Rom., iiii, I
si c'est l'Église qui a posé la première le principe de l'égalité morale entre l'homme et la femme, comme elle a posé le principe de l'égalité de tous les hommes, et si plus tard la suppression des contraintes abusives, dans le mariage, n'est que la conséquence politique ou sociale de ce principe lentement infusé dans la masse humaine, ce sera donc l'Église qui aura modifié le régime familial, bien loin qu'elle ait voulu le consacrer.
Notre chemin est donc libre. Nous pouvons rechercher tranquillement, sans nulle crainte d'offenser notre foi, quel est le meilleur régime à établir entre l'époux et l'épouse, pour que l'égalité morale reconnue en faveur de la femme par la religion, et par ailleurs le bien dont la famille ainsi que toute chose humaine est sujette trouvent leur satisfaction la meilleure.
L'antiquité opprimait la femme. Les premiers âges chrétiens l'ont assujétie pour la protéger. N'y a-t-il pas, juridiquement et socialement, d'autre avenir pour elle? Je dis que la question est entière, et qu'après l'esclavage ou la protection sujette, le féminisme a le droit d'appeler l'égalité.
Il faudra voir seulement ce que c'est qu'égalité en pareille matière. Il faudra se demander surtout si, l'idéal posé, il n'y a pas lieu de songer aussi au réel, je veux dire à l'immédiat, qui est le réel d'aujourd'hui.
Sous le bénéfice de ces deux remarques, je
reprends notre question, jusqu'ici simplement posée mais dégagée d'entraves d'autant plus nécessaires à rompre que certains les envisagaient comme sacrées.
Quand les grands-ducs de l'ancienne Moscovie mariaient leurs filles, ils remettaient aux mains du jeune époux un knout à lanières de cuir en disant : Mon gendre, à ton tour! Plus tard, comme toujours, la réalité tourna au symbole, et les gentilshommes mettaient dans la corbeille des épousées un fouet léger à manche sculpté ei aux inoUensives lanières de soie rouge.
La soie rouge remplaçant le cuir, ce n'est pas assez pour contenter le féminisme le plus soumis, parce que derrière la soie ou le cuir, il y a le manche ; sur le manche, la main, et que c'est cette main qui pèse aux tenants du féminisme.
Or, que penser de leur sentiment ?
Soit au point de vue des mœurs soit au point de vue des lois, ce à quoi tendent les plus avancés d'entre eux, c'est le déliement individualiste. Ce qu'ils proposent, ce n'est pas un partage plus équitable de l'autorité ; une révision de la constitution familiale; l'adoption d'une forme de gouvernement intérieur qui tienne mieux compte des qualités et des capacités des personnes en présence : toutes choses dont nous avons admis en principe la légitimité. Non, ce qu'ils veulent,
OU ce qu'elles veulent, c'est la liberté réciproque ; c'est la réduction de la famille au minimum requis pour la race — s'ils veulent bien s'inquiéter de la race; pour l'amour, autant qu'ils peuvent atteindre à la hauteur de ce mot ; pour tel objet ou résultat qui a le don de les intéresser encore.
Contre eux, les féministes chrétiens disent avec une sagesse que la science sociale n'approuve pas moins que la religion : Il faut amener la famille à son maximum, c'est-à-dire renforcer l'unité de ses éléments, sans affaiblir, mais en renforçant également la valeur des personnes qu'elle assemble.
En toute coopération, il faut que les coopérants soient plusieurs, mais que l'œuvre soit une. La première condition est requise pour la richesse des moyens; la seconde pour l'efficacité de l'action. Or la première, dans la famille, plaide l'autonomie morale de cha.que per s on?ie ; lai seconde plaide la fermeté du lien, qui est l'autorité. Donc, émancipons la femme en tant que personne morale, et constituons en même temps l'autorité selon la justice.
Dira-t-on que ces deux conditions paraissent difficilement compatibles? Elles le sont en effet difficilement ; mais les difficultés, pourquoi donc sont-elles faites?
C'est un principe philosophique d'application universelle qu'une combinaison quelconque a d'autant plus de valeur qu'elle fait une unité plus serrée entre des éléments plus riches. Si
VOUS serrez le lien aux dépens de la valeur des individus, ou si vous développez les individus hors du lien, dans les deux cas vous rendez la combinaison moins heureuse. Si celte combinaison c'est la famille, gage de l'avenir humain, support du corps social tout entier, combien devons-nous réfléchir avant d'exagérer d'une façon qui serait nécessairement homicide : soit l'autorité contre l'individu, homme ou femme, soit l'individu contre l'autorité, où qu'elle soit.
Sur la première partie de ce programme, nous n'avons rien à dire aux féministes : nous les trouvons d'avance convaincus; mais ceux dont je parle oublient la seconde*. Ils négligent d'ob-
1. Comme signe de la transformation qu'elles réclament, des féministes revendiquent le droit de garder leur nom dans le mariage.
Elles ne veulent plus qu'on distingue Mademoiselle et Madame^ mais que majeures ou nubiles, on les appelle indistinctement Madame, ainsi qu'on dit Monsieur à un homme. Elles se souviennent qu'au moyen âge on enlevait le titre de damoisel au jeune homme en état de porter les armes, comme on enlevait au jeune Romain la robe prétexte à bande de pourpre. Mais que le titre de demoiselle restât à la femme non mariée, n'était-ce point pour donner à penser que la femme n'est jamais majeure, jamais existante comme être humain si ce n'est par son mari? Cette interprétation est confirmée par ce fait que les chevaliers appelaient Mademoiselle la femme de leur écuyer par opposition à leur propre femme, et que plus tard, jusqu'à la Révolution, les nobles appelaient ainsi la femme du bourgeois, comme si à leurs yeux le mari n'existant pas socialement, la femme ne pouvait pas non plus arriver à l'existence. Aujourd'hui, le bourgeois existe; la femme veut exister aussi.
Mais à un autre point de vue, l'unité de la famille n'a-t-elle pas besoin d'un signe? Les Un tel, cela vaut pour le corps social; cela vaut pour les actes publics, et sous cette question de mots, facilement on introduirait deux systèmes sