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De telles pensées nous avertissent de la direction que doivent prendre les nôtres. Il suffit de tourner le dos pour rencontrer le vrai. La famille avant tout ! tel est pour nous le mot d'ordre, parce que, nous l'avons rappelé vingt fois, la famille est la cellule mère dont la multiplication variée crée le corps social; dont la santé est donc la condition toute première de la santé sociale. Or la famille qu'est-elle, en l'absence de la femme? « La femme, c'est la maison », disait la loi de Manou. Lisez le portrait de la Femme forte, vous verrez quel sentiment de cette vérité avait le vieux judaïsme. Tous les siècles l'ont eu, et la raison n'en est pas difficile à comprendre.
Prenez un ménage ouvrier. Le père gagne tout juste de quoi suffire au budget commun. On s'inquiète et l'on souffre. Alors, croyant bien faire, la femme cherche de son côté à gagner quelque argent; elle s'embauche. Mais voici que ses longues absences préparent à la maison l'anarchie. L'intérêt primordial, qui est celui des enfants, périclite. De mère qu'était la femme, elle devient pourvoyeuse. Elle n'est même plus nourrice ; elle confie les petits ; elle ignore les plus grands ; elle n'aura plus le loisir des tendresses et des légers soins; elle laissera refroidir le nid dont les oiseaux ont besoin si longtemps avant de voler de leurs ailes. Son mari, en rentrant le soir, ne trouvera pas non plus Vintérieur, c'est-à-dire à la fois le home chaud et confortable de l'Anglais, le foyer du pays de France. Alors, il sortira; il ira chercher au cabaret la détente et le petit luxe
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vital que ne lui offre point le logis. La femme, qui a délaissé, sera délaissée à son tour; la bonn^^ foi d'un départ créera la mauvaise foi de l'auti • l'alcoolisme pourra venir, puis la démoralisation, puis tout*.
On avait cru faire un bon calcul en se proposant d'additionner deux salaires, et très souvent, le plus souvent peut-être, on sera dupe ; parce que l'intérêt économique, pour la famille, dépend en grande partie de l'intérêt moral; parce que la nourriture que la femme ne prépare point, coûte plus cher; parce que les occasions sont plus nombreuses, au dehors, de dépenses supplémentaires; parce que la santé se maintient moins heureuse, et que le travail de tous en dépend; parce que la désaffection du foyer vidé creuse le gouffre de l'alcoolisme et de la débauche ; parce que les dépenses de l'intérieur, mal surveillées, se multiplient pour tous les articles; parce qu'en un mot, si la femme c'est la maison, la femme, c'est aussi, pour le ménage de l'ouvrier, la richesse.
Au lieu de se consacrer à augmenter la quotité du salaire marital, la femme fera mieux le plus souvent de se consacrer à augmenter, par l'organisation, ce qu'une femme de sens appelle sa « puissance d'achat », et j'ajoute : sa puissance de bonheur, par l'harmonie et le charme que des soins attentifs lui permettraient d'introduire au
1. J'ai toujours constaté, disait un chef d'atelier, que le mari qui se conduit le mieux est celui dont la femme tient bien le ménage et élère le mieux ses enfants, malgré des ressources moindres. Cité par Gh. Poisson, Le Salaire des femmes.
foyer. L'intérêt vrai, c'est, au prix de tous les efforts ou même de souffrances et de sacrifices momentanés, de maintenir la vie de famille, avec son cortège de respect, de tendresse, d'économie attentive et de bonnes mœurs.
Alors, que faire? Interdire le travail de la femme au dehors? Un insensé pourrait seul formuler cette réponse. La vie est trop complexe, et les interdictions ne distinguent point. Dans les classes ouvrières, c'est fort souvent le chômage du père, qui chasse la femme de la maison. Quand elle en est sortie, il arrive qu'elle persiste en prévision d'autres chômages, ou par l'envie de mettre un peu plus de large au foyer. C'est un mauvais calcul fort souvent; mais comment les pouvoirs politiques viendraient-ils s'en faire juges? Ils ignorent tout de ce qui peut diriger l'action ; ils doivent donc se récuser et ne pas risquer d'empêcher de vivre en travaillant ceux qu'ils ne peuvent pas faire vivre sans travailler.
