ET LA POLITIQUE
Messieurs,
« En ces jours-là, Débora jugeait Israël. » Ces mots de la Bible, qui nous reportent à trente siècles en arrière, dans le plus lointain passé de notre histoire religieuse, peuvent servir d'épigraphe à une étude chrétienne sur les droits politiques de la femme. Ce n'est pas que le caractère prophétique attribué à l'héroïne de Rama ne vienne ici gêner les conclusions qu'on aimerait à tirer de faits semblables. Toutefois, le génie personnel y a sa part, et Ton peut donc voir dans l'admission de la femme aux rôles politiques sous l'ancienne loi, l'ébauche d'un régime à venir que le christianisme aura rendu possible, dont il aura posé les principes, dont il dirigera, je l'espère, l'établissement.
Vous jugez à ces mots du sujet que nous avons à traiter ce soir.
Que peut penser la religion chrétienne d'une action féminine bien conçue, sagement pratiquée, dans les domaines qu'implique ce mot un peu vague, mais explicite assez pour l'instant : la politique?
Une question d'ordre général se pose, ainsi que toujours, avant les solutions prati(jues; mais celles-ci ressortiront, avec les restrictions que de droit — les réalités en imposent toujours — de la façon dont nous aurons envisagé l'autre
Pourquoi la femme est-elle appelée à s'inquiéter de politique? A quels titres, et sou s quels rapports? Que valent les objections qu'on lui oppose en vue de la renfermer dans un rôle purement domestique ou exclusivement personnel?
Ensuite, sous quelle forme, aujourd'hui, convient-il que la femme fasse œuvre politique? Sa place est-elle devant les urnes? Au parlement? Si elle y doit un jour parvenir, quelles étapes lui conseiller et en quel sens orienter son effort vers la vie publique?
Tels sont nos thèmes successifs d'entretien. Je les aborde avecune certaine crainte que je ne vous dissimulerai pas; car nous ne sommes plus ici dans l'absolu du dogme ; il s'agit de contingences. Je tiens à dire que votre liberté y est entière. S'il m'est donné de l'éclairer, en m'éclairant moimême, par les réflexions graves et la prière de cœur que je vous demande de faire avec moi, j'aurai rempli mon but, et j'en remercierai Dieu.
Demander en général si la femme doit s'inquiéter de politique, c'est demander si elle doit vivre la vie humaine ; si elle doit éveiller sa conscience assez pour percevoir, au delà du cercle étroit de l'intimité familiale, une vie qui ne s'en distingue au fond que par l'ampleur; qui en est le prolongement authentique ; dont le régime a une influence toujours considérable, quelquefois décisive sur les destinées du foyer, de ce foyer dont on dit qu'elle est reine ; c'est demander en un mot si la femme est une personne, au lieu d'un automate qui exécute des fonctions sans savoir où elles portent, dans quel milieu elles tombent, ni ce qu'il en peut advenir pour elle ou pour autrui.
La politique, c'est la vie collective, et de quelque façon qu'on la considère, la femme n'en peut être écartée tout à fait que par l'oubli le plus outrageant de sa dignité de personne, joint à une méconnaissance absolue de ses rôles les plus évidents.
Prenez l'une aprèsl'autre les deux théories qui se partagent en gros les intelligences au sujet de l'origine du pouvoir, vous verrez que ni l'une ni l'autre ne tolère l'exclusion de la femme
D'après la thèse individualiste, la société se compose, ainsi que le nombre d'unités, de personnes humaines indépendantes, qui ne s'engagent que de gré à gré, en vue de trouver dans leur
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groupement des avantages supérieurs à ceux que l'existence isolée nous procure.
On voit que cette conception fait reposer la société tout entière sur la liberté, et que la liberté dont on parle a pour sujet non pas des groupes déjà constitués, mais chaque individu autonome. Dès lors, que dire d'un théoricien qui viendrait affirmer : La femme n'a rien à voir à l'établissement et au fonctionnement du groupe politique? Sa décision ne reviendrait- elle point à dire : La femme ne compte point ; la femme n'existe point ; la femme n'est point individu de notre espèce? Doublure de l'homme, tel est le seul mot qui la peindrait, et si elle valait encore, comme telle, par le fait d'un époux : vierge ou veuve, elle ne serait plus rien, que le vague bâton flottant sur l'océan de la vie sociale.
Que si Ton rejette l'individualisme pour se rattacher à une conception de vie sociale plus scientifique et plus chrétienne, on dira : La société ne se compose pas d'individus sans liens, mais de familles; elle ne repose pas sur l'arbitraire des libertés, mais sur une nature des choses qui agit avant de se faire reconnaître, et que nous devons sanctionner comme exprimant pour nous le plan créateur.
