Diderot, Jacques le Fataliste
pas une société quelconque, mais une société tellement fondamentale que ce n'en est même plus une, puisque, au jugement des plus profonds penseurs, c'est elle, et non l'individu, qui est Vunité sociale. L'unité sociale, c'est l'homme, et rhomme, ce n'est pas l'individu isolé, c'est le couple. Or l'unité a des lois à part, qui ne sont pas celles du nombre. On peut faire une maison avec des superpositions ou avec un ciment quelconque; mais pour chacune des pierres, il faut une cohésion autrement intime. La nature la fournit, et le mariage, par le moyen de l'amour qui est une cohésion de vies, fait œuvre de nature en achevant deux individus l'un par l'autre, en tirant de leur union un élément complet d'humanité, en composant une vie. Diviser ensuite, ce sera donc nécessairement mutiler. S'il s'agit de la femme, ce sera presque tuer, car dans cette unité à deux, la femme est comme la greffe, qui une fois entée sur le tronc familial ne peut plus reprendre une vie intacte. L'ancienne liaison laissera dans son âme aussi bien que dans sa chair ses traces indélébiles. Elle la traînera partout avec elle. C'est elle qui sera la « divorcée », lors même que l'homme se prétendrait simplement libéré. Les cendres du foyer, qui ne la réchauffent plus, la salissent; il pleut sur elles, dans le plein air des séparations, et cela facilement fait de la boue. La dignité de la femme en subira nécessairement les éclaboussures. Toute instabilité du foyer détraque sa vie d'abord, la décentre et la perd.
Le christianisme ne le veut pas. Il a un tel souci et d'elle et de la dignité de son groupe que ses premiers docteurs furent violemment hosliles même aux secondes noces. Un seul homme avec une seule femme : tel leur semblait l'idéal éternel. L'Église, plus sage, et se souvenant du mot de rÉvaugile : « On ne s'épouse point au ciel » , accepta qu'une vie à deux brisée par la mort pût essayer de se reconstituer sous sa sauvegarde; mais la fidélité posthume n'en a pas moins ses préférences, et en tout cas pour cette vie, elle s'en tient au mot de la Genèse sanctionné par le Sauveur : « Ils seront deux en une seule chair. »
Si l'un fait souffrir l'autre, c'est comme si tel souffrait d'un membre. Si le paroxysme vient, il y a comme ressource suprême l'amputation, que nous appelons ici la séparation de corps. Hors de là, qu'on supporte, comme on le fait tant que le» organes qui composent notre vie peuvent former une unité, même douloureuse. Le problème des souffrances conjugales rentre alors dans le grand problème de la douleur, en face duquel le christianisme ému, mais non pas troublé, ne sait pas reculer dans le sens des abandons lâches.
Et qu'on ne dise pas : Si l'amour tend à l'éternité du lien, qu'on l'y laisse tendre et qu'on ne l'y force pas : l'éternité du lien n'est honorable que précisément comme conséquence de l'amour ! Gela n'est pas vrai. Bien des raisons s'y opposent ; mais ne s'aglt-il que de dignité et d'intégrité de vie, je dirais déjà avec le christianisme : Ne séparons pas ce que Dieu a uni; ne brisons pas
l'unité naturelle des époux à cause de dissensions intra-organiques, et ne permettons pas à l'instabilité de trouver dans la loi un complice.
Les institutions sociales doivent se fonder non sur les tares individuelles ou les caprices qu'elles provoquent, mais sur notre nature sagement explorée, jugée en ses tendances normales, car c'est ainsi que leur fonctionnement donnera lieu à une vraie, aune heureuse vie humaine. Et à quoi donc servent nos institutions, si ce n'est à promouvoir la vraie vie?
Je n'accepte donc pas que si tel époux tend à l'inconstance, la loi se croie tenue d'organiser pour lui l'inconstance. On paraissait le supposer récemment à la tribune française. On y reprenait cet argument de George Sand répété par cent autres, que si les mœurs ne procurent pas la fidélité, ce n'est pas la peine de la codifier, et que si le divorce moral et plus tard l'union libre sont dans la réalité, il faut les mettre dans la loi, afin que l'hypocrisie ne corrompe pas les mœurs et qu'on ne vive pas sur des mensonges. — C'est comme si l'on disait que les hommes se faisant tort en dépit des lois, il faut mettre dans les lois qu'on pourra se faire du tort.
