‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 18 sur 40 · Marc Hélys, op. cit., p · texte numérisé non relu

Marc Hélys, op. cit., p

efficace, parce que ce ne sont plus des discours, mais des réalités fermes qui d'ici à peu battront le mur de nos citadelles politiques, pour y faire brèche en faveur de la femme. Si partout, dans le groupe féminin, se développent des initiatives ; si l'on assume des charges ; si l'on conquiert une large instruction ; si l'on se fait une valeur personnelle et professionnelle, qui deviendra vite une valeur d'opinion, il ne sera pas permis longtemps de raisonner du suffrage féminin sur le mode académique. Il faudra ouvrir les yeux; palper, souspeined'en être heurté, les réalités survenues ; reconnaître des droits qu'on ne méconnaîtrait que contre soi, parce qu'ils s'imposent d'autorité, non plus l'autorité de la raison théorique, mais celle des choses.

Les femmes sont chez nous électeurs et éligîblés aux conseils régionaux et au conseil supérieur du travail : pourquoi? Parce qu'en masse elles travaillent. Elles sont électeurs aux tribunaux de commerce, pourquoi? Parce qu'elles font du commerce. La chambre leur a accordé le 12 février 1901 — en attendant que le Sénat se décide — l'électorat et l'éligibilité aux conseils de prud'hommes, pourquoi? Parce qu'un jet d'évidence a fait voir au législateur que les situations acquises doivent se traduire en lois; que si la femme travaille, prend patente, paye l'impôt, administre, et ce par elle-même, non plus seulement par un mari, il faut qu'elle ait son vote par elle-même, dans tout ce qui touche aux rôles qu'elle a assumés.

De même, quand la femme sera formée politiquement; quand on la verra discuter avec compétence les questions nationales dans les assemblées publiques, dans les journaux, dans les salons ou dans les livres ; quand elle pourra en traiter d'égal à égal avec l'homme, luttant de bon sens et d'étendue de connaissances, non plus seulement de générosité vacillante, on ne sera pas longtemps à lui accorder tous ses droits. On les lui accordera parce qu'elle les aura pris, et qu'on manquera de prétextes pour refuser d'en inscrire la consécration dans la constitution française.

Un projet de loi a été déposé le 10 juillet dernier à la Chambre des députés tendant à accorder aux femmes le droit de vote pour les conseils municipaux, les conseils d'arrondissement et les conseils généraux; ce droit est acquis en Angleterre et l'on s'en trouve bien : ce sera une bonne étape.

Et je crois qu'il faut procéder par étapes.

Je n'ignore certes pas qu'on aiderait peut-être à la formation féminine en lui conférant dès maintenant son droit de vote au complet, comme on aide, comme on a cru aider à l'éducation de la démocratie en lui accordant l'universalité du suffrage. Mais ce dernier exemple peut tourner contre ceux qui l'emploient ; car si une partie de nos maux tient précisément à ce qu'on a trop vite donné des armes à qui ne savait pas s'en servir, on pourra dire : Ne recommençons pas l'expérience. Je ne suis pas convaincu tout à fait par ce raisonnement; mais il compte, et je dis : Les fem-

mes doivent forcer la main aux hommes en imposant à Topinion leur valeur : non la valeur de leurs désirs et de bonnes volontés dont quelques-unes aux yeux de leurs adversaires sont des crimes ; mais la valeur de leur personne, de leur compétence, de leur initiative, de leur participation eflective et puissante à la vie de leur pays.

Sur ce chemin-là, elles trouveront, en attendant la députation ou le droit aux urnes, quelque chose dont on ne peut plus contester la valeur, dont personne ne peut plus empêcher l'efficacité, parce que cela jaillit comme la lumière que la moindre fissure laisse passer en lame ardente dans les ténèbres : je veux dire l'influence.

L'influence ! je n'ai plus le temps aujourd'hui de traiter à fond ce beau sujet : je le regrette sincèrement, car je vois nos féministes, même chrétiennes, prononcer à son endroit des hérésies de découragées, des paroles qui font songer à l'ouvrier qui rejette un outil dont il n'a pas su se servir pour un autre dont on croit qu'il se servirait mieux, parce qu'il n'a pas servi encore.

Bernardin de Saint-Pierre disait de son temps : « Il n'y a peut-être pas de pays où les femmes soient si maltraitées par les lois qu*en France, et il n'y en a point où elles aient plus de pouvoir. » Il avait bien raison. Les mœurs font plus que les lois, et les femmes font les mœurs; en raison de quoi Tolstoï écrivait récemment : « Ce ne sont pas les femmes qui ont à s'émanciper des hommes, c'est bien plutôt le contraire ». — Il y a du paradoxe en ce mot; mais le fond en est vrai. 11 faut seule-

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ment remarquer que Tesclavage de l'homme par rapport à la femme est une revanche. L'homme a fait de la femme son jouet, au lieu de sa collaboratrice; on comprend qu'elle le tienne par la puissance du jouet. Le jouet domine l'enfant; la passion domine l'homme ; la femme esclave domine l'homme oppresseur : elle mord le talon qui l'écrase.

