‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 21 sur 40 · Etienne Lamy, La femme de demain · texte numérisé non relu

Etienne Lamy, La femme de demain

mais la loi corrigée, de-ci, de-là les mœurs restent. Les sommations respectueuses, disent quelques-uns, sont ainsi appelées parce qu'elles enlèvent le respect.

Ceux qui parlent ainsi et qui ont vraiment en vue un prétendu droit de marier eux-mêmes leur fille, ne savent pas d'où ils procèdent; mais ce n'est pas du christianisme, c'est du paganisme le plus pur, et derrière lui, de la barbarie qui voyait dans le mariage de la fille un contrat de vente au bénéfice du père.

Je parais excéder, et à coup sur je ne veux prêter à personne des sentiments que la nature réprouve; mais il ne s'agit pas de sentiments, il s'agit de droit. Il est à croire que le Romain qui mariait sa fille selon sa volonté à lui n'en avait pas moins la prétention de la marier selon son intérêt à elle. Il pouvait y avoir là et il peut y avoir encore ce que les théologiens appellent le « péril d'hallucination » ; celui qui a le dernier mot risque de prendre ses convenances personnelles pour l'intérêt de l'autre, et la divergence de désirs entre les parents et leur fille peut passer facilement pour une aberration évidente de celleci. Mais je répète qu'il ne s'agit pas de cela. Qui doit avoir ici le dernier mot? C'est ce que je demande, et certains disent, ouvertement ou non : Le père. Or il arrive que de telles pensées ont cours dans des familles où le respect de la religion s'allie à des coutumes que la religion n'approuve point, et c'est pourquoi je crois bon ie lever cette équivoque.

N'avez-vous pas lu dans les ouvrages des féministes anticléricaux les plus violentes accusations contre l'Église pour avoir « pactisé avec l'égoïsme paternel issu de l'orgueil du mâle »? Or voici ce qu'il en est.

L'Église a toujours refusé d'exiger pour la validité du mariage le consentement des parents, et cela pour la femme comme pour l'homme.

Ses théologiens enseignent unanimement cette très remarquable théorie d'après laquelle le mariage, même en tant que sacrement, a pour ministre non le prêtre, ni à plus forte raison le père où la mère, mais les époux, homme et femme.

Le mariage conclu, mais non pas « consommé », peut être rompu pour des raisons graves. Cette clause est en faveur de tous, mais principalement de la femme, que les surprises du mariage rendent plus souvent victime; qui d'ailleurs, en raison de certaines mœurs difficiles à déraciner, peut ne pas connaître à temps ses obligations et s'y trouver invinciblement hostile.

Enfin, non contente d'exiger le oui traditionnel que le droit des nations païennes négligeait, l'Église considère comme nul un oui qui a été prononcé sous l'empire d'une crainte, même révérentielle.

Il serait difficile de pousser plus loin le respect. Ce n'est donc point par son fait, si les traditions tenaces du paganisme et l'influence du droit romain ont gardé vie à des pratiques de puissance paternelle abusive.

200 FÉMINISME ET CHRISTIAMSME.

Les père et mère, à l'égard de leurs enfants, fils ou filles, ont à nos yeux le droit de guider l'avenir; ils n'ont pas le droit de l'enchaîner. Ils peuvent bien opposer des obstacles à une liaison qu'ils croient pouvoir appeler un malheur; mais rendre leur opinion maltresse absolue et définitive du lien, c'est ce qu'a toujours refusé le catholicisme. Nous sommes donc bien à l'aise pour départager ici les tenants de la liberté ou de l'autorité à outrance. Le féministe excessif néglige les garanties familiales; l'antiféministe est porté à négliger l'autonomie de la femme au moment où elle s'engage pour la vie. Or ils ont tort tous deux, et un philosophe ferait voir qu'en dépit de sa tendance à renforcer partout l'autorité, c'est l'Église qui a su garder ici la justice.

