Voir 2* conférence, 2* partie
très marquée à rimmédiat, et une étroitesse relative d'horizon qui est une infériorité en politique. Mais n'allons pas tirer de ce caractère des conséquences outrées et injustes. Il s'ensuit simplement que la vie politique n'est pas la spécialité de la femme; que la nature Ta préparée pour autre chose d'abord. Mais d'abord, cela su])j)ose ensuite, et depuis quand, sous prétexte de vocation quelque marquée qu'elle soit — surtout quand il s'agit d'une vocation de groupe, où les exceptions individuelles peuvent être nombreuses — se croiton le droit d'enfermer un être dans sa spécialité comme dans une gertle?
Il n'y aurait qu'un motif qui pût y décider, ce serait une contradiction manifeste relevée entre cette spécialité et les occupations à exclure. Mais la vie politique de la femme, organisée en sagesse et avec les étapes que de droit, non seulement ne sera pas contraire à ses rôles domestiques : j'ai fait voir qu'elle en est le complément; car, pour soutenir l'époux et pour garder les fils, qui ne voit l'utilité immense chez la femme d'une formation qui fasse d'elle, en tous les domaines où la vie s'exerce, la compagne et l'initiatrice? La lionne n'a pas coutume de rester dans son antre accroupie : elle explore, elle aussi, les fourrés à distance modeste ; elle n'abandonne pas les lionceaux, mais précisément en vue d'eux elle s'inquiète ; elle guette au loin l'ennemi qui pourrait surgir; elle vérifie la taille de leurs ongles, aiguise leur regard à suivre au fond du ciel l'aigle qui passe, et quand ils ont grandi, en attendant
que le désert les prenne, c'est elle qui leur apprend à faire la proie.
Quelles sont les aptitudes requises pour que l'action politique de la femme, sous quelque forme — je n'en décide pas encore — que nous voulions la lui attribuer, se montre heureuse en ses résultats pour le groupe?
Un grand politique a dit que trois éléments contribuent à l'exercice de la souveraineté : la sagesse y la bonté, le pouvoir.
Le pouvoir, n'en parlons point; les femmes l'auront quand il plaira aux hommes de le leur concéder — peut-être un jour sauront-elles le prendre ! — S'il s'agissait de pouvoir moral ou d'autorité, je dirais : La femme y est inférieure très souvent en raison de sa timidité en face de l'homme ; en raison de la nervosité et du caprice que lés formes spéciales de sa sensibilité lui imposent. Mais cette infériorité est relative et se rachète; elle n'a pas empêché les femmes qui au cours de l'histoire ont eu à exercer le gouvernement, de se montrer puissantes en œuvres au moins aussi fréquemment que les hommes; j'ose dire plus, relativement à leur nombre, et il n'est pas inutile de remarquer que le hasard seul les choisissant, puisque toujours ou à peu près elles furent chefs héréditaires, on ne peut pas dire que leur cas fût tellement exceptionnel.
Mais la bonté et la sagesse seraient-elles étrangères à la femme ? La bonté, à certains égards, se-
rait plutôt sa caractéristique. Je fais une restriction, parce que dans la bonté au grand sens du mot entre une part de raison sereine et une conception grave du devoir qui échappe souvent à la sensibilité féminine. Mais la bonté qui est compassion aux misères d' autrui; amour du faible, du petit ; désir de procurer de la joie ; souci de la poule au pot pour le pauvre, bel attribut des vrais gouvernements paternels, la femme en est pétrie, et ce n'est pas une mince qualité pour la vie sociale.
