Victor Margueritte, Journal du 19 férrier
Mais il s'agit de savoir si Je remède proposé n'est pas pire que le mal. Qu'on soit malade, même gravement, ce n'est pas une raison pour qu'on ait le droit d'user de n'importe quel remède. Sauvegarder son bonheur à tout prix, pourquoi le permettrait-on à l'époux, quand on refuse au citoyen le droit de sauvegarder à tout prix sa vie même? Il est des cas où le devoir nous demande le sacrifice de notre vie. Pour celui de notre repos, pour celui de notre bonheur, nous devons être prêts, si quelque grand intérêt commun nous le réclame.
Quel est ici cet intérêt, nous le savons : c'est l'intérêt de toute la vie humaine, de toute l'œuvre de Dieu au milieu de nous, puisque c'est l'intérêt de la famille, qui est la racine de vie, et qui a besoin, pour élaborer la sève dont vivra l'arbre humain, de l'immutabilité de la terre.
Il se peut que tel enfant, aussi bien que ses parents, n'ait qu'à gagner à la dislocation de tel mariage. Mais faut-il répéter que tel mariage, ce n'est pas le Mariage, et que tel enfant, ce n'est pas non plus l'Enfant. L'Enfant, c'est rhumanité de demain, disions-nous : c'est donc une collectivité dont nous demandons qu'on réserve le cadre. Ce cadre, c'est le mariage, et nous disons que le législateur ne doit pas se prêter à ce que telles crises de ménage se transforment en crise du Mariage, et que pour sauver tels enfants en souffrance, on organise pour tous l'aléa des ruptures éventuelles et l'insécurité du berceau.
Nous sommes donc obligés, en dépit de tous
les réquisitoires, de réclamer le bénéfice de nos précédentes solutions, et c'est avec elles sous le regard que nous devons examiner les contingences.
On peut remarquer d'abord que beaucoup de souffrances matrimoniales sont le résultat de torts réciproques qu'on ferait mieux d'écarter, plutôt que de demander tout de go la rupture. Le mariage a ses lois ; la vie à deux a ses exigences. On ne peut pas se réserver les avantages de l'union en refusant d'accorder ce qu'elle comporte.
Ceux qui font fi du mariage chrétien quant à son fonctionnement ne doivent pas être admis à le critiquer quant à sa durée. Ils n'ont qu'à le faire durable en le rendant meilleur, puisqu'en cette première hypothèse cela dépend d'eux, et qu'on a le droit sans doute de leur demander de donner des exemples avant de dicter des règles, et de se réformer eux-mêmes, au lieu de bouleverser le genre humain.
N'imputez pas à l'Évangile, dirai-je à ces époux, ce que votre âme endure pour l'avoir méprisé. Le mariage chrétien est admirable; c'est vous qui ne l'êtes pas. Réformez- vous; sachez faire réciproquement les sacrifices nécessaires; que chacun de vous se propose d'être le plus raisonnable des deux, le meilleur. Alors, pour récompense, au lieu des ruptures qui vous tentent, vous trouverez dans la stabilité du mariage ce que la religion a voulu y mettre pour vous — car elle ne vous oublie pas, bien qu'elle voie
à travers vous l'immensité des biens dont vous êtes solidaires — vous trouverez, dis-je, dans la perpétuité de la vie de famille, outre les biens de la paix rétablie, une vieillesse retardée, une vie prolongée en douceur et en force, les tristesses du déclin apaisées, les infirmités adoucies, une atmosphère de tendresse et de respect qui sera pour le grand âge ce qu'est pour le corps alangui le lit moelleux où il repose; ce qu'est pour nos souffrances le sourire d'un ami et pour nos découragements son cœur.
Et n'allez pas vous laisser prendre, ajouter aije, à ces aberrations sentimentales qui ont troublé tant de cerveaux féminins, érigeant en devoirs les caprices de la chair et cherchant à nous faire croire, basées sur les romans anglais ou autres, que la femme qui se donne à son mari et qui a des enfants sans amour — c'est-à-dire sans ce qu'elles appellent l'amour et qui n'est qu'une passion de l'amour — est une esclave et un être avili. Ces bonnes dames féministes ne supportent pas, disent-elles, qu'un « papier officiel » les oblige à chérir. « Prostitution légale ! » tel est l'aimable mot qu'elles emploient. Mais elles raisonnent comme si le cœur, pris dans le sens le plus étroit et le plus bas, devait tout gouverner en nous; comme si l'esprit qui juge n'était rien; comme si les grandes réalités engagées dans le mariage s'effaçaient et devaient s'effacer comme inexistantes devant les droits du cœur.
