Concile de Trente, 5655. 16, can
tion que l'adultère. Or la séparation est bien une sorte de divorce ; nos canonistes lui donnent volontiers ce nom. Mais les noms n'y font rien; ce divorce catholique diffère de l'autre à fond. Car premièrement il ménage l'avenir en permettant la reprise de l'union ; en ne s'exposant pas à rendre fausse la situation des nouveaux foyers en cas de retour d'affection après les secondes noces.
Ensuite, l'enfant trouvera ainsi — régulièrement tout au moins — des conditions meilleures, en ce que la vie n'ayant pas repris de chaque côté, il en sera moins épave.
Enfin, surtout, la permanence d'un lien simplement distendu, permanence que souligne quelquefois tragiquement le spectacle d'une vie isolée et douloureuse, c'est la digue opposée aux impatiences, aux passions, aux calculs égoïstes qui en précipitant les ruptures mineraient l'institution que nous voulons garantir des atteintes.
Dira-t-on que ce divorce à demi est cruel? Que c'est une vie brisée? Que le conjoint encore jeune ne pourra supporter cette solitude déprimante et dangereuse qu'au prix d'un héroïsme constant, bien difficile à réclamer? — Gela est vrai. Il est des cas où ce prétendu remède est un martyre. Alors, disons que ce n'est pas un remède; que c'est un moindre mal. Mais qui l'impose? C'est Dieu, puisque c'est la nature des choses bien jugée, le bien conamun de ses frères préféré à soi, la vie universelle dont l'enfant est le symbole vivant laissée à ses conditions nécessaires.
La jeune fille qui renonce au mariage pour
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élever ses frères, ou pour soigner ses vieux parents, ou pour quelque autre cause généreuse ou inévitable manque bien aussi sa vie. Que de vie manquées, Messieurs, en ce que l'Église appelle la vallée de larmes! Ce n'est pas une raison pour en multiplier le nombre; mais si c'est Dieu qui demande, à travers les objets sacrés que j'énumèrc, c'est à lui de ramasser les épaves; c'est aux intéressés d'avoir le cœur assez haut pour dire oui, et pour essayer de faire une vie, quand même, avec les débris du foyer disloqué ou avec des matériaux que la charité peut trouver sans peine. De là vient la facilité instinctive avec laquelle les brisées du mariage chrétien se réfugient dans les œuvres de piété fraternelle. C'est leur compensation supérieure. Elles sont sorties de soi pour se reverser en cet autrui que nous devons considérer comme nous-mêmes, et dans l'Autrui divin qui est notre nous-même profond, le plus intime, le plus fertile en exigences, mais aussi et par cela seul le plus fertile en joies, car l'amour qu'il suggère a ses récompenses. U ne va pas, celui-là, « heurter son front aveugle à tous les obstacles de la civilisation » comme celui de la préface dUndiana : son front est clair, et il le dresse sans peur sous les bénédictions éternelles. Il sait « que les souffrances de ce temps ne sont pas comparables à la gloire qui doit être un jour révélée en nous », et qu'au fond, celle qui jouit du mariage doit toujours être un peu « comme n'en jouissant point », parce que « la figure de ce monde passe ».
Ah ! je reconnais que sans Dieu il est bien difficile de se faire entendre ici des intéressées ! Le sociologue aura beau dire! L'individu souffrant qui aperçoit une issue vers la délivrance et qui ne croit pas aux compensations d'au-delà sera toujours tenté de dire : Périsse la société qui m'opprime! Périssent des biens que je ne verrai pas et auxquels le sacrifice total de mon être n'apporterait qu'une goutte ! Périssent la solidité du foyer, la dignité théorique du couple éternel, et la sécurité de l'enfant même ! Après moi le déluge des berceaux!
Je comprends cette exclamation s'il n'y a rien au-dessus de nous qui nous règle, si le bien est anonyme, l'avenir moral du monde incertain et le risque effrayant d'une vie sans amour, sans joie, sans force, privé de compensations divines.
Est-ce une raison pour que le philosophe cède aussi, et sous prétexte de donner satisfaction à des cas touchants mais relativement rares, laisse passage au courant de lâcheté et de sensualité qui entraîne les hommes? Je le laisse à décider aux meilleurs, parmi ceux qui gardent encore, dans le désastre de leur foi, quelque chose de « l'âme naturellement chrétienne ».
S'ils disaient : Oui, il faut céder, j'en serais attristé pour mon peuple ; mais j'y verrais la preuve que la qualité de sacrement divin attribuée par le christianisme au mariage est encore sa meilleure sauvegarde. J'en conclurais aussi que l'espérance est la contre-partie naturelle du devoir ; que sur ce point comme sur tous les autres, notre vie a
besoin, pour s'achever et pour se comprendre même, de garder ses attaches éternelles, et que le païen Aristote se montrait un vrai sage, quand il disait chrétiennement que Thomme n'est vraiment homme qu'en se dépassant lui-même en deux sens : en bas pour communier à la nature ; en haut pour toucher la divinité.