Si nous voulons un jour vaincre la dureté de la vie qui opprime tant de nos frères, et cette misère sociale dont nous nous sommes entretenus tant de fois, il ne sera pas inutile d'associer dans la recherche des mesures à prendre : à Fhomme qui fournirait le regard, la femme qui fournira l'instinct. Il n'est pas sûr, a dit quelqu'un, qu'elle ait une case de moins dans son intelligence, mais il est sûr qu'elle a une fibre de plus dans le cœur. Là où l'homme passe sans s'émouvoir, elle éprouve, elle, ce grand frémissement que l'Évangile attribue au Sauveur en face des souffrances humaines. Qu'on élargisse son champ de vision et que, par une culture plus ouverte, on prolonge plus avant les rayonnements de son cœur, on se rendra compte qu'elle seule a une puissance de sympathie assez vibrante pour éprouver ce que la terre souffre et qu'elle seule est assez dévouée pour se consacrer à la guérir.
La paix, dont les hommes dissertent, dont ils recherchent les conditions d'un esprit attentif.
mais d'un cœur sec et d'une volonté molle, les femmes en pourraient être les héroïnes, comme elles ont été, quand il Ta fallu, les héroïnes de la guerre. Catherine de Sienne prouve Tune de ces deux aptitudes ; Jeanne d'Arc symbolise suffisamment l'autre. Ce que la femme voudra, pourvu seulement que nous lui permettions de le vouloir, ce sera la paix non point par la lâcheté, non point atout prix, fût-ce au prix de l'honneur, mais par la morahsation et la justice, par la conscience supérieure du bien humain et de la valeur divine de la vie.
La femme est créatrice à l'égard de la vie, conservatrice par rapport à ses biens, et à cause de cela elle est moralisatrice par métier, quand elle n'est pas elle-même dévoyée. Celle qui engendre et qui aime a pour ennemi personnel ce qui détruit et ce qui avilit; elle incline donc à l'ordre, à l'harmonie pacificatrice, donc aussi à la suppression par les bons moyens de ces luttes insensées qui déchirent le monde. Ainsi la politique féminine animée par le cœur serait l'authentique prolongement de ce qu'on appelle aujourd'hui les œuvres ; elle n'en prolongerait que mieux le foyer, et au lieu de l'enfer industriel d'aujourd'hui, du redoutable champ clos où la lutte pour la vie fait rage, peut-être la grande puissance de sympathie humaine contenue dans le cœur de la femme, une fois socialisée, pourraitelle créer un jour la maison commune, organisée et pacifiée, plus riche de biens, moins riche de vices, sous le regard du Père des cieux.
La sagesse de la femme est sans doute ce que seraient le plus tentés de contester les détracteurs de son action publique. A ceux-ci, nous avons donné des armes en disant que la fermeté de la raison, la maturité, l'ampleur du jugement sont ce qui manque le plus à la femme. Il s'agit là bien entendu de généralités ; les exceptions trouveraient place en marge ; mais comme telles, ces généralités sont admises, les femmes de sens sont les premières à en convenir. Ce qui est moins sûr, c'est que dans la vie publique, nous tirions de ce fait les conséquences que réellement il comporte.
De ce que l'esprit de la femme manque de quelque chose, il s'ensuit régulièrement qu'elle ne peut faire tout ; mais il ne s'ensuit pas qu'elle ne doive faire rien, et si notre pratique repose sur cette dernière supposition, elle implique un sophisme de fait dont notre société est coupable.
La femme est inférieure dans l'abstrait, mais elle est de beaucoup supérieure dans le concret. La moyenne des femmes est autrement pratique et pénétrante dans les choses de la pratique que la moyenne des hommes. Nous en avons fourni la raison quand nous avons dit de la femme : Elle est une officine de la vie. Au physique par l'enfantement, au moral par l'éducation au jour le jour, elle est destinée aune action essentiellement intime, où la réalité ne risque pas de se voir méconnue par l'idée ; où le contact de la vie, dont elle sent sourdre en soi toutes les sources, doit donner à cette créatrice les grands instincts qui dirigent notre action
réelle. S'il en résulte une infériorité à l'égard des ensembles, des groupes de cas qu'étudiera mieux l'homme, on appellera celui-ci; mais toujours sera-t-il que la femme, supérieure au départ, se retrouvera supérieure encore quant à l'idée morale qui donne la direction suprême. Elle tient ainsi les deux bouts de tout : le réel immédiat et la fin dernière, toute prête à aider l'homme dans le travail de raison qui les doit rejoindre.