Qu'est-ce que l'enfant? demanderait-il. Il faut toujours en revenir là, quitte à se souvenir que toute définition est flottante quand elle s'applique à un être en marche. Or à cette question de philosophe vous devriez répondre : L'enfant est un être humain en devenir; qui pour une part existe et pour une part n'existe point, puisqu'il se fait. Il est parti de ses ascendants et il marche vers l'autonomie complète ; mais ni on ne peut le traiter comme s'il était la chose des parents, ni on ne peut oublier qu'il n'est pas remis encore « aux mains de son propre conseil ». Plus il est développé, plus il doit être libre. Plus il s'agit d'engager l'avenir, plus il a droit de juger et de pourvoir. Par ailleurs, puisque tout jugement

comporte expérience, et que l'expérience complète est ici à conquérir, il y a lieu à collaboration entre le passé que représentent les parents et l'avenir que représente la personne en herbe. L'avenir veut la liberté ; le passé impose des sauvegardes. L'enfant comme tel dépend; la personne, dans l'enfant, est libre.

En fixant une majorité, et en réservant cependant certains objets particulièrement graves, les légistes entendent bien donner satisfaction à ce double droit. Or ils remarquent avec raison que le mariage est un de ces objets dont la gravité veut des garanties spéciales.

Quand plus tard les époux éprouveront les charges du mariage, il faut qu'ils puissent se dire : C'est nous qui les avons assumées, et il ne faut pas moins qu'ils ajoutent : En connaissance de cause, connaissance qui ne peut être fournie, en l'espèce, qu'avec l'aide de ceux qui ont expérimenté la vie ; chez qui d'ailleurs, on a le droit de le présumer, le dévouement est à la hauteur de la clairvoyance.

Nos législations actuelles ont-elles su peser en sagesse ces deux nécessités concurrentes, je n'ai pas à l'examiner; mais je suis porté à le croire. Les dernières modifications relatives à la majorité et aux actes respectueux me semblent inspirées par les faits. En tout cas ce que je dois dire, c'est que l'Église a précédé ici l'État dans le chemin, et qu'aujourd'hui même elle y serait le meilleur guide. La tâche n'est pas facile. Elle le sera de moins en moins tant que l'évolution

actuelle des mœurs ne nous aura pas conduits à un état de fait relativement stable.

On ne peut douter que « Messieurs les enfants », comme disait Alphonse Karr, ne soient invités par les conditions nouvelles de la vie à une émancipation plus précoce. La personnalité s'affirme plus vite; Fexpérience vient plus tôt — quelquefois trop tôt. Le travail féminin, l'instruction élargie pour la jeune fille auront une grande influence sur le sentiment de la responsabilité personnelle. Les parents auront moins de prise et ils devront moins en avoir, s'il est vrai — et dans la mesure où il sera vrai que les enfants peuvent se passer plus tôt de leur tutelle.

Je conviens qu'il y a là une mesure délicate à garder; mais le principe est net. Le devoir des parents est de s'effacer devant l'être développé, dans la mesure où il est développé et qu'il n'est donc plus eiix^ mais lui-même. Ils auront cependant toujours à intervenir, parce que d'abord un développement suffisant de l'enfant à l'égard d'un objet aussi important que le mariage est fort long à obtenir; parce que l'égarement est particulièrement facile en pareille matière ; parce qu'aussi — nous ne pouvons pas refuser d'y songer — le groupe familial représenté par les parents ne peut pasêfre indifférent à une alliance.

L'alliance crée une famille; elle en adopte deux. Il va donc naître par le mariage des liens de solidarité matérielle et morale très étendus qu'on ne peut pas laisser à l'arbitraire complet des époux. Celui-là n'a pas le droit d'agir

seul qui ne doit pas être seul à jouir ou à souffrir des conséquences de son acte. Si les familles jouissent et souffrent des mariages, comme il est évident, elles ont donc voix au chapitre dans la mesure précise de leurs risques. Ces risques étant secondaires comparés à ceux des époux, secondaire aussi doit être leur opinion, et c'est pourquoi l'Église veut que les parents soient consultés de part et d'autre, mais non pas à peine de nullité. Elle s'est toujours refusée — seule dans le monde parmi les groupes religieux qui aient jamais paru — à rompre un mariage dans Tunique intérêt des parents, quelque grave que fût cet intérêt. Peut-être est-ce là un titre de gloire auprès du féminisme, étant donné que ce grand respect de la personne humaine et de ses liens est accordé indifféremment aux deux sexes.

Quoi qu'il en soit, l'ampleur du regard et la justice ont inspiré ici comme partout la pensée chrétienne, et je dis que dans l'avenir, si nos lois veulent éviter de faciles déviations, elles feront bien de ne pas s'éloigner des traditions qui heureusement les guident encore.

A fortiori les mœurs doivent-elles s*y retremper, car ce sont elles surtout qui importent. La vie a plus d'exigences que la loi n'en peut prévoir. Il faut influencer les esprits, les cœurs, et par là l'intime des faits, au lieu de s'en tenir à leurs cadres. La rehgion a ce pouvoir : laissons-la l'exercer, au lieu de lui créer partout des entraves. Si les pères de l'ancien régime ont tiré dans leur sens, ce n'est point parce qu'ils étaient

chrétiens, c'est parce qu'ils l'étaient imparfaitement; en tout cas, c'est parce que les institutions, que la religion ne compose pas à elle seule, pesaient sur les individus au bénéfice des groupes, et naturellement sur la femme plus que sur l'homme, la femme étant plus faible, la femme étant d'ailleurs le ciment du groupe. Mais dans l'avenir, l'influence de l'Évangile doit port< i vers la plus grande autonomie de la personne, dont profitera la femme; sans oublier que la personne n'est pas isolée, mais qu'elle tient : en arrière, aux groupements d'où elle est sortie ; en avant, à ceux où elle s'engage; de telle sorte que toute action qui la concerne doit établir une synthèse d'intérêts dont elle est le centre, san qu'elle prétende les absorber.

Sur cette norme complexe qu'il n'appartient à personne de simplifier, vu que sa complexité est celle de l'existence, j'aimerais à vous faire juger une classification des mariages qui peut répondre en gros à des réalités d'expérience, mais qui ne montre que mieux à quel point notre vie aurait besoin de se laisser régir parla pensée chrétienne.

On dislingue vulgairement entre mariage d'intérêt, mariage d'amour, mariage de raison. Et le mariage d'intérêt consiste à se marier, comme on dit, avec un sac d'écus ; le mariage d'amour, tel qu'on l'entend le plus souvent , consiste à se marier avec une chair; le mariage de raison consiste à se marier avec une situation. Or le mariage chrétien consiste à se marier

avec une personne, seulement à condition que Ton consente à voir en celle-ci ce qui s'y trouve, et quand nous l'avons recherché, nous avons dû reconnaître que dans la personne hautement et chrétiennement comprise, au lieu de l'individu égoïste, homme ou femme, il faut voir tout d'abord la somme de bien humain et divin que représente chaque candidat au mariage; ensuite ce qu'y ajoutent ses attaches naturelles, en suivant ces attaches jusqu'à Dieu ; enfin ses œuvres et tous les résultats de son effort, jusques et y compris la vie éternelle, qu'elle doit mener et procurer à d'autres. De sorte qu'au regard chrétien, dont vous pouvez juger la hauteur, épouser une personne, c'est épouser une àme et une chair, une vie et une postérité, et pour tout dire l'humanité et Dieu.

Quand cette pensée gouvernera le mariage, on pourra dire que l'Évangile est obéi; mais on pourra dire aussi que le bonheur humain a trouvé ses meilleures conditions, car rien n'y contribue comme une acceptation de tous nos devoirs, fondée sur une reconnaissance complète de ce que nous sommes .

Mariage d'amour, mariage de raison, mariage d'intérêt : c'est donc là une classification étroite et mesquine. Chacun de ses termes, s'il n'implique pas les autres, se trouve vidé de tout contenu digne de nous. Il faut chercher dans le mariage l'amour vrai, qui est aussi la vraie raison, qui est par suite le suprême intérêt, et l'amour vrai est celui qui unit deux êtres en con-

fondant toutes leurs ressources, mais en vue d'un objet commun digne des deux et qui, au lieu de les avilir comme le mariage d'amour animal, ou le mariage d'intérêt vénal, ou le mariage de raison froide, les exalte et les pousse vers leur destinée en développant l'humanité et Dieu qu'ils contiennent.

Voilà, Messieurs, la conception chrétienne du mariage. Nous n'en sommes qu'à l'entrée ; nous aurons à juger plus intimement, et tout d'abord à dire quelle solidité il convient d'attribuer à ce lien que beaucoup voudraient aujourd'hui si lâche.

L'union libre a été prêchée par beaucoup de féministes; le divorce qui en est le chemin quoi qu'on dise, suffit à quelques autres et pour ce fait conquiert leur suffrage. Nous en traiterons au point de vue spécial de la femme.

En attendant, je constate que les justes revendications féniiniues, en ce qui concerne l'entrée en mariage, ne trouvent chez nous que des appuis; que l'Église en a posé dès l'abord le principe en reconnaissant d'une part l'égalité des sexes, de l'autre l'autonomie de la personne en face du lien matrimonial. Seuls les abus peuvent nous trouver hostiles.

Aussi quand je vois un de nos législateurs affirmer que l'humanité, grâce aux rêves d'union libre, est en train de « passer du régime déréglé et inconscient de reproduction de l'espèce à un régime organique qui assure la durée de l'humanité sans attenter à la liberté de quiconque », je proteste.

LE FEMmiSME ET LE MARIAGE. 207

Un régime déréglé, le mariage chrétien! Vn régime inconscient, celui qui prévoit Tavenir matériel, moral, universel et divin de l'humanité, et qui s'y emploie! Déréglée l'union libre, oui; incoDSciente l'union libre ; car si elle peut bien assurer l'avenir matériel de la race, ce qui n'est pas sûr, elle n'assure toujours point l'avenir de l'humanité, qui est autre chose qu'une race.

Quant à la liberté, pourvu que le devoir soit sa règle, nous consentons à ce qu'on la favorise toujours plus. Le mariage chrétien n'est pas une chose figée, incapable de suivre le genre humain dans sa course. Il a évolué et il évoluera encore, quant aux applications de ses principes, cherchant toujours à serrer déplus près la vie et à épouser ses formes fuyantes. Mais on ne le fera pas consentir à sacrifier l'essentiel de ses lois, parce que celles-ci remontent plus haut que la vie au jour le jour ne peut atteindre.

Pour jalonner sa route, le chrétien ne dispose pas seulement des piquets vacillants que l'arpenteur pose à fleur du sol et déplace : il fait passer la courbe souple des faits entre des points marqués dès l'éternité , quand Dieu constituait l'homme. C'est ce que le Sauveur insinuait, quand discutant mariage avec les divorceurs de ce temps-là, il invoquait les « commencements » et opposait à ce que la « dureté de nos cœurs » nous suggère, l'idéal créateur, qui est à la fois le point de départ et le terme, en tant que loi supérieure du progrès.

Je lisais ces jours-ci dans un journal qui menait une enquête sur le divorce l'appréciation suivante : « Le mariage indissoluble est mort; Tunion libre n'est pas viable encore. Reste le mariage « élargi », le mariage libre. C'est l'étape de demain. »

Et sous une autre signature qui avait coutume, jadis, de voisiner avec la première : « La cause du divorce est entendue. S'il y a là un problème angoissant pour l'avenir de la race et les droits de l'individu, voilà longtemps que la conscience moderne l'a résolu. »

J'espère encore que la conscience moderne dont on parle ; qui résout si facilement la question du divorce; qui l'élargit jusqu'à en ouvrir l'angle sur l'union libre n'est qu'une conscience partielle, la conscience de quelques-uns qui s'érigent, ainsi qu'un orgueil innocent s'y complaît en représentant des temps nouveaux.

Je me crois plus proche du vrai en disant, avec

les sociologues les mieux informés, qu'en dépit des lois qui l'admettent, le divorce est condamné par l'opinion pratique de toutes les collectivités conscientes, anciennes et modernes.

Si cette dernière appréciation était juste, ce serait Tépreuve des faits, car ce sont eux qui fabriquent l'opinion, alors même que Tégoïsme devenu majorité incline la loi en sens contraire.

En tout cas, je voudrais vous montrer que toute conscience, « moderne » ou non, qui adhère au divorce est en cela une conscience faussée; que les souffrances individuelles dont les intéressés s'autorisent doivent nous trouver sans doute pleins de compassion chrétienne et d'indulgence; mais que le système légal invoqué est une déviation, un oubli des principes sociaux les plus assurés, un rejet de tout ce que l'Évangile avait apporté à la famille de dignité, de sécurité, de solidité constructive, au profit de l'édifice social et de ceux qu'il abrite.

En ce qui concerne particulièrement la femme, dont le cas nous est soumis, j'ai lieu de penser que les organisatrices du congrès de 1889 étaient un peu naïves quand elles saluaient la loi sur le divorce comme la « compensation aux iniquités du code à l'égard de la femme ». Traduction : Il y a dans la maison un feu de cheminée, jetonsnous par la fenêtre.