Non, les cadres sociaux ont pour rôle, au lieu de faire place aux vices, de nous aider à nous maintenir dans le devoir, en constituant pour nous des barrières protectrices. Ce ne sera pas nous violenter, mais nous secourir. Ce ne sera pas nous contraindre du dehors; car la société que la loi représente n'est pas pour nous un
dehors, c'est nous au complet. Lorsque nous acceptons ce complément en entrant dans la vie sociale, il ne faut pas nous étonner de le trouver organisé humainement. Son devoir serait de s'organiser selon l'idéal, si l'idéal nous était accessible. Ce que nous en pouvons porter : tel doit être son objectif, et le nôtre doit être de nous adapter toujours mieux à celles de nos institutions qui représentent le mieux la nature. Ce sera simplement adhérer à nous-mêmes. Ce sera donc être libre. Car celui qui ne craint que la force de la loi est esclave ; mais celui qui la juge comme l'expression d'un moi supérieur, en droit de régir le moi anarchique et capricieux où chacun de nous peut voir l'ennemi de sa vie morale, celui-là est un homme libre.
A plus forte raison le sera-t-il si la loi à laquelle il adhère est divine, et si le ciel qui nous couvre tous, voulant mettre des bornes à la puissance du temps sur la destinée, a pris soin de garantir, en la sanctifiant, l'ampleur totale et la signification éternelle de l'amour.
Mais il y a plus et mieux. Ce n'est pas la dignité seulement, c'est la justice qui réclame impérieusement, aux yeux du christianisme, l'indissolubilité du mariage.
Peut- on croire véritablement que le mariage, avec les incalculables conséquences qui en sortent; conséquences qui font des deux époux les prêtres de la vie, les créateurs en second des enfants, les ouvriers de l'édifice social dont
chaque famille constituée est une pierre : peut-ou croire que le mariage puisse être abandonné comme un vulgaire contrat personnel à un arbitraire peut-être inconscient? Ouvrir ainsi qu'il leur plairait, fût-ce dans des conditions de caprice, les écluses où tant de bien ou de mal humain peuvent passer, cela peut-il être permis à deux êtres? Très évidemment non. Alors, il faut songer à ce qu'un tel acte engage.
Il engage d'abord l'enfant.
Et je me demande si les sociologues qui consentent au divorce ont bien pesé son cas, ou mieux, jugé son droit; car l'enfant, qui est une personne, peut revendiquer un droit à l'égard de ceux qui se mettent en état de lui donner l'existence. Aux yeux d'un être raisonnable, que le présent n'enchaîne point, l'avenir de l'enfant doit peser dès le moment où l'on en peut concevoir la promesse, c'est-à-dire dès la formation du lien, et ce lien doit se former de manière à assurer, avec la solidité du nid dans les branches, l'éducation de la couvée, sa nutrition heureuse, sa sécurité.
Qui osera dire que le divorce possible ou effectif ne crée pas sous ce rapport une infériorité manifeste?
Le partage de Fenfaiity nous savons ce que cela signifie. C'est l'enfant sacrifié, ballotté, flottant comme une épave que le vaisseau blessé laisse couler à la mer. S'il arrive quelquefois que cela s'arrange et que dans une famille reprise l'enfant ne souflVe pas trop de la situation
antinaturelle qui lui est faite, on m'accordera que cela est exceptionnel assez pour qu'on n'y compte point et que les institutions n'aillent pas former leurs cadres en prévision de ce modèle.
Des partisans de l'union libre ont osé dire que le cas des enfants ne prouve rien, attendu que la mort aussi prive bien les enfants de leurs parents. Mais veulent-ils donc faire l'office de la mort? Et que penser des combinaisons matrimoniales qui en prennent leur parti ! Et que penser aussi des parents qui prennent sur eux de rendre leurs enfants orphelins !
C'est une femme de génie qui a commis cet épouvantable sophisme : « Les moralistes qui ont écrit contre le divorce en s'appuyant sur l'intérêt de l'enfant ont tout à fait oublié que si la possibilité du divorce est un bonheur pour les hommes, elle est un bonheur pour les enfants qui eux aussi seront des hommes à leur tour^. » Or, retournez la proposition, et vous direz, cette fois avec vérité : Si le divorce est un malheur pour les enfants, ainsi qu'il est trop clair, il est aussi un malheur pour les hommes, car les enfants seront des hommes à leur tour. Mais le plus grand malheur de ces hommes à venir n'est-ce pas précisément qu'on les expose à ne pas devenir des hommes!
Et s'il n'y a pas d'enfants? — On ne peut légiférer pour ce qui est exceptionnel. On ne peut