On l'a fait observer bien des fois, il n'est rien de plus utile au penseur que de pousser ses spéculations avec l'aide et sous la critique d'une femme supérieure. S'il lui est arrivé de sacrifier trop à l'idéologie, la femme sera là pour remettre sous ses yeux la réalité, avec ses choses et surtout ses personnes, La personne, c'est le fort de la femme. La chose vue, la chose en relation immédiate avec son milieu, c'est sa seconde aptitude. La promptitude géniale dans le coup d'œil est presque aussi fréquente chez elle qu'elle est rare chez les hommes. Si les faiseurs de constitutions et de lois générales l'avaient comme collaboratrice, peutêtre éviteraient-ils plus souvent ce rationalisme orgueilleux et infécond qui corrompt notre vie théorique comme la brutalité corrompt la vie pratique. C'est parce que Bonaparte était femme par ce côté-là que, doué par ailleurs de toutes les énergies viriles, il a su gouverner comme nul autre au monde, et que ce terrible homme a si bien démêlé les endroits où il fallait poser sa main de fer.
A plus forte raison s'il s'agit non de légiférer,
mais d'administrer, c'est-à-dire d'appliquer les idées ou formes légales à leur matière vivante, les femmes formées à ce rôle peuvent prêter à la société un concours éminemment utile.
Somme toute, à quiconque réfléchit, il apparaît que le gouvernement de l'humaDité par l'action des hommes seuls représente un état de civilisation inférieur. Il en est comme du gouvernement parles nobles seuls, ou par les militaires seuls, ou par les gros propriétaires seuls : c'est un régime de castes, et personne n'oserait dire aujourd'hui que le principe des castes ne soit en vie sociale un principe rétrograde. Mais si l'on est d'accord en général, il ne faut pas se diviser en particulier. Exclure les femmes comme telles, c'est bel et bien trier, faire de l'exclusivisme de castes.
Sans doute, il y a une différence entre cette caste-ci et les autres ; moi-même j'en ai fourni le motif : c'est que la caste féminine voit ses unités rattachées une à une à des unités masculines qui ne connaissent plus les castes; qu'ainsi elle se trouve libérée par solidarité familiale, puisqu'il est entendu que la famille est la véritable unité de groupement entre les hommes.
J'apprécie la valeur de cette argumentation; mais elle ne me suffit point, parce que d'abord il est des femmes qui forment des unités à part et dont on ne doit pas faire des épaves ; parce qu'ensuite l'unité familiale ne supprime pas la distinction des personnes, par suite la distinction des valeurs, et qu'il importe à la vie sociale de procurer d'une
façon OU d'une autre un emploi rationnel, et autant que possible complet, de toutes les valeurs qu'elle assemble. Et je dis que cet emploi comporte un déchet immense du fait de l'exclusion des femmes. C'est une face de la vie qui n'est pas représentée, je veux dire sa face intérieure, qui est concentration, cohésion, sympathie, par opposition à la force de dispersion, de différenciation, de conquête que représente l'homme.
L'homme est la force centrifuge ; la femme ramène au centre, vers les foyers de la vie. Avec ces deux actions on fait un monde ; en négligeant plus ou moins Tune ou l'autre, on tend au déliement individualiste, analogue à la nébuleuse qui est matière d'univers, mais qui n'est pas univers, ou bien à la stagnation par égoïsme collectif des groupes familiaux, comme il arrive dans les sociétés patriarcales, et alors c'est la rigidité, par trop de concentration, des planètes mortes et des blocs erratiques.
En France, nous avons souffert successivement de ces deux vices ; mais l'heure actuelle est à l'individualisme outrancier : peut-être est-ce le moment de faire appel à celle qui ne sera jamais individualiste : la femme, qui partout où elle va, demeurant elle-même, emporte avec elle le foyer.
