‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 30 sur 40 · CHOSES · texte numérisé non relu

CHOSES

Voilà qui ne parait pas souffrir d'échappatoire.

Pourtant, réfléchissons. S'il fallait que nous interprétions en rigueur ce que dit ici l'Apôtre, nous devrions condamner toutes les législations qui, du consentement de l'Église ou par son concours, ont garanti à la femme ne fût-ce que la moindre parcelle d'autonomie à l'intérieur de la famille. Une pareille conséquence est difficile à admettre. Elle placerait notre Église dans une étrange position, puisqu'elle lui ferait condamner en principe ce qu'elle accepte manifestement en plus d'un détail, par exemple au sujet du vote des femmes.

Mais ne poursuivons pas cette chimère.

La vérité est plus simple. Elle glt dans une distinction que nous avons déjà émise; que je

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"ccommandc cependant à votre attention, car elle échappe au plus grand nombre et qu'elle jette la lumière la plus vive non seulement sur ce cas, mais sur tous ceux que soulève la question de savoir de quelle façon le principe religieux peut influer sur la vie sociale.

Il faut donc distinguer entre la situation morale de la femme dans la famille et sa situation politique, sociale ou économique. Que ces grands mots ne vous effarouchent pas. Proportionnellement à ce que nous voyons dans la vie publique, il y a aussi dans la famille, en même temps qu'une morale, une politique, une sociologie, une science économique en germe. Et je dis que ce qu'il faut trouver dans saint Paul ainsi que dans tous les documents religieux pris comme tels, c'est la seule de ces choses qui concerne directement l'Église, à savoir la morale.

La situation morale de la femme concerne la religion de la façon la plus directe, puisque le mariage, avons-nous dit, est une institution religieuse par cela même qu'il est une institution sociale et une institution naturelle.

D'une façon générale d'ailleurs nul cas de moralité ne peut être étranger à la religion, puisque la religion nous rattache au Principe d'où procède notre finalité, et que cette finalité est la règle morale.

Mais s'il s'agit de politique, de science sociale, de systèmes économiques, il n'en va plus de même. La religion n'y a plus de rôle direct, et en fait, elle s'est perpétuellement défendue d'in-

tervenir en ces matières autrement que pour fournir la lumière supérieure, qui est morale; jamais pour imposer des déterminations particulières appartenant à la technique sociale, dont notre Église n'est plus la gardienne.

Sur cette norme, jugez le cas proposé, et dites : La femme, aux yeux de la religion, doit obéissance à son mari « en toutes choses », c'està-dire en toutes choses que le régime familial existant — et d'ailleurs moralement légitime — remet au gouvernement du mari. Mais pour savoir ensuite quel régime familial sera ou ne sera pas légitime, il ne suffira pas de faire retour à la formule paulinienne, en l'entendant à la façon d'une détermination de science sociale, canonisant pour la famille une certaine forme de gouvernement.

Les formes de gouvernement ne sont pas du ressort direct de l'Église. Elle se refuse à en décider, déclarant que les organisations temporelles regardent les autorités temporelles ; qu'ellemême, l'Église, s'inquiète de l'éternel, c'est-à-dire de ce qui est vrai partout, toujours, comme relatif à nos finalités transcendantes, au lieu de se trouver relatif aux circonstances particulières, aux conditions de milieu, tellement que ce soit le progrès humain, et non la fixité d'un point de vue intemporel qui en soit maître.

Un exemple aussi instructif qu'il se peut nous en a été fourni par le cas de l'esclavage.

On dit souvent : Le christianisme a aboli l'esclavage. C'est vrai en un sens ; ce n'est pas vrai en UQ autre sens, et cela finit par ôtre vrai tout à fait, mais indirectement, et non pas, comme le croient certains, en vertu d'une intervention autoritaire.