D'ailleurs, l'interdiction n'atteindrait pas uniquement la femme mariée : elle atteindrait aussi la fille et la veuve ; car on ne pourrait mettre à part la première qu'en créant une prime au célibat immoral et au concubinage. Ne serait-ce pas en revenir, au détriment de l'immense quantité de femmes qui doivent aujourd'hui se suffire seules, à l'horrible dilemme accepté par les Grecs : Ou ménagère, ou courtisane?
Il est des gêna qui ne seraient pas éloignés de consentir à ce qui rendrait cette option inévitable
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Je ne suis pas avec eux. Je trouve cruel de dire qu'il faut ramener la femme au foyer par la forer.
J'entends certes ce que disent quelques-uns savoir que la concurrence féminine est à craindre pour les métiers masculins déjà difficiles; mais est-il juste d'empêcher de vivre une partie de l'humanité pour que l'autre n'ait pas à supporter de concurrence? Puis, sachons voir les choses plus en large. Si des femmes travaillent — j'entends hors de tout dommage familial — l'humanité rendue plus riche par plus de travail utile sera mieux en état de supporter les effets de la concurrence. Celle-ci ne sera que momentanée, car il y a lieu de penser que la force des faits amènera pour la classe populaire, ainsi que nous lavons requis pour la classe bourgeoise, une division du travail qui ramènera la femme à ce que l'expérience aura démontré être ses aptitudes spéciales. La lutte ne peut pas être un état durable, entre deux êtres doués de raison et destinés par nature à se compléter.
J'opine donc pour une large liberté du travail. Mais la difficulté subsiste.
La solution serait-elle de ramener le travail au foyer? Ce serait très bien si en raison de phénomènes bien connus des économistes, ce n'était pas précisément là que se trouvent les salaires de famine; si l'atelier et l'usine ne faisaient pas de la chambre où l'on travaille à domicile une annexe non surveillée, où le travail est plus pénible, parce que l'installation en est mauvaise; où il est moins hygiénique, dans
des locaux sans air, quelquefois dans de vrais bouges ; où il dure plus longtemps, parce que nul règlement ne le limite ; où l'on profite de cette durée épuisante pour avilir de plus en plus les salaires, l'offre étant toujours là d'une misère plus navrante qui ruine l'autre.
Les faits sociaux sont le désespoir du penseur. On ne sait que dire, en face de leur complexité redoutable. L'étoile serait dans cette direction-ci : Relever assez le salaire de l'homme pour que la femme, épouse, fille ou sœur puisse se consacrer exclusivement aux tâches domestiques. Ensuite moraliser, et pour moraliser, christianiser, afin que le salaire si péniblement conquis, si impatiemment attendu ne s'écoule pas en vices. Songez que la France donne chaque année un milliard et demi à l'alcool! Les classes ouvrières sont pour la forte part dans ce chiffre ; or il suffirait de le doubler pour remplacer tous les salaires de femmes.
Ce qu'il faudrait encore , ce serait moraliser aussi la femme et la former à son rôle d'administrateur du foyer assez pour que ses petites ressources donnent tout leur rendement utile. Les écoles ménagères sont sous ce rapport un grand élément de progrès; la Belgique en a tiré de grands biens ; la France qui y vient à peine y met assez d' ard eur pour faire concevoir des espérances .
Tout ce qui travaille à reconstituer la famille, à améliorer ses conditions de vie matérielle et morale : tels les jardins ouvriers, les œuvres d'habitation à bon marché, les cercles d'études
126 FEMIMS.ME ET CUUISllAiMSME.
pratiques, les sociétés de prévoyance et de secours mutuel, est à encourager comme corrigeant pour une part les redoutables nécessités qui oppriment la femme.
Mais en attendant, hélas! que le mal soit vaincu, il faut vivre avec lui, et puisque la femme travaille; puisque longtemps et en grand nombre elle devra travailler, du moins faut-il que Tcffort immoral que notre société lui demande ne ruine pas tout en elle sans lui apporter rien.
Le salaire féminin! Question redoutable et qu'on ne peut aborder sans un serrement de cœur ! Songez, Messieurs, sachant le prix de la vie, à ce que représentent pour la femme qui doit se suffire les salaires que je vais vous citer.
Excusez-moi d'exposer ici ce lambeau de statistique; nous sommes devant Dieu, nous pouvons bien étaler à ses pieds les misères de nos sœurs.
Méditez donc les chiffres suivants.