Seulement la question demeure de savoir sous quelle forme se doit exercer son action. Est-ce par le bulletin de vote, est-ce par l'influence? Est-ce par l'éligibilité aux charges, est-ce par meilleur emploi de sa charge première, qui est l'éducation des Français? Les deux systèmes se
peuvent allier sans doute à doses inégales comment faire ce dosage, et pourquoi?
Je lis à chaque instant, dans les ouvrages féministes, un raisonnement de cette forme-ci : la femme est citoyen français : elle est donc de droit électeur et éligible. On n'a pas à se demander quel usage elle fera de son mandat; s'il est prudent de remettre en ses mains cette force. Si Ton consent à discuter sur ce terrain, c'est par pure concession, ou bien dans le but pratique d'obtenir des concours, fût-ce dans le groupe de ces gens apeurés. Là n'est pas la question. Le droit de la femme est certain; on ne peut l'en dépouiller au nom de nulle prudence. Si cela tourne mal, elle ne devra s'en prendre qu'à elle-même, ainsi que nous lorsque nous votons mal. On ne pourra pas plus lui retirer son droit pour ce fait qu'on ne le retire à l'électeur mâle parce qu'il a voté en un certain sens.
Les féministes chrétiens comme les autres se laissent prendre à l'évidence fallacieuse de cet argument; je le constatais il y a peu de jours encore, et celui auquel je pense — c'était cependant un jurisconsulte — croyait donner satisfaction à la sagesse en disant : Puisque l'électorat féminin est un droit, c'est un bien; si c'est un bien, il n'en peut sortir que du bien.
Je regrette de contredire un frère dans le Christ
et un docteur en science juridique, mais je crois pouvoir affirmer qu'il a tort. Sa conception abstraite du droit est trop légère; trop peu de réalité s'y enferme. Le droit de la femme, aussi bien que le droit de l'homme, c'est de vivre, de développer sa vie, de se réaliser en valeur, de travailler par là à son bonheur en concourant à celui des autres. Tout droit qui dépasse celui-là peut bien être un droit théorique, un droit abstrait, un droit relatif à l'homme idéal, un droit par conséquent pour plus tard, si l'ensemble des faits humains veut bien se plier à ce qu'il réclame ; mais ce n'est pas un droit d'aujourd'hui, et l'on ne peut s'en autoriser pour agir préalablement à un examen pratique.
En ce qui concerne les droits politiques de la femme, je n'ai pas de parti pris; nul chrétien ne devrait en avoir ; il faut y regarder, et si le vote féminin doit tourner à l'avantage de la femme qui est également celui du groupe, il faut convenir que le lui refuser serait une oppression et un crime politique. Que si au contraire ici ou là, ici ou partout il doit tourner à mal, l'écarter ce ne sera léser aucun droit, ce sera sauver le seul droit, soit pour la femme elle-même, soit pour tous.
Le terrain ainsi déblayé, je me sens à l'aise pour être libéral. Je voudrais montrer que je le suis : non pas assez peut-être pour satisfaire tout le monde.
Je remarque d'abord que le christianisme, au nom duquel je parle, n'a rien à opposer par lui-même aux droits politiques de la femme.
Le droit de vote au spirituel a été reconnu à la femme par l'Église de la façon la plus large. Au temps où les conciles étaient encore en partie laïques, on y voit figurer des femmes. Au temporel, le moyen âge connut l'électorat féminin , Taccessibilité des femmes aux charges politiques et administratives : on ne voit pas que l'Église, dont la voix était alors écoutée, ait élevé jamais une protestation contre ces pratiques. Bien plus, Innocent IV, sage canoniste en même temps que chef suprême de la chrétienté, reconnaît le droit électoral de « tous les majeurs de 14 ans, hommes ou femmes, que celles-ci soient vierges ou épouses, ou veuves et tutrices de mineurs^ ». Peu de gens aujourd'hui en demanderaient autant.
Nous sommes donc absolument libres.
