instincts. La liberté du travail pour la femme en serait facilement la victime ; j'ai voulu la défendre, heureux d'ailleurs de constater qu'elle se défend elle-même dans une mesure que chaque jour verra s'élargir.
J'accorde néanmoins, et je dois l'accorder pour être cohérent avec moi-même, que les professions féminines à encourager — qu'on ne dise plus imposer — sont celles qui utiliseront le mieux les aptitudes que nous avons reconnu être en général celles qui caractérisent son sexe. La maternité et ses annexes, tel nous est apparu le centre de l'activité féminine. Construite pour être mère en tout ce qui la différencie de l'homme, la femme doit à une saine division du travail de se diriger plutôt vers les tâches maternelles, et les pouvoirs, en y comprenant l'opinion, doivent l'incliner plutôt — sans contrainte — dans le sens de ce qu'elle peut si bien faire, alors que nous le ferions mal.
Pour cette raison, tout en repoussant la formule outrageante en son étroitesse qui veut rejeter la femme « au foyer » comme le prêtre à la sacristie, comme le forçat à la chiourme, j'ai toujours défendu cet axiome : La femme d'abord au foyer. Et en l'expliquant j'ai noté qu'il faut voir là deux choses : premièrement que le devoir, pour la
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femme, hors le cas de nécessité urgente, est de n'accepter au deliors nulle fonction qui se montre incompatible avec ses devoirs d'épouse et de mère ; deuxièmement, que si elle en accepte ou en recherche, il y a un grave intérêt social à ce que ces fonctions ne s'éloignent pas trop, en général, des fonctions maternelles largement comprises.
Nous avons dit souvent que la famille est l'unité sociale : il en ressort naturellement que l'organisation de la famille doit trouver dans le pays son reflet; que l'action de l'homme et de la femme, si nettement difl'érenciée au foyer, ne peut sans confusion et sans perte de bien humain embrouiller au dehors tous ses rôles.
Si les troupeaux de France étaient tous réunis en vie commune, il est probable que les pasteurs ne se mettraient point à brouter, ni les chiens à bêler : chacun garderait sa vie propre. Ainsi, sauf l'étrangeté de cette comparaison, avons-nous lieu de juger ici.
La famille est l'expression de la vie au premier degré, la patrie au second ; mais la chose à exprimer est la même, et puisqu'elle est sexuée au départ, elle doit le demeurer par la suite, autant que le permettent les exigences individuelles, que nous voulons toujours sauvegarder.
Une femme d'intelligence a récemment fait voir quelle place pourrait tenir dans une société bien organisée ce qu'elle appelle d'un joli mot la « ménagère sociale ». On voit d'un seul coup d'œil la multitude des rôles que pourrait recouvrir ce mot, et ces rôles, à coup sûr, conviendraient à la
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femme autrement que celui d'avocat, d'érudit, d'ingénieur ou d'explorateur. Qu'elle soit tout cela, je n'ai plus besoin d'avertir que je ne m'y oppose point; je demande que nul ne s'y oppose ; je pense qu'elle s'y peut distinguer; mais les masses obéissent à des lois qui se déterminent par la considération des ensembles, et tout en demeurant libéral, il n'est pas défendu d'indiquer, pour la masse, où est le meilleur emploi des forces.
Or je dis que la femme qui ne peut pas se marier emploiera mieux sa vie — sauf vocation spéciale — à quelque chose qui ressemble à ce que serait cette vie dans le mariage ; qu'à plus forte raison la femme mariée, si elle doit chercher au dehors un supplément d'activité, le trouvera mieux dans un domaine similaire au sien que dans des domaines disparates, et qu'à plus forte raison encore, la veuve, si elle veut faire profiter la vie collective de ses capacités et de son expérience acquise au foyer, fera mieux de se diriger en ce sens-là que de faire des mathématiques.
Je crois dire des évidences.
Je ne vois nullement pourquoi une femme ne serait pas mathématicienne. Je désire qu'elle le soit si c'est sa vocation, mais je dis qu'en général une ftmme rendra plus de services à suppléer, dans la société, l'insuffisance des mères; à développer les institutions qui complètent le foyer : écoles professionnelles, écoles ménagères, écoles maternelles, écoles tout court, institutions pédagogiques, et tant d'autres annexes aujourd'hui à
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peine ébauchées ; à assurer, par des organisations où elle déploierait son génie incontesté, la bonne gestion du bien commun; l'assistance maternelle et à bon marché pour toutes les misères, matérielles et morales; la mise en œuvre effective des idées de coopération, de suppression des intermédiaires parasites entre le producteur et le consommateur... toutes choses que Thomme a su concevoir, mais qu'il ne sait pas appliquer. Enfin, et cette fois dans un sens pratique, l'embellissement de la vie; mieux encore, sa moralisation prêteraient matière à des initiatives féminines d'une valeur autrement précieuse que la concurrence étourdie que certaines entendent faire à l'homme.
En Suède ) l'influence de la femme est considérable dans l'éducation, la moralisation, l'hygiène, l'organisation du travail. Une femme. M"" Agda Montelius, a été chargée officiellement d'organiser l'assistance publique. Voilà qui est bien comprendre! En orientant ainsi chacun vers ce qui lui semblera naturel et facile, on prépare des succès dont profiteront et le bien commun et chacun de ceux qui auront ainsi suivi la nature.
Organiser plutôt que produire; produire plutôt qu'organiser : telles semblent être, en gros, les attributions les plus naturelles des deux sexes, celles pour lesquelles ils sont respectivement le mieux préparés, soit en raison de leur construction initiale, soit en raison de leurs aptitudes ou si l'on veut de leurs habitudes mentales, soit finalement en raison des rôles que cette na-
ture et que ces habitudes confèrent à la femme et à l'homme, relativement à ce qui est le fond tout premier de l'existence : je veux dire l'organisation de la famille, pour l'élaboration et la conservation de la vie.