Messieurs
Le mouvement féministe a revêtu comme d'instinct les caractères de la femme : à la fois pratique et romanesque; passionné, volontiers fantasque et minutieusement positif. Tour à tour on y voit l'analyse la plus serrée des faits et des choses; puis tout à coup la tangente du rêve.
S'il ne s'y mêlait quelquefois des aberrations comme celles que nous avons dû dénoncer, que nous dénoncerons encore, on s'en consolerait volontiers. Bien mieux, on s'en réjouirait, car le rêve est positif aussi à sa façon, puisqu'il abrite l'idéal.
L'idéal n'est-il pas positif autant que la positivité la plus ferme? L'idéal est positif par cela môme que les réalités positives sont tenues de tendre vers l'idéal.
Ce qui n'est plus positif du tout, c'est de penser que l'idéal est une règle immédiate, capable de se substituer utilement au sens de la réalité.
24C FÉMINISME ET CHRISTIAMSMK.
Or c'est cela, mais cela seulement que nous reprochons à certains féministes.
Cette réflexion, toute générale qu'elle soit, m'est suggérée aujourd'hui par les attitudes contraires que féministes et antiféministes croient devoir prendre au sujet de l'autorité maritale.
Les uns refusent toute modification à un état de fait qu'ils se figurent inspiré par la raison éternelle, alors que pour une part il résulte de contingences que d'autres contingences pourront vaincre. D'autres, se rendant compte du caractère relatif de certaines traditions, méconnaissent l'absolu de certaines autres, ne songeant pas que le relatif repose toujours sur l'absolu, comme le mobile sur l'immobile, parce qu'à la base de toute variation il y a une nature des choses.
Je voudrais départager avec vous, ce soir, le plus équitablement qu'il nous sera possible, ces tendances divergentes.
« Je demande à la femme du xx* siècle, écrivait Jules Simon, de relever la famille, que les femmes des deux siècles précédents ont laissée péricliter. » Il faudra voir si relever la famille, cela se peut par le moyen de l'anarchie intérieure que certains proposent, ou par le moyen des entêtements autocratiques de leurs antagonistes outranciers.
Nous savons que penser de la situation de la
femme antérieurement à l'influence du christianisme ^ Je sais des féministes qui essaient d'échapper ici à l'évidence, et que l'anticléricalisme travaille à tel point qu'ils voudraient à tout prix ravir à l'Évangile ses gloires, en renouant la tradition, par-dessus dix-neuf siècles d'obscuran tisme, avec un prétendu âge d'or dont le vrai portrait est moins flatteur que celui qu'ils en tracent.
J'en donnerai cet exemple où se manifeste un procédé que je livre à votre sens critique. On prétend découvrir la prééminence antique de la femme au foyer dans ce fait que telles généalogies s'établissaient d'après la mère. Or, après vérification, l'on s'aperçoit que la raison de ce fait est simplement que dans les civilisations en cause, qu'elles fussent matriarcales ou non, le père était généralement inconnu. Fils de tout le monde du côté du père, l'enfant devait prendre sa généalogie par la mère. On en fait bien autant sous nos yeux. Qu'il n'en résultât rien quant à la condition générale de la femme, c'est ce qui ressort de ceci qu'on ne lui attribuait aucun rôle public. Et d'ailleurs on peut voir par l'exemple de l'Australie que le matriarcat, source ordinaire de ces coutumes, n'empêche nullement la femme d'être esclave.
La vérité des faits ne se laisse pas ainsi manier. Il est clair que le christianisme a trouvé la femme opprimée plus ou moins à l'intérieur comme au
1. Cf. supra, La place du fait chrétien dans le mouvement d'émancipation féminine.
dehors, en ce que môme dans les meilleurs cas, on n'a pas reconnu avec une netteté qui ne laissât plus de place à l'équivoque, sa qualité de personne morale, d' « aide semblable à l'homme », semblable, dis-je, en destinée, en valeur, donc en droit, sinon en rôle.
Je ne veux plus m'attarder sur ces faits, qui commencent à être avoués de tous après l'avoir été d'abord par les maîtres. Un des derniers historiens de la condition des femmes dans le mariage, M. Paul Gide, a écrit : « Tous les documents qui nous restent sur les âges primitifs nous montrent la femme plus respectée, plus honorée au sein d'institutions et de mœurs encore grossières et barbares qu'elle ne l'a été plus tard sous les législations raffinées et savantes des siècles d'Auguste et de Périclès^ » Ce que nous savons des mœurs « grossières et barbares » doit nous donner une idée du reste.
Voici maintenant la pensée chrétienne. Je l'envisage d'abord en son fond, quitte à voir ultérieurement de quelles applications légales ou traditionnelles elle sera susceptible.