Saint Paul qui a dit : Femmes, obéissez à vos inaris, a dit aussi : Esclaves, obéissez à vos maîtres. Il n'a donc pas aboli l'esclavage au sens économique ou politique du terme. Il l'a si peu aboli qu'il dit aux Corinthiens : « Que chacun demeure dans l'état où il a été appelé. Tu as été appelé étant esclave? ne t'en inquiète pas, et quand même tu peux devenir libre, mets plutôt ton appel à profit. Car l'esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur ; de même, Vhomme libre qui a été appelé est un esclave du Christ. Vous avez été rachetés à un grand prix: ne devenez pas esclaves des hommes^. »

Ces dernières paroles marquent nettement la distinction que je suggérais à l'instant entre le point de vue moral et le point de vue social politique ou économique. Saint Paul déclare entièrement aboli, et immédiatement aboli l'esclavage moral, qui réduisait une personne à n'être plus, conscience comprise, que l'instrument d'une autre. A ce point de vue-là, ce qui est proclamé, c'est l'égalité complète, sous la domination du Christ qui à vrai dire n'en est pas une, puisqu'on l'entend comme la domination d'une loi de vé-

rite qui étant celle même de notre nature, sera pour nous l'affranchissement. Mais au point de vue social, que dit saint Paul? — Restez à votre condition. Veut-il par là interdire le progrès? Non : il n'y pense point, parce que cela u'est pas son affaire ; ou s'il y pense, il veut qu'on y travaille patiemment, par l'amélioration progressive des rapports humains dont une obéissance éclairée est un meilleur outil que les révoltes. Mais qu'il y pense ou non, l'apôtre autorisé d'une telle doctrine morale prépare la suppression de l'esclavage politique ou économique de la façon la plus efficace. Il la prépare en influant sur les ressorts de la vie, qui sont les sentiments de nos cœurs. Ces sentiments, diffusés dans la masse, se créeront plus tard un organe politique. Ils le créeront nécessairement.

C'est en ce sens que le christianisme a aboH l'esclavage.

Raisonnons de même au sujet de la femme. Son cas n'a rien de singulier. Le gouvernement intérieur de la famille est un cas de vie sociale dont l'importance suprême exige plus de précautions que tout autre, mais n'appelle pas pour cela d'autres principes.

L'Église a-t-elle une politique à elle? — Non. A-t-elle une science économique à elle? — Non. Pourquoi aurait-elle une théorie de l'organisation familiale définie ne varietiir, alors que manifestement la situation réciproque des époux change pour une part selon les circonstances politiques ou économiques?

On disait au moyen âge : Pauvre homme est roi dans sa maison. Mais la royauté est un régime de gouvernement. Il y en a d'autres. La royauté qui n'a rien d'intangible au dehors n'a nul motif de devenir intangible au dedans. L'Église a toujours refusé de la consacrer pour les États : permettez-lui de ne pas la consacrer davantage pour la famille.

L'obéissance qu'elle requiert dans le premier cas, c'est sous Néron qu'elle en a donné la plus haute formule ^ Entendait-elle par là consacrer le régime de Néron ?. . . Elle voulait dire : Quoi qu'il en soit des régimes, qui ne sont point de mon ressort, obéissez au pouvoir comme pouvoir, donc en vertu de la constitution de chaque État, et sous la forme que détermine cette constitution. Ainsi, dans la famille, l'obéissance imposée n'est pas constitutive d'un régime. Elle le suppose, etne le constitue pas. Elle ne le fixe donc pas non plus dans une forme immuable. Cette forme pourra varier pour s'adapter à des conditions différentes, et si elle varie moins que la constitution des États parce que d'abord les éléments à organiser sont réduits au minimum de combinaisons possibles; parce qu'aussi ce pivot de la vie qu'est la famille doit avoir plus de fixité que tout le reste, toujours sera-t-il que ces conditions particulières seront imposées à la famille par une nature des choses, non par une exigence spéciale.

Bien plus, comme dans le cas de l'esclavage,

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