Nous avons maintenant à parler de l'ouvrière manuelle et des pénibles conditions qu'a créées pour elle la crise économique moderne. Quelle est cette condition; quel bien ou quel mal en sortil ; que tenter en vue de l'améliorer dans la mesure du possible; que penser du salaire féminin et quelles difficultés seraient à vaincre pour établir sa quotité normale ; que faire en attendant et quel est pour nous tous le devoir : telles sont les questions nouvelles que le féminisme pose, et auxquelles je voudrais donner avec vous une réponse de chrétien.
Ce qui est nouveau, Messieurs, relativement aux classes populaires, ce n'est pas le travail de la femme : l'ouvrière a toujours existé; tout au moins elle est apparue dès la disparition de l'esclave. Mais le problème actuel est posé par les conditions actuelles du travail : travail au dehors, à l'atelier ou à l'usine, au lieu du travail domestique et des poétiques veillées d'hiver; travail pénible, prolongé, absorbant, au lieu de l'appoint tranquille de jadis; travail, dans ces conditions-là, de la mère de famille aussi bien que de la fille ou de la veuve.
Des féministes trouvent ce changement tout à fait heureux; il nous rapproche, disent-ils, de l'heure si longtemps attendue où l'émancipation iéminine sera complète. Seuls le salaire, l'hygiène et quelques conditions accessoires devront être réglés.
Je ne suis pas de leur avis.
Je vois bien les avantages qu'il est possible d'attribuer au travail féminin, même dans les conditions que je viens de dire. La femme en deviendra plus indépendante ; cette indépendance lui pourra servir à choisir un époux avec plus de liberté; à l'attendre au besoin, à le trouver plus facilement peut-être — ce n'est pas toujours vrai — que si elle ne lui apportait que des charges. N'ayant pas de dot à offrir, son métier lui en fait une ; en un sens la meilleure de toutes, en ce que, tenant à la personne, elle n'expose pas celle-ci à n'être regardée par le prétendant que comme le titulaire d'une fortune, par suite comme un accessoire du contrat.
Par ailleurs, le travail, sous certaines conditions, serait l'ami des bonnes mœurs; il ruinerait laprostilution, en donnant à la femme le sentiment de sa valeur et en ne faisant plus dépendre son sort de l'accueil qu'elle fera à des propositions flatteuses ou grossières.
Dans les pays du nord où le travail des femmes est organisé, la prostitution même dorée périclite; le demi-monde est inconnu ; nulle femme perverse n'est recherchée comme chez nous par fantaisie ou vanité fanfaronne ; point de femmes
entretenues, peii de courtisanes circulant en plein jour. Il est certain que cette supériorité de moeurs tient à l'indépendance de femmes qui peuvent se suffire, et que leur faiblesse en face de la vie ne jette plus presque fatalement à ce honteux esclavage qui faisait bondir Lacordaire.
Voilà le beau côté de la question. Il y a l'autre, et celui-ci même, s'il vous plait de le remarquer, n'est guère intéressant que dans l'hypothèse d'une situation anormale comme la nôtre. Si l'homme pouvait subvenir à lui seul à l'entretien de sa famille, il ne demanderait à la femme que des services familiaux ou personnels ; il pourrait donc épouser celle-ci pour elle-même, sans dot ou sans l'équivalent d'une dot. Quand il aurait des filles, il ne serait pas obligé de les jeter aux graves périls que nous venons de signaler, car de deux choses l'une : ou il les garderait avec lui jusqu'au mariage, occupées aux travaux d'intérieur, ou, leur trouvant une place suffisamment rémunérée, il ne les exposerait pas aux tentations de la misère.
Tout se tient, dans les effets de la grande tourmente économique. Mais qu'on se rende compte que si les nécessités actuelles sont urgentes, ce n'est pas une raison pour déplacer notre idéal ; pour dire : La femme ouvrière au dehors est un progrès sur le passé.
« L'ouvrière! mot impie, s'écriait Michelet, mot sordide qu'aucune langue n'eut jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui balancerait à lui seul tous nos pro-
grès. » Et Jules Simon, après un an passé à inspecter les grands centres industriels en vue précisément de cet objet, concluait : « Il y a dans notre organisation économique un vice terrible qui est le générateur de la misère et qu'il faut vaincre à tout prix si l'on ne veut pas périr : c'est la suppression de la vie de famille. La femme, devenue ouvrière, n'est plus une femme. »
Notez que les mêmes conclusions étaient adoptées, quarante ans plus tard, en 1901, après une vaste enquête, par les inspecteurs du travail de Tempire allemand^. Les socialistes, très attentifs à ces problèmes, reconnaissent ces conséquences. « Il n'est pas douteux, écrivait Bebel-, qu'avec le développement pris par le travail féminin, la vie de famille va se perdant de plus en plus pour l'ouvrier; que la désorganisation du mariage et de la famille en est la conséquence ; que l'immoralité, la démoralisation, la dégénérescence de l'espèce, les maladies de toute nature, la mortalité des enfants augmentent dans d'affreuses proportions. »
Chose horrible à penser ! certains de ceux qui opèrent ces constatations et qui se disent les plus féministes des féministes, s'en réjouissent comme d'un résultat propre à hâter l'avènement d'un état de choses où la vie domestique se réduira, disent-ils, au strict nécessaire. On sait ce que cela signifie !
1. On troure un résumé de leur rapport dans la Réforme 50ciale du 16 janvier 1902.