M"*» de Staël, Delphine
donner une prime à Tinfécondité. On ne peut instituer indirectement le « mariage à l'essai » dont on entend parler en Amérique. Cette exception prévue et privilégiée d'avance agirait d'avance aussi; elle compromettrait la solidité du lien; tendrait à le rendre caduc en le diminuant dans la pensée de ceux qui le contractent. Ce serait le baril de poudre caché dans les fondations de la maison. Et cette maison est l'abri préparé de Dieu pour les générations futures.
J'introduis dans le débat les générations, parce que, si nous invoquons à l'égard de l'enfant la justice, nous ne pouvons oublier que cette justice s'élargit et s'épanouit au delà de lui en obligation sociale.
L'enfant, c'est l'humanité de demain. La famille, d'où il est sorti, il la reconstituera pour son compte. Sous ce double rapport, il y a lieu de réfléchir avant de poser le principe de caducité en ce qui regarde le lien conjugal.
Je ne sache pas qu'aucun sociologue conteste qu'au point de vue de l'intérêt humain, qui est ici notre règle, la perpétuité du mariage ne soit une condition vitale extrêmement importante. La nature elle-même nous l'indique, puisque nous avons vu la stabilité de l'union sexuelle d'autant plus forte, dans l'échelle vivante, qu'on s'élève davantage. Dans l'humanité, elle s'accroît à mesure qu'il s'agit de races plus civilisées. Voulonsnous revenir à la barbarie? On y arrive, l'histoire le dit aussi, par les raffinements civilisateurs.
C'est que la fermeté du lien, dans le mariage
bien assis, est une valeur sociale incalculable. Officine de la vie, la famille stable en diffuse au loin les effets. Les liens de parenté qu'elle produit, qu'elle entretient par sa cohésion, portent leur influence au dehors ; ils s'étendent; ils créent une sorte de réseau qui fixe dans la paix toute une portion de la famille nationale. Les liens de subordination sont plus forts, la hiérarchie mieux équilibrée, l'obéissance mieux acceptée. L'autorité y gagne d'autant sur tous les points du territoire où des influences semblables s'exercent.
Je ne poursuis pas ces conséquences qui exigeraient à elles seules un volume ; mais consultez les maîtres, ils vous diront que la pierre du foyer est le pivot de l'ordre social. C'est le rubis qu'établit l'horloger sous la complication mobile des rouages. Plus ce point d'appui sera dur, plus les mouvements qu'il permet seront faciles, souples, réguliers, efficaces. Or ne voyez-vous pas que le principe du divorce l'affaiblit, et que la solidité du foyer dépend en grande partie de sa perpétuité?
Nous n'en voulons, dit-on, qu'aux plus mauvais mariages, et ces mariages ne profitent à personne. Je réponds : Ces mariages ne profitent en effet à personne; ils nuisent, puisqu'ils font souffrir; ils sont contraires, dans certaines conditions, à l'intérêt de l'enfant qui ne peut y apprendre qu'à haïr et à mépriser. Ils corrompent ceux qui en sont victimes et tendent à propager plus ou moins autour d'eux cette corrup-
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tion. Et cependant je dis : Ne prêchez pas le divorce! Ce serait arracher le bon grain avec l'ivraie ; ce serait ébranler la maison à coups de sape sous prétexte d'en extraire une mauvaise pierre; ce serait porter la hache aux racines alors qu'on dit ne vouloir qu'élaguer. Pourquoi? Parce que la malice du divorce établi en loi fait retour sur l'établissement et sur le fonctionnement de la famille.
Vous ne pouvez pas cacher votre loi dans les codes, et ne la sortir que pour les cas où vous le jugeriez prudent et nécessaire. Une fois posée, elle agira; elle agira partout, malgré vous : dans l'esprit des fiancés pour les inviter aux unions de caprice; dans l'esprit des parents qui accepteraient ce facile moyen d'atténuer leur responsabilité ; dans toute la suite de la vie à deux où elle bénéficiera d'une loi psychologique bien simple.
C'est le sentiment de notre liberté, a-t-on dit, qui fait le meilleur de notre liberté. Ainsi, dans le mariage, le sentiment du lien est un lien. Les espérances qu'on laisse à l'infidélité la provoquent. L'idée que l'union peut finir amènera sa fin, pour peu qu'interviennent des conflits dont la solution amiable eût été amenée plus ou moins difficilement, mais amenée pourtant en cas de mariage indissoluble, et qui, la porte étant ouverte aux ruptures, chercheront de ce côté une plus facile issue.
Quand les cœurs sont aigris et que l'un des époux jette les yeux vers cette libération fatale, n'y a-t-il pas danger qu'elle le tente? Et s'il en
est tenté, n'est-ce pas au détriment de la paix et d'un arrangement possible? S'il exprime cette pensée, ne deviendra-t-elle pas contagieuse? Ne mettra-t-on pas un faux point d'honneur à y répondre par des menaces pareilles? Tout conflit prendra corps; toute difficulté menacera de grossir sans mesure. A la patience qui suggérerait des adaptations ménagères de vie tendront à se substituer les révoltes. C'est Tépée d'Alexandre, que vous avez jetée dans la corbeille de mariage, et la main se tendra vers elle instinctivement pour couper, au lieu de les dénouer patiemment, les nœuds gordiens de la vie conjugale.
S'il y a infidélité, l'adultère trouvera, par le fait du divorce, la possibilité de se transformer en droit; l'infidèle aura lieu d'espérer qu'il deviendra le fidèle époux d'une autre, ce qui veut dire que l'adultère est primé, en même temps que la fornication chez le complice.
De toute manière, l'existence commune n'a plus d'assiette ferme ; on ne peut plus y pourvoir en sécurité ; ce n'est plus à la vie et à la mort, et l'on retombe dans une de ces combinaisons de rencontre qui, n'engageant plus cà fond la vie humaine, ne peuvent pas prétendre non plus à tirer de ce fond ce qu'il contient de meilleur.
Tout le monde ne sait-il pas que, le divorce institué, on a constamment vu les conflits domestiques s'aiguiser, la facilité des ruptures devenir de plus en plus grande, et après avoir commencé par exiger tout un système de garanties pour accorder le divorce, n'a-t-on pas été amené à
raccorder, ouvertement ou non, à la simple demande des époux?
C'est cette « étape », maintenant, qu'on nous propose. Et qu'y aura-t-il après? L'union libre. Non pas celle qu'on f)roclame édénique, parce qu'elle serait le fait d'une humanité tellement haute qu'elle n'aurait plus besoin de s'engager pour être fidèle; mais celle que je dis, moi, animale, parce qu'elle refuse l'effort des contraintes, même celles qui sont appelées par la nature supérieure de l'homme et par les exigences du bien humain.
Il y a là une pente fatale. Des artifices de procédure impossibles à réprimer se mettront toujours au service des passions ou des inconstances. La brèche s'élargira par le passage des troupes. C'est une question d'entrainement, et comme le remarque un observateur tout récent, « les entraîneurs ne font pas défaut* ».
C'est le père du divorce en France qui a dit luimême de sa loi qu'elle transformerait tellement le mariage qu'elle arriverait à le supprimer, et la raison qu'il en donne est empruntée à notre thèse, à savoir que la protection de la femme et de l'enfant n'est possible « dans le système du mariage actuel » que par l'indissolubilité du lien conjugal 2.
Il eût pu ajouter beaucoup d'autres choses encore; mais je note volontiers ce qu'il dit de