Que si maintenant je regarde aux arguments de droit que certains voudraient opposer au vote féminin ou à l'éligibilité féminine, je les trouve d'une faiblesse désolante, à moins que ce ne soit d'une injustice et d'une grossièreté qui révoltent.
J'en cite deux parmi les plus « forts ».
C'est que d'abord il serait illogique que la femme, soumise dans la famille, pût gouverner plus ou moins dans l'État. On ne peut à la fois, dit-on, être gouverné dans un groupe inférieur et gouverner dans un groupe supérieur : ce serait le cas du simple soldat qui, demeurant tel, gouvernerait la République.
1. Cf. Hb. Décret Apparalus, 1. V, Ut. XXXII, c. 2. Cité par Paul Viollet, Hist. des institutions politiques et administratives de la France, t. II, p. 86.
Eh bien non! Sans discuter pour le moment la question de savoir si la femme ne serait pas trop gouvernée au foyer, ce que je veux examiner par la suite, je dis que le raisonnement est sophistique. Rien ne s'oppose à ce qu'on soit gouverné dans un groupe inférieur et gouvernant dans un groupe supérieur, si les groupements ne sont pas de même ordre. En 1870, il y avait à l'armée des académiciens, des magistrats, des chefs de l'université qui obéissaient à un simple lieutenant. Le président de la République ne l'eût pas fait, parce qu'il est le chef de l'armée, laquelle est un service public. Mais la famille n'est pas un service public ; l'État n'en est pas chef; il la contrôle du dehors en la laissant se gouverner au dedans, et c'est pour cela qu'une femme soumise à son mari en ce qui concerne l'intérêt domestique peut parfaitement quitter la maison pour remplir son devoir d'électeur, pour siéger dans un tribunal, pour discuter à la Chambre ou au Sénat des intérêts où ceux de la famille se trouvent engagés pour leur part, mais sans que Tautorité qui agit ici et là ait besoin d'être identique. La vie est pleine de ces croisements et réciprocités d'action. Une femme qui a un fils prêtre ou chef d'État lui doit le respect comme tel, mais le chef d'État ou le prêtre n'en doivent pas moins le respect à leur mère. Une femme qui est reine d'Angleterre ou de Danemark n'en a pas moins à l'égard de son époux des devoirs stricts, quinesont limités que par les nécessités de gouvernement. Je vois certes là plus d'une possibilité de situa-
lions délicates, mais de contradictions je n'en vois point, et ce n'est pas cela qui m'empochera de voter pour le vote de la femme.
C'est encore moins ce que disent certains autres pour qui la femme ne devrait être électeur et à plus forte raison éligible que si elle était soldat. J'ai rarement vu discuter une question sérieuse avec des arguments si bas, et si sots. Je sais pourtant des féministes qui trouvent cela sans réplique et qui cherchent à équilibrer l'argument, ne pouvant le vaincre. Ils ont peur eux aussi, croirait-on, que les femmes ne poussent à la guerre par caprice, comme si, n'y courant point de leur personne , elles n'étaient pas exposées à en souffrir ! Cette analyse a de quoi stupéfier partout, mais particulièrement chez ceux qui nous disent que dans la « société actuelle », le sort des femmes dépend entièrement de celui des hommes.
En effet ! le sort des femmes dépend de celui des hommes, parce que la femme donne son cœur, et que là où est notre cœur, là est notre trésor, ainsi que dit l'Évangile; parce que la femme a un époux et des enfants; parce que régulièrement elle n'a pas même en dehors d'eux les ressources qui la mettraient à l'abri du besoin. Dire que la femme n'est pas engagée de sa personne dans la guerre, c'est ignorer la vie ou faire semblant. La femme n'a pas besoin d'aller sur les champs de bataille pour être au nombre des blessés, ni d'exposer sa vie pour la perdre, il suffit qu'elle expose celle qu'elle nous a donnée, celle qu'elle place en nous ! Userait beau vraiment de voir l'homme,
œuvre ou moitié douloureuse de la femme, lui demander de le défendre encore par-dessus le marché, avant de lui conférer un pouvoir dans les affaires communes ! Cette grossièreté n'aurait vraiment pas de nom.