Les femmes employées dans la grande industrie gagnent généralement entre 2 et 3 trancs ; mais c'est souvent aussi 1 fr. 50.
Dans la petite industrie, les salaires sont plus bas, parce que le travail est moins organisé; parce que les ouvrières isolées sont moins en état de se défendre. Leur salaire ordinaire, quand elles sont au service d'autrui , est de 1 fr. 75 à 1 fr. 50, ce qui revient, défalcation faite du minimum nécessaire au logement et à l'entretien, à
environ 0 fr. 80 ou 0 fr. 55 pour vivre. Et cela fort souvent pour 12 heures de travail.
Les brodeuses de profession qui travaillent pour les magasins de lingerie ou d'articles de fantaisie gagnent 1 fr. 25 oui fr. 50 par jour; les plus habiles 1 fr. 70 à 2 francs. A la campagne, 1 franc, 1 fr. 25, 0 fr. 85 ou 90.
Je ne parle pas des industries qui périssent : telle la dentelle à la main, qui en certaines régions procure à des ouvrières de mérite, pour 10 heures de travail, 7 ou 8 sous par jour.
La petite bijouterie à bon marché procure
1 franc ou 1 fr. 50 de salaire, au maximum
2 francs.
Les fabricantes de jouets parisiens gagnent encore moins : 90 centimes, 1 franc, 1 fr. 50.
Les couturières de province, après 2 ans d'apprentissage pendant lesquels elles n'ont pas été payées, débutent à 30 ou 40 centimes par jour. Après six mois : 0 fr. 50 ou 75. Les ouvrières âgées ont 1 fr. 50 ou 2 francs. Trois francs est un maximum; 3fr. 50, c'est la fortune.
Les ouvrières en petite confection gagnent pour des journées de 12 à 15 heures de travail acharné 1 fr. ou 1 fr. 50.
En lingerie, il n'y a pas de minimum ; la concurrence est effrénée, et à la place de la lutte pour la vie, dit un auteur, c'est la lutte pour la mort qui s'installe. Les salaires de 40 et 50 centimes pour 10 heures et plus de travail sont fréquents, en raison des prélèvements des entrepreneuses et sous-entrepreneuses qui centralisent la beso-
gne. 90 centimes ou 1 franc sont la moyenne pour plusieurs spécialités. Seules les privilégiées arrivent à 2 francs, 2 fr. 50 et 3 francs.
Quelles misères effroyables peuvent s'abriter sous de pareils chiffres, je vous laisse, Messieurs, à le soupçonner ! Quelles hécatombes de forces et de vies doivent résulter d'un tel état économique!
Dans son rapport de 1905, l'inspecteur du travail pour la région du Nord cite un atelier à domicile où deux femmes travaillant ensemble gagnaient 1 fr. 50 à elles deux : 75 centimes chacune, et ce pour 15 heures de travail àla machine à coudre, et elles devaient payer, naturellement, le fil, les aiguilles, le chauffage et l'éclairage!
Ajoutez les chômages réguliers, dimanches et fêtes, plus les chômages accidentels, plus les mortes-saisons si fréquentes dans la petite industrie, et voyez ce qui reste pour vivre! Aussi ne vit-on pas, on meurt! On végète. On se lamente. On se désespère. On tombe!...
Il est des ateliers, à Paris, où l'on ne reçoit pas la jeune fille sans protecteur : elle ne pourrait pas vivre, et l'on ne veut pas se donner l'ennui de constater sa détresse. On lui conseille l'ami qui soi-disant la secourt; lorsqu'elle le quitte, c'est pour tomber à la prostitution, de celle-ci à la prison ou à l'hôpital. Étapes de honte qui sont vite parcourues, et qui accusent une société assez lâche pour ne pas trouver de remèdes à de tels maux ; assez inconsciente pour ne pas y songer, sauf quelques âmes qui écoutent la clameur de détresse.
LE FEiMINISME ET LE TRAVAIL FEMININ. 129
Les économistes ont un joli mot pour qualifier le salaire féminin, et pour excuser par la vertu de ce qualificatif ce qu'il a de honteux et d'atroce. Le salaire de la femme, disent-ils, ne peut être qu'un salaire d'appoint.
Parfait ! — Salaire d'appoint ! — Alors, la jeune fille isolée, la jeune veuve, se trouve tenue d'aller offrir à quelqu'un son appoint! La femme mariée à un homme malade ou infirme aura pour tenir sa maison... un appoint. La femme d'ivrogne, de débauché ou d'incapable se trouvera dans le même cas. Salaire d'appoint, toujours ! Voilà comment les mots peuvent masquer des réalités tristes.