Quoi qu'il en soit, le pouvoir subsiste, et s'il peut s'exercer pour le mal, pourquoi ne s'exercerait-il pas pour le bien?

La femme dispose de tout, dans la vie publique, parce qu'elle dispose du foyer d'où tout part, où tout revient pour se retremper; où l'homme pourrait se faire moralement et intellectuellement autant que matériellement, pourvu seulement que ce chantier de vie fût conduit par un maitre d'œuvre.

J'ai dit assez que je ne veux pas confiner la femme au foyer comme dans le seul endroit que sa pensée habite, que son cœur et que son action favorisent; mais il y a deux façons de se partager entre la famille et la patrie, entre la vie en groupe restreint et la vie générale. On peut partager mécaniquement : tailler une part de son temps et de ses préoccupations au service de l'une d'abord, au service de l'autre ensuite. Cela est bien quand on le peut; il le faut, et c'est une immense ressource. iMais ce qui est mieux encore et que tous peuvent faire, c'est de fondre ensemble, par une sorte d'alchimie qui n'est pas mystérieuse, ces deux soucis qui ne sont deux que d'apparence.

Procurer aux siens une utilité qui soit par eux utile à d'autres : voilà le plus grand secret de l'influence féminine.

Il y a coïncidence entre le vrai bien des vôtres et ce qu'on appelle bien d'autrui ; en travaillant à l'un vous travaillerez à l'autre, de même qu'en cultivant la plante, on travaille en faveur de l'air, que la plante assainit et qu'elle embaume.

Croyez, Mesdames, que là est pour vous le meilleur travail, celui pour lequel vous êtes armées de toute-puissance, celui qu'on ne vous arrachera pas, celui qui peut reprendre par le pied la forêt dont vous alimentez les racines. Monter aux branches, couper des troncs, les charrier lourdement sur des sentiers d'exploitation que vous auriez tracés vous-mêmes, peutêtre le pouvez-vous quelquefois, et si vous le pouvez, faites! mais jamais au prix de ce que vous pouvez certainement et toujours : vivifier, promouvoir la poussée toute première delà vie sociale, celle qui commence dans votre cœur dès avant le berceau, et qui se poursuit en lui, et qui s'enrichit, au delà, de tous les rayonnements du foyer dans la vie humaine.

J'oserai dire qu'à certains égards, l'œuvre humaine collective s'opérerait d'autant mieux au foyer que celui-ci se tiendrait plus loin des influences du monde ; non pas des influences qui informent et stimulent, mais des influences de hasard, qui souvent troublent et dispersent. Un livre est d'autant plus fort, a dit un philosophe, qu'il est écrit loin du public. On comprend ce que

signifie ce mot profond. 11 ne s'agit pas d'être loin du public en ce sens qu'on l'ignore ; mais loin de lui en ce sens qu'on ne lui permet pas de venir troubler la divine solitude où la voix mystérieuse de la vérité parle dans le secret.

Ainsi, à la chaleur ardente du foyer, préservées des courants glacés qui soufflent au dehors en tempête, les âmes pourraient se tremper et se retremper, et cela n'empêcherait rien de ce que l'avenir réserve à coup sûr à l'action proprement politique de la femme.

Qu'elle soit donc citoyen par ses fils et par son mari, par ses frères et par ses amis, en attendant qu'elle puisse le devenir pleinement par ellemême.

Quant à l'action du dehors, qu'elle s'informe et qu'elle parle; qu'elle écrive et soutienne ceux qui écrivent; qu'elle agisse et soutienne ceux qui agissent dans les domaines qui chaque jour s'ouvrent plus larges pour elle comme pour nous tous. Qu'en un mot elle s'élève, comme personne, à la hauteur des tâches collectives. Ces tâches ne lui manqueront pas; elles viendront au-devant d'elle, et, surtout si elle est chrétienne, elle deviendra parmi nous un immense et bienfaisant pouvoir. Elle doublera l'effort humain. Elle poussera la barque aux eaux calmes. Elle en actionnera le gouvernail sans secousse. Elle posera sa main douce et experte sur toutes les plaies d'une société que ses progrès même déchirent. A la patrie blessée et inquiète d'avenir, elle apportera Dieu, Dieu, dis-je, sous toutes les formes

OÙ II se montre : Bonté, lumière, beauté, amour. Ce Dieu, elle nous l'apportera en nature, en nous donnant le Christ.

N'est-elle pas le porte-Sauveur, avec Marie, sa sœur et son modèle? Ne ressemble-t-elle pas, quand son âme brûle des grandes flammes d'héroïsme, à Celle que l'apothéose liturgique nous fait voir revêtue du soleil, pour jeter chaleur et lumière aux espaces, et chaussant à ses pieds le croissant clair, patin d'argent sur lequel, en traversant les plaines du ciel, la divine moissonneuse cueille, souriante, des cœurs ardents d'élus?

LE FÉMINISME

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