D'ailleurs, en généralisant, on verrait que le principe sous-entendu dans l'argument que j'analyse représente une conception de la société fort rudimentaire. Au point de vue de la science sociale, le service obligatoire pour tous est un préjugé. N'accorder les droits politiques qu'à ceux qui sont appelés à porter les armes, cela nous replace au temps des féodalités militaires, car théoriquement cela signifie que l'unique lien social entre nous est la nécessité de se défendre ou l'envie de conquérir. Dans ce cas, en effet, le guerrier étant le seul à remplir la finalité sociale peut être seul aussi à assumer les responsabilités. Mais dès que le statut social s'élargit jusqu'à comprendre la vie intégrale, il n'y a plus ombre de raison pour refuser les droits politiques à ceux qui se tiennent en dehors du service militaire, s'ils rendent d'autres services. Pasteur dans son laboratoire est une autre valeur française qu'un troupier à la frontière. Ce ne sera pas une raison pour ne pas l'envoyer, lui aussi, défendre son pays s'il le faut : je ne critique aucunement, remarquez-le, notre organisation militaire; je dis seulement que si elle peut bien s'imposer à titre de nécessité pratique, il n'en faut pas faire un dogme, ni s'en autoriser pour refuser à la femme ses droits politiques ; car ce serait se faire voir
162 FÉMINISME ET CIIRISTIANISIIE.
atteint par cette fièvre d'égalité sotte qui ne sait pas distinguer entre l'identité matérielle des services et leur équivalence sociale.
Tournons, Messieurs, cette vilaine page d'égoïsnie.
Il nous demeure acquis qu'aucun principe, ni religieux, ni social, ne s'oppose théoriquement à l'égalité politique des deux sexes; qu'au contraire le droit théorique, la justice idéale plaide la cause de la femme, sans que d'ailleurs, nous y avons insisté, cela puisse suffire à décider du fait. Les contingences sont là qui attendent un jugement, elles aussi, et qui appellent le respect de notre action autant que l'idéal exige le respect de la pensée.
Nous en sommes donc à la question de sagesse.
Faut-il, ne faut-il pas donner à la femme le droit de vote?
Faut-il, ne faut-il pas en faire un député, un sénateur, un ministre, un chef d'État?
C'est une question d'appréciation, et comme le milligramme de mon opinion ne se donne point d'importance, je vais surtout mettre sous vos yeux les éléments de solution.
Je rappelle qu'en écartant la femme des fonctions publiques, on prive celles-ci de valeurs morales et même intellectuelles dont nous pourrions sûrement profiter. Que de femmes gouverneraient aujourd'hui la France mieux que la plupart de nos législateurs!
J'entendais dire à l'un de nos élus que sur la
plupart des questions d'affaires, à peine vingt ou trente députés sont sérieusement compétents. Les autres connaissent... la politique, c'est-à-dire rien du tout, à part leur intérêt électoral. Il en est de même proportionnellement en tout le reste, de sorte que l'apport féminin n'aurait pas trop de peine à se rendre utile. Tout ce que nous avons dit de ses qualités, de ses capacités, des richesses d'âme qui lui sont propres, prendrait sa pleine valeur au pouvoir. Si d'ailleurs, par ce fait, quelques individualités féminines voyaient se relâcher leurs liens intimes, ce qui n'est pas inévitable, les féministes pourront dire que ces prétendues déclassées de la famille viendraient au secours d'un nombre incomparablement plus grand de déclassées de la misère et du vice.