D'ailleurs, je dirai à ceux qui se contentent de ce mot — je concède que le nombre en diminue : Au nom de quoi décrétez-vous que le salaire féminin peut être calculé en tenant compte de cette qualité de principal ou d'appoint dont vous arguez pour le réduire par rapport à celui de l'homme ?
Quand on vous a parlé de salaire familial ; quand on a dit : Payez votre ouvrier de façon à ce qu'il puisse vivre, lui et les siens, vous avez dit : La vie de l'homme et des siens ne me regardent pas ! Mon contrat est réel^ et non pas personnel; je paie le travail selon sa valeur marchande, telle que l'état du marché la détermine. L'argument ne portait pas contre le salaire familial bien compris; mais si vous êtes sincère, vous devez dii-e aussi, quand il s'agit de la femme : Je ne regarderai qu'une chose : son travail. Qu'importe
130 FÉMINISME ET CHRISTUMSME.
qu'elle soit femme, s'il est convenu qu'on n fait état que de la chose et non pas de la personne? Qu'importe que l'homme soitderrière elle ; que la famille puisse espérer d'autres ressources? Cela ne vous regarde pas. Si l'homme consent i vider sa maison de sa meilleure ressource ; si la femme consent à l'elTort, pourquoi leur en retirer le bénéfice? Dites plus sincèrement que vous payez moins la femme parce qu'elle consent à être moins payée. Elle y consent comme le batelier en tempête consent à jeter des ballots de marchandise à la mer. Elle y consent parce qu'elle y est forcée parla sous-enchère, laquelle amène le salaire au taux des plus basses prétentions. Les femmes se font entre elles une concurrence terrible, Messieurs. Tout d'abord par ce fait qu'un grand nombre se contentent et peuvent se contenter en effet du salaire d'appoint, voire d'un salaire de luxe. Certaines travaillent pour avoir un colifichet, et elles gâtent le métier pour les autres. De plus, parmi celles mêmes qui luttent pour le nécessaire, l'absence d'organisation et de prévoyance, jointe au courage forcené que quelques-unes déploient, fait qu'on agit comme dans une foule en danger, où chacun pousse frénétiquement, essayant de dépasser l'autre, tellement que tout le monde succombe.
Ce que le féminisme demande, c'est, pour ses clientes opprimées par nos barbares conditions économiques, le bénéfice de cette maxime devenue fatidique : A travail égal, salaire égal.
Cette formule bien comprise représente sim-
plement la justice. Si l'on considérait la personne, et qu'on mit à en juger la condition un peu de hauteur d'âme, on devrait se dire que ce n'est même là qu'un minimum. Comment refuser à Têtre faible, à l'être dont le travail est double, puisque à peu près toujours, après que la tâche extérieure est remplie, les soins de famille l'attendent; à l'être dont l'effort devrait par conséquent compter double, comme le service du soldat à l'étranger : comment lui refuser du moins l'égalité de traitement qu'il réclame?
Je dis égalité, et j'ai insinué tout à l'heure qu'on pourrait mal comprendre. Je m'explique.
On ne revendique pas une égalisation des salaires qui ne tiendrait nul compte desdiii'éreoces qui peuvent se manifester entre le travail de l'homme et celui de la femme. Il semble démontré par l'expérience que dans la plupart des cas où une même tâche peut être exécutée normalement par l'homme et par la femme, le travail féminin est inférieur : il faudra qu'on en tienne compte. La force physique de la femme est moins grande; elle a un débit moins régulier : des crises d'énervement et des sautes de caractère la traversent. Jusqu'ici, l'instruction professionnelle féminine est plus faible. Il est vrai que la femme est plus consciencieuse, mieux soumise aux règlements, surtout quand c'est l'autorité de l'homme qui les applique; car en face de l'homme, la femme est timide, et elle trouve son autorité plus normale. Au total, il paraît évident qu'il y a infériorité.