Cette fois, dire que la femme n'a nul rôle politique, c'est dire que dans le plan de la nature, elle ne représente rien, rien, dis-je, qu'une valeur dérivée, utile à l'homme pour constituer le groupe familial, mais n'existant que pour celui-ci, tellement que si elle en est dehors, elle perd toute
espérance d'action publique, et que si elle est dedans, son action n'aboutit qu'à la façon d'une force inconsciente. Tel le vent souffle dans la voile, mais sans savoir où va le bateau. C'est le nautonier, c'est l'homme qui, l'œil sur la mer, conçoit et exécute la manoeuvre.
Ces conceptions, Messieurs, se trouvent jugées par ce que nous avons dit de la destinée féminine à la lumière des pensées chrétiennes.
La femme est une personne humaine par ellemême; mariée ou non, elle compte ; non mariée, elle peut compter mieux, si elle atteint à la moralité supérieure que lui suggère alors l'Évangile. Que si elle a un époux, des enfants, elle compte pour eux, mais sans cesser de compter pour soi, nulle destinée individuelle ne devant être absorbée par des organisations qui ont au contraire pour but de développer des individus, ceux-ci étant, dans l'ordre humain où tout périt, la seule valeur définitive.
La conséquence obvie de cette doctrine, c'est qu'en tout état de cause, une femme aussi bien qu'un homme a devant soi la vie humaine collective comme un domaine où elle se trouve chez elle, dont elle est appelée à jouir ou à souffrir comme nous tous ; à l'égard duquel elle doit se sentir des devoirs comme nous tous; qu'elle doit juger par conséquent, comme nous jugeons, dans la mesure de nos pouvoirs, cette forme supérieure que revêt la commune existence.
Fût- elle exclusivement l'être intime que quel-
ques poètes, serviteurs de notre égoïsme inconscient, veulent rêver, la femme ne doit-elle pas comprendre que son intimité tient au dehors ; que Tair de la place publique est celui même qui active son foyer, qui emplit les poumons de ses enfants, qui peut tuer son mari ou le faire vivre? défendra-t-elle les siens contre les dangers et leur procurera-t-elle les secours sans se préoccuper de ce plein-air de la vie qui les conditionne dès maintenant, et oii ils vont demain chercher le tout de leur existence ?
Que les soucis de la femme refusent de se porter jusque-là, je ne vois plus en elle que l'inconscience de l'être sans raison, au lieu du large regard humain qui doit juger de loin, afin de s'y adapter pleinement, toutes nos tâches.
Le gynécée ou le sérail ont compris et comprennent ainsi l'existence de la femme ; mais une civilisation chrétienne doit avoir d'autres buts; domestiquer la femme, en faire un animal agréable ou utile, ce n'est pas son projet! Qu'elle tire les conséquences de ses vues d'ensemble, et reconnaissant en la femme une conscience, qu'elle ne s'acharne pas à fermer l'horizon devant elle. L'horizon est toujours assez court, pour des êtres qui ne savent prévoir, homme ou femme, qu'à quelques pas devant eux, dans l'océan d'objets qui leur sourient ou les menacent.
Cette considération nous amène à dire que si la femme, ainsi qu'il n'est que trop vrai, n'est pas éveillée encore à cette large vie qui ferait
d'elle dans le plein sens du mot une personne, il faudra l'initier lentement, par une éducation progressive, comme nous disons qu'il faut le faire des couches montantes de cette démocratie encore enfant, dont les caprices de souverain au berceau nous menacent de cataclysmes. Je vois bien ici et là le danger, et c'est pourquoi ici et là je ne refuse pas les étapes. Dès qu'il s'agit de sagesse, l'homme d'Évangile doit être le premier convaincu, lui qui connaît et qui explique, ainsi que je le faisais Tautre jour ', par les nécessités du bien humain individuel immédiatement nécessaire, les longues patiences de Dieu et de son Église. Mais je ne demande pas encore de quel pas il faut marcher, je demande où il faut tendre, et de même que je condamne ceux qui disent : La démocratie ne sait pas se gouverner elle-même : gouvernons-la sans retour, ainsi je condamne ceux qui disent : La femme ignore la politique, alorsfermons ses yeux, son cœur, sa bouche à tout ce qui dépasse l'ampleur du foyer.
Ce qu'il faut faire pour la démocratie qui ne sait pas se gouverner elle-même, c'est de la mettre en état de se gouverner, et ce qu'il faut faire pour la femme qui ignore la politique, c'est, progressivement, de la lui apprendre.
Elle a ce qu'il faut pour s'y intéresser et s'y conduire.
Nous lui avons attribué méchamment — j'espère avec la méchanceté de la science — une tendance