Cette façon de raisonner n'est pas méprisable. Pourtant, à essayer, on se trouverait vite en face des difficultés, peut-être des désenchantements. Les mœurs ne sont pas faites chez nous à regarder une pareille intrusion d'un œil calme. Même d'ardentes féministes n'osent pas y penser. Les couloirs de la chambre, et moins encordes ruelles électorales qui y mènent ne leur semblent endroits où hasarder avec leur personne leur honneur, l'intérêt de leurs enfants, la paix de leur intérieur, toutes les choses délicates et sacrées dont elles ont la charge. Celles qui y viendraient actuellement seraient probablement les moins sages, les plus intrigantes, les moins attachées aux devoirs traditionnels, qui se trouvent être en même temps les premiers devoirs. Quelques célibataires tapa-
geuses brigueraient les mandats ; les vraies femmes s'en écarteraient, et peut-ôtre le résultat ne serait-il pas celui que nous cherchons : ce serait un peu plus de désordre, de désarroi moral, de bruit.
En ce qui concerne les droits d'électeur, les difficultés sont moins graves : elles subsistent pourtant. On ne peut plus dire cette fois que le fait de jeter un bulletin dans l'urne va détacher la femme de ses devoirs ; mais le bulletin ne va pas seul : les pensées le suivent; les réunions électorales le précèdent, et nous savons par la façon dont se conduisent les bonnes élections comment peuvent se traiter les mauvaises. Le milieu électoral actuel est presque un mauvais lieu; la moralité de l'homme s'y émousse; celle de la femme y peut périr, et elle est trop précieuse pour qu'on Texpose ainsi de gaîté de cœur. Le pouvoir n'est pas une école de vertu, l'histoire nous le montre assez. Or la courte épopée des gouvernements populaires est là pour faire voir que le pouvoir en se répandant répand la corruption du pouvoir. Les femmes, en s'abstenant, peuvent beaucoup contre cette dépravation; dans le cas contraire, on peut redouter qu'elles ne s'y jettent autant et plus que les hommes. Nous avons dit : Ce par quoi la femme peut être éminemment utile, en politique, c'est son aptitude à maintenir le regard de l'homme sur les grands intérêts moraux, les grandes causes, et, par ailleurs, sur les réalités positives : en la jetant dans la politique militante, ne lui fera-t-on pas oublier ces objets pour des
intrigues auxquelles certains côtés de son caractère n'offrent que trop de prises?
Donnez-lui, dira quelqu'un, des convictions et des ardeurs; mais ne suscitez pas en elle des passions; vous ne feriez qu'augmenter la dose d'égoïsme et de bassesse que fait voir notre politique; vous donneriez raison pour ce cas au paradoxe amer de l'Ecclésiaste : « J'ai trouvé un homme sage entre mille, mais de femme, je n'en ai pas trouvé. »
On dit : Le suffrage universel sans les femmes est une anomalie, et c'est vrai; mais si le suffrage universel lui-même était une anomalie, voire une folie, ainsi que plus d'un le pense, même parmi ceux qu'il a élevés sur le pavois? Dans ce cas, on saurait que répondre à des arguments de cette forme-ci : « Il est si irrationnel que dans un pays de suffrage universel le suffrage ne soit pas universel; il est si irrationnel que l'alcoolique qui porte ma valise de la gare d'Orléans à mon domicile soit électeur et que ma sœur ne le soit point. » C'est un de nos écrivains illustres qui parle ainsi, et son argument prouve très fort contre l'alcoolique, c'est-à-dire, expliquera l'objectant, contre l'universalité sotte du suffrage masculin; mais il prouve moins en faveur de l'électorat des femmes. On dira : Nous excluons les femmes non pas dans cette pensée absurde que toute femme serait nécessairement inférieure à tout homme ; mais parce que ne pouvant trier les valeurs une à une, et considérant d'ailleurs que le vote des femmes
souffre en général des inconvénients signalés, nous trouvons sage de trier par catégories, de telle sorte que la femme écartée, nous écarterons encore, pour être logiques, ceux des hommes qui ne répondraient pas à des conditions à établir : l'instruction par exemple. Non pas encore qu'en dehors de ces conditions quelles qu'elles soient on ne puisse jamais voter bien ; mais pour ce même motif qu'on ne peut peser les individus, et qu'on classe les séries offrant les probabilités les meilleures. Cette argumentation ne trouve pas en moi les sympathies du démocrate; mais je la reconnais sérieuse, et pour être impartial, je la livre à vos réflexions.
J'ajoute contre le vote des femmes un motif qui certes n'est pas déterminant, mais qui a pourtant son poids, étant donné notre ambiance politique. C'est cette crainte que le vote des femmes devant être fatalement regardé par beaucoup comme un vote indirect du clergé, il n'irrite au suprême degré l'anticléricalisme.
On ne saurait nier qu'au début surtout, l'immense majorité des femmes saura encore moins que la masse des hommes quel emploi faire du bulletin de vote. Où ira-t-elle chercher ses conseils? Près de son mari? Mais sur la question religieuse ils ne s'entendent guère. D'où batailles à la maison, difficultés angoissantes pour les fonctionnaires, inquisition et délation prenant des proportions inouïes. Qui sera responsable de tout? Le curé ; cap si on lui demande des conseils, il lui est difficile de les refuser en matière aussi grave ;
si l'on ne lui en demande pas, il les aura donnés pourtant, parce que son influence sera censée agir à la façon d'un pouvoir occulte, d'autant plus détesté, et la religion fera les frais de la haine.
On sait combien presque toujours, dans l'état actuel de l'opinion, il est imprudent au clergé de se mêler à la politique de personnes : il y sera mêlé alors malgré lui, d'office, en vertu de cette sorte de présomption qu'exploite l'anticléricalisme.
Il est vrai que l'anticléricalisme n'aurait plus cours, si d'un coup, par le vote des femmes, on changeait l'état de choses. Mais d'abord on escompte un peu trop facilement, peut-être, la couleur des votes féminins. La France est grande ; beaucoup d'influences la travaillent; si la peur et si l'arrivisme suffisent à altérer tant de votes masculins, peut-être ces mêmes sentiments, qui engagent la famille, trouveraient-ils un écho dans le cœur de la femme. Et puis, cela ne fùt-il pas à craindre, on s'illusionne en pensant que l'état actuel des faits religieux tient à (( la Chambre actuelle », et qu'il peut se modifier par un tour de scrutin.
Cet espoir est décevant. Messieurs; il ne faut pas que notre prudence s'y repose. Le mal est plus profond et plus vaste ; le vote ou l'abstention des femmes n'égale point son ampleur, et comme d'ailleurs en France, à l'heure qu'il est, la question religieuse décide de presque tout, si le vote des femmes devait réduire l'anticléricalisme, c'est bien simple, on ne nous l'accordera pas. Si on
1G8 FKMINISME ET CHRISTIANISME
nous l'accordait par surprise, nous l'aurions vite perdu. On attendrait, pour l'installer, le moment où par l'éducation athée on se croirait suffisamment garanti contre les effets de « l'obscurantisme ».
Aux congrès féministes de 1889 et de 1900, on vit de nombreux orateurs repousser les droits politiques des femmes « parce que les mythes religieux ont encore sur elles trop d'empire » ; parce qu'elles risqueraient de nous ramener « jusqu'à la théocratie du moyen âge ». Les anticléricaux du nord reconnaissent eux aussi que la femme doit obtenir le droit de vote, mais plus tard, « quand elle aura secoué les vieilles idées* ».
L'assaut est donné à l'âme féminine ; quand on croirait avoir emporté la place, on se hâterait de distribuer des armes aux vaincues, devenues fraternelles aux vainqueurs. Jusque-là, il y aurait peu d'espoir pour la femme.
Mais enfin, pour conclure, que faut-il dire du vote féminin? Il en faut dire, chacun, ce que sa conscience lui suggère, puisque nous sommes dans les contingences; mais si j'en puis parler librement, voici ce que me suggère la mienne.
Je crois que les théories ont ici peu de poids et qu'elles auront peu d'influence. Je crois ensuite que les faits et que les conditions imposées à la femme par tout le mouvement contemporain sont en train de plaider sa cause de la façon la plus