Je trouve plus avisées et mieux inspirées les ligues féminines qui dans un document récent protestent contre les projets d'élargissement du divorce, se déclarant « menacées dans leur hon-

neur et dans leurs intérêts les plus sacrés » ; qualifiant notre loi telle qu'elle existe actuellement « antichrétienne, anti française, immorale, désorganisatrice de la famille et de la société » et pour finir déniant au législateur « le droit de détruire sans même les entendre le peu qui reste de l'édifice conjugal, du foyer familial ».

Voilà qui est parler vrai. Je n'aurai qu'à démontrer le bien-fondé de ces paroles pour servir utilement, en matière de divorce, la cause du féminisme chrétien qui n'est pas autre ici, à le bien prendre, que la cause de la vérité et de la sagesse, la cause de tous.

Le catholicisme a pris d'emblée au sujet du mariage une position unique, hardie comme la vérité jugée de haut, en ce que s'étab lissant, dans un conflit de contingences si complexe, au centre qui commande toutes les voies, il peut prétendre guider à coup sûr la manœuvre.

Seul parmi toutes les législations, le droit chrétien et catholique, au lieu de pactiser avec les défaillances et de compatir soi-disant aux souffrances en les aggravant, s'est décidé, en union avec la meilleure conscience de ses adeptes, à exiger d'eux la monogamie indissoluble, au lieu de la polygamie ou de la polyandrie, soit permanente soit successive, qui régnaient avant lui et autour de lui dans le monde.

214 FEMINISME ET CHIUSTIAMSME.

Il y a là un fait capital. Les femmes maliométanes le savent bien. Les femmes françaises sont tentées de l'oublier; mais elles s'en ressouviendraient le jour où les élargissements successifs du divorce nous auraient menés à l'union libre.

Quelle en est la raison, c'est ce que beaucoup ne savent pas comprendre. Trompés par des formules et constatant que c'est la religion qui parle, ils croient qu'il ne s'agit que d'exigences religieuses; ils ne voient pas que la religion n'a ici d'intérêt que l'intérêt des humains; qu'elle garantit de son autorité ce que réclame déjà la nature, et que ses raisons sont au fond sociologiques, nullement mystiques. Seulement ce que la sociologie n'oserait point, la religion l'ose. Elle résiste, et elle essaie de prouver en appliquant ses hauts principes à l'étude des réalités quotidiennes, que c'est la vie qui veut le mariage indissoluble, et très particulièrement la vie féminine.

Tout d'abord, au point de vue de la beauté et de la dignité du lien, on ne saurait discuter que le mariage indissoluble est autrement respectueux et de l'homme en général et de la femme qui en représente, dit-on, la moitié exquise.

Nous condamnons le mariage sans amour, c'est-à-dire en excluant le don de soi. Or le don de soi, l'amour, que le mariage consacre, tend manifestement à la fidélité éternelle. On n'aime que quand on donne son cœur à jamais. Ceux qui veulent nous jeter à l'instabilité ; pour

qui la vérité d'un être est une éternelle fluctuation ; qui dénoncent comme si c'était une illusion enfantine « le serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même; sous des astres qui menacent ruine ; au pied d'un arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s'ébranle* », ceux qui parlent ainsi nous rejettent à la matière et ne connaissent pas notre cœur. Sous prétexte de ne pas « proscrire le changement qui est en nous » , ils méconnaissent l'immutabilité qui est en nous ; ils ne voient pas que notre personne morale, bien qu'elle déroule dans le temps ses manifestations éphémères, a le pouvoir de se recueillir en son centre, de se saisir elle-même toute, de se donner et cette fois pour toujours, parce que c'est hors du temps, et que c'est cela qu'est invité à vouloir le mariage, parce que c'est cela que veut l'œuvre humaine, parce que c'est cela que veut l'amour, son introducteur.

Ce qu'on cherche dans ce lien, c'est la réunion de deux êtres qui ne se sentent pas complets l'un sans l'autre ; qui veulent fonder une vie à deux ; qui la fondent ; qui ne pourront donc se séparer pour revivre ailleurs qu'en brisant une unité dont la destination naturelle était de durer autant que ses éléments, les deux êtres engagés n'étant plus qu'une chair et qu'une âme.

Songez, Messieurs, et n'oubliez jamais, car c'est ici la clef de tout, que le mariage ne fonde

Page 1