La pensée chrétienne relative au régime conjugal ressort de nos doctrines générales relatives à la mise en groupe, doctrines dont le terrain d'application le plus large est la politique.
En politique, le christianisme a pour maxime
1. Étude sur la condition privée de la femme, cité par René Voisin dans sa belle Étude critique sur Vautorité maritale et la condition de l'époux dans l'antiquité. Paris, Rousseau, 1907.
fondamentale que l'autorité, dont les régimes païens ou paganisés font un fief, est un service public. Cela nous parait simple? La science sociale sait bien que cela ne l'est point. Mais le Sauveur le savait mieux quand il disait aux siens « Les princes des païens les dominent; qiCil n'en soit pas ainsi au milieu de vous, mais que celu qui est en tête soit le serviteur de tous. »
Dans la société élémentaire qu'est la famille, ce haut principe doit avoir une application très particulière, parce que l'intimité de l'affection vient renforcer les droits de la justice. Quand saint Paul nous dira : « La tète de la femme, c'est l'homme », ce sera après avoir dit : « La tête de l'homme, c'est le Christ », et au moment de dire : « La tête du Christ, c'est Dieu », afin de marquer que la subordination de la femme à l'homme, pour autant qu'elle est requise ou permise, ce que nous mettrons tout à l'heure en question, n'est en tout cas qu'une subordination relative, relative non à une personne réputée supérieure à l'autre, mais à un rôle réputé nécessaire, ce qui veut dire que ce qui gouverne vraiment, c'est le rôle; c'est la vérité de nature exprimée par ce rôle; c'est le bien qui par lui veut se réaliser, et c'est donc, à travers le Christ, Dieu, répondant suprême du bien, de la vérité et de tout rôle où ils se cherchent.
C'est ce qu'avait bien compris la fille adoptive de Montaigne, M"® de Gournay, quand elle disait : S'il est vrai que l'Écriture ait voulu déclarer le mari chef de la femme, c'est seulement pour les
commodités et les nécessites de la famille. « La plus grande sottise que l'homme peut faire, c'est de prendre cela pour passedroit de dignité. »
En effet, il n'y a point de « passedroit » dans la pensée chrétienne. Le mari fùt-il chef de famille en tout objet et sans nulle distinction, il ne serait encore pas maître. « N'appelez personne maître, avait dit le Sauveur : vous n'avez qu'un seul maure, c'est Dieu. » C'est que le maître est autre chose que le chef. Il y a, entre les deux, cette notion de la personne morale que nous ne nous lassons point de ramener, tant elle est la clef de tout, le centre rayonnant de la pensée chrétienne.
On peut être le chef d'une personne; on ne pourrait être le maître que d'une chose. Le maître possède; le chef dirige. Le maître peut avoir des caprices : son droit est total; le chef est hé par des devoirs et limité par le droit d'autrui.
Qu'il soit donc dit que le christianisme écarte de la famille ainsi que de partout l'idée d'un droit de domination, dùt-il même se cacher sous des fleurs, et que l'idée de Balzac : « La femme mariée est une esclave qu'il faut savoir mettre sur un trône » n'est pas moins antichrétienne que celle des lois chinoises, pour qui l'épouse doit voir dans son époux « plus qu'un dieu ».
Une sentence différente, mais qui garde une parenté trop étroite avec la première, c'est celle de Bonaparte, qui disait au Conseil d'État : « Il
faut que la femme sache qu'en sortant de la tutelle de sa famille, elle passe sous celle de son mari. » Ou encore : « Un mari doit avoir un empire absolu sur les actions de sa femme. Il a le droit de lui dire : Madame, vous ne sortirez pas; Madame, vous n'irez pas à la comédie; Madame, vous ne verrez pas telle ou telle personne ; c'està-dire : Madame vous m'appartenez corps et âme^ » C'est ainsi que le Premier Consul entendait cette clause d'obéissance dont il voulut que la promesse fût exprimée par l'officier de l'état civil. Or, dans ces conditions, je comprends la révolte des femmes qui veulent faire rayer de nos codes cette ligne qu'elles déclarent infamante.
Je dirai tout à l'heure que dans sa généralité juridique, la formule d'obéissance en question est de toute manière abusive. Mais d'abord, distinguons.
Obéissance n'est pas tutelle.
La tutelle est relative au mineur; l'obéissance est relative à un être engagé dans un ordre. Le subordonné militaire qui obéit à son chef n'est pas pour cela en tutelle, ni encore moins le citoyen qui obéit aux lois de son pays. Celui qui obéit se soumet, en vertu d'un acte de raison qui prouve son existence comme personne. Celui qui est en tutelle est soumis, en tant que n'existant point encore, ou en tant que n'existant plus. L'enfant, l'homme dépourvu, le dissipateur sont mis légitimement en