Le premier droit du cœur, c'est la fidélité au bien ; c'est le dévouement consenti aux grandes
causes dont je viens de faire entendre l'appel. Ne refusez pas, dirai-je, d'écouter toutes les voix qui vous demandent d'incliner votre orgueil, ou votre sensualité, ou des intérêts même légitimes devant le prix d'une institution qui contient tout le meilleur de la vie humaine et que Dieu vous demande de sauver en vous, se sachant assez fort pour faire qu'en même temps elle vous sauve, vous.
Écartez ce premier cas, vous êtes en face des malheurs domestiques sans remède. Ici, je demande à poser la question de degré. Non qu'un dosage précis soit possible : je sais trop bien qu'en face des même douleurs, telle nature est armée et telle autre non. Je ne puis réclamer à toutes le même héroïsme. Celui-ci d'ailleurs n'est pas toujours requis par des intérêts de même valeur. Les situations, l'existence ou l'absence des enfants, leur âge, leur caractère, bien d'autres choses que je ne puis préciser peuvent influer ici sur les solutions. Supposons que les circonstances soient telles que toutes choses et toutes personnes considérées, la situation soit à la rigueur tolérable. Je dirai alors : Tolérez-la. Le christianisme veut que les hauts intérêts engagés pèsent plus, et pour vous-même, que votre seule personne en souffrance. On ne vous sacrifie pas ; mais on ose demander à votre cœur de chercher plutôt sa joie dans le sacrifice. La joie ou la souffrance sont des moyens : le but est ailleurs. Mettez le vôtre dans le devoir, comme surent le faire même de hautes âmes païennes. Respectez
Dieu en vous, en vous maintenant dans l'ordre des fins naturelles que Dieu règle; respectez-le dans votre époux en gardant l'unité établie en son nom et pour son œuvre; respectez-le dans l'enfant, que ce soit le vôtre ou que ce soit celui d'autrui sur qui rejaillit l'effet des ruptures; respectez-le dans le corps social qui se trouve suspendu à l'anneau rond et sans chaton, disant l'union sans inégalités ni fin.
Ainsi Dieu sera tout en tous ; mais tous aussi seront sauvés en lui dans le meilleur d'euxmêmes. On se sauve moralement en regardant au delà de soi, tandis que l'époux qui ne songe qu'à soi sacrifie l'autre ; les époux qui ne cherchent qu'eux sacrifient l'enfant ; la famille qui ne cherche qu'elle sacrifie la patrie, de même que la patrie qui ne cherche qu'elle sacrifie l'homme. C'est en s'élevant jusqu'à Dieu et en le voyant incarné en tout, qu'on retrouve l'ordre vrai et par lui le bonheur supérieur de tous. Qui veut sauver sa vie la perdra j dit notre Évangile.
C'est un positiviste anglais qui a écrit : « Il est indigne de grands cœurs de répandre le trouble qu'ils ressentent ^ » C'est ce que fait le divorce ; c'est ce que ferait pour une part la séparation. Ne vous séparez pas, s'il se peut; gardez et fleurissez avec les fleurs sanglantes du sacrifice, les fleurs d'or de la charité, les fleurs candides de l'intégrité, la chaîne que le Seigneur vous demande de ne pas rompre.
1. Frédéric Harrisson, cité par G. Fonsegrive, Mariage el union libre, p. 390.
Une si ce n'est plus possible; si la question (l'honneur intervient; si la souffrance s'aiguise jusqu'à l'insupportable; si quelque danger grave pour vous, pour d'autres vient compliquer, exacerber le malheur de l'union, alors, alors seulement le christianisme admet que la soupape de sûreté du mariage fonctionne.
Il n'est pas de mécanisme emprisonnant de la force qui n'ait sa soupape de sûreté. Le mariage a la sienne. La sagesse divine dont prétend disposer l'Église ne pouvait être ici en défaut.
Or la soupape dont je parle a deux valves.
On peut remonter en esprit au moment de la formation du lien; en examiner les conditions, qui sont, naturellement, multiples, et si l'on aperçoit une fissure dans la chaudière oii tant de vapeur malfaisante s'amassait, demander à l'autorité de la discerner, au besoin de l'élargir.
Ce procédé, s'il est vrai que c'en soit un, a le don de mettre en rage les tenants du divorce. Ils y voient une hypocrisie, une feinte. «Au moins, qu'on joue franc jeu! nous crient-ils. Allez jusqu'au bout de la doctrine I Que le mariage, votre mariage, ce soit l'union forcée, la boucle de fer aux chaînons rigides. Mais n'allez pas la rompre, cette chaîne, en invoquant une autorité suprahumaine », c'est-à-dire, au fond, « à coups de relations et de billets de banque, par ces nullités de mariage qui ne sont pas autre chose que le divorce : le divorce du pape ^ ! »