Mais si le rendement du travail féminin est gé-
néralement inférieur, est-ce une raison pourdi minuer le salaire de la femme par rapport celui de Thomme qui ferait un même ouvrage? Quand on met en avant la formule : A travail égal salaire égal, on ne veut pas dire : Puisque nous faisons un travail égal, nous avons droit à un salaire égal ; on veut dire, ou Ton doit vouloir dire : Dans la mesure oii nous faisons un travail égal, ou si l'on veut : Pour une part égale de travail, nous avons droit à un salaire égal. Or cette justice est loin de se retrouver dans les faits. Dès le XV* siècle, les salaires de femmes ont été inférieurs de plus de moitié aux salaires de l'hommo Une pareille proportion constitue une énormit< Depuis, une amélioration légère s'est produite; mais l'iniquité subsiste, et je ne puis quant à moi lui trouver qu*une excuse : la situation embarrassée de beaucoup d'employeurs qui, menacés de périr, se contentent volontiers de donner ce que la femme, menacée elle aussi, est malgré tout contente de prendre. Or une considération de ce genre peut bien innocenter des particuliers, mais elle ne peut pas faire qu'on trouve normale une situation qui fait ainsi acception de personnes . L'équité ne sera satisfaite que le jour où devant le travail comme devant le Christ, il n'y aura plus« ni Juif, ni Gentil,... ni femme, ni homme », tous n'étant qu'un en humanité.
Que conseiller, Messieurs, que demander pour obtenir ici une amélioration nécessaire ?
Ce qu'il faut conseiller aux femmes ouvrières.
c'est de mettre de leur côté, et le plus vite possible, la puissance de l'association. Isolées, elles sont nécessairement écrasées ; leur mise en groupe dans des associations professionnelles assurerait leur salut.
Beaucoup me diront que l'exemple des syndicats, chez les hommes, n'est pas fait pour encourager. Je répondrai que je ne suis pas si pessimiste. La politique a fait ici beaucoup de mal; mais ainsi qu'on le disait récemment, il n'y a pas lieu de désespérer, car ce cheval de bataille qu'on appelle syndicat peut être attelé un jour à la charrue pour défricher le vaste champ du travail. Les syndicats, même rouges, ont rendu des services ; les syndicats indépendants — vraiment indépendants — en rendent d'inappréciables. Le syndicat féminin fera encore mieux, s'il sait se garder des envahissements de la passion. Il s'inquiétera de discuter et de soutenir les intérêts communs à telle catégorie d'ouvrières ; il permettra de supprimer l'entreprise qui donne naissance au sweating System ennemi mortel du producteur. Il peut organiser des services de renseignements, de placement, des maisons de famille pour le logement des femmes isolées, des restaurants économiques. Il peut devenir, par le savoir-faire et le cœur qui sont spécialités féminines, une sorte de famille plus large, un État plus petit : rouage intermédiaire, unité de plus haut rang que la famille isolée, dans la grande organisation sociale.
Ce n'est pas sans difficulté que les femmes arriveront à se constituer ainsi : elles ont trop peu de
liens entre elles; elles ont trop peu de loisirs: en quittant leur travail elles retombent presque toutes dans les occupations domestiques; elles se sentent peu portées à la lutte; elles sont soumises, comme les grands opprimés. J'en conclus que ceux qui comprennent et qui peuvent, hommes ou femmes, feront bien de les aider. On s'y emploie; mais la montagne à soulever est lourde. Sur 150 millions environ de population féminine dans les pays civilises, 40 millions sont ouvrières salariées, et 400.000 à peine sont actuellement syndiquées : c'est peu, et la tâche sera difficile. En attendant, les œuvres d'assistance par le travail sont un remède provisoire qui a son prix; il faut louer les générosités qui s'y efforcent, sans trop compter que leur nombre croisse au point de venir à bout des misères.
Enfm, ce qu'il faut réclamer à grands cris pour l'amélioration du sort des femmes ouvrières, c'est l'appui du public. Il peut beaucoup, Messieurs, puisque c'est lui qui paye ; puisque c'est lui par conséquent qui commande. Le sort des ouvrières est au fond entre les mains des consommateurs. Par chacun de ses achats, chacun de ceux-ci exerce un droit de vie ou de mort qui lui impose des devoirs. Le commerçant dépend de lui, et par le commerçant le producteur, et par le produc leur l'ouvrière.
Sans doute, chaque acheteur n'a ici qu'un pouvoir limité, quelquefois dérisoire ou nul; mais ce que ne peut l'isolement, l'association le peut, et de même que j'ai dit : Associez les
ouvrières, je dis aussi : Associez les consommateurs. C'est ce que les ligues sociales d'acheteurs ont compris, et l'on ne peut trop louer l'intelligente initiative qu'elles assument.
Mais puisque ici, devant Dieu, en même temps que nous nous instruisons, nous devons apprendre nos devoirs, permettez-moi, Mesdames — c'est vous surtout que cela concerne — de vous rappeler que même isolées vous pouvez quelque chose pour vos sœurs ouvrières.
Vous pouvez leur assurer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail , si vous voulez penser à elles, et non pas uniquement à vous : je veux dire à vos aises, à vos caprices, à vos commodités infimes, à vos futiles intérêts.
Au lieu de la course au magasin où l'on donne pour rien le colifichet qui vous pare, — pour rien, c'est-à-dire pour la vie de vos sœurs, — restez au fournisseur sérieux qui vous vend à un prix raisonnable.
Au lieu d'exiger à tout prix la livraison de tel article à tel jour, poussant ainsi le producteur à exiger des veillées épuisantes et des heures de dimanche : prenez patience un peu, ou sachez vous y prendre plus tôt. Telle personne qui a attendu six mois avant de commander un article ne tolère pas vingt-quatre heures de retard, à partir du moment où elle a daigné ouvrir la bouche pour faire connaître à un fournisseur son désir.
Au lieu de commander au hasard du caprice, pourquoi ne pas songer au chômage, à la morte saison si dure, quelquefois mortelle pour la pauvre
ouvrière? Au lieu de pourvoir à ses cadeaux l'avant-veille de Noël, l'avant-veille des premières communions, et en général de toutes les occasions à date fixe, pourquoi ne pas prévoir un peu, en songeant aux autres?
Pourquoi marchander sans merci, menacer de quitter le fournisseur ou la fournisseuse, l'allécher artificieusement par l'appât de commandes ultérieures que vous ne voulez point faire, et ce de façon à lui forcer la main, à la forcer par suite à la malheureuse en sous-ordre, qui devra naturellement porter en grande partie le poids de vos exigences?
Enfin, — me permettez- vous, Mesdames, d'aller jusqu'au bout de ma pensée? — pourquoi être si négligentes, si froidement et si inconsciemment égoïstes, lorsqu'il s'agit non plus de commander, mais de payer ? Vous savez à merveille que de pauvres couturières, modistes ou autres fournisseuses à budget restreint attendent avec angoisse la rentrée de leurs notes. Mais vous n'y pensez pas. L'Écriture vous rappelle au devoiret à l'humanité : « Tu n'opprimeras point, vous ditelle, le travailleur pauvre; qu'il soit comme l'un de tes frères ou de tes hôtes. Tu lui donneras le salaire de sa journée avant le coucher du soleil, car il est pauvre et il lui tarde de le recevoir. Sans cela il crierait à l'Éternel contre toi, et tu te chargerais d'un péché. «
J'arrête, Messieurs, cette trop longue et trop courte étude. J'ai le sentiment profond de la
complexité des problèmes proposés et de la vérité nécessairement relative de ce que j'en ai pu dire.
Rien n'est faux, rien n'e st vrai à titre rigoureux dans un état des faits où les courants les plus opposés s'entrecroisent.
Remontons, pour finir, vers ce qui n'est plus relatif, ni complexe, ni difficile à préciser : vers la divine simplicité de l'amour, qui pourrait tout guérir, pacifier, établir en peu de temps dans une tranquillité fraternelle.
Aimez, et faites ce que vous voudrez, pourraiton dire ici comme ailleurs avec saint Augustin.
Quand nous serons chrétiens, Messieurs, toutes les questions deviendront faciles à résoudre. L'égoïsme viril ne se fera plus exploiteur; l'impatience féminine ne se fera plus utopique. Comme dans le rêve prophétique, le loup qui guette la proie de la richesse vivra en paix avec l'agneau qui se contente de l'herbe de Dieu, et la panthère qui bondit librement dans les champs du travail ne déchirera plus le chevreau timide.
Cet idéal est tout en rêve ; mais si ce n'est pas demain que les faits le doivent incarner, dès aujourd'hui pourtant notre esprit doit le fixer, notre cœur l'applaudir, et nos efî'orts pousser vers lui aussi près que possible — ce sera toujours trop loin — le troupeau douloureux, inconscient et coupable dont le monde du travail est la plus vaste part.
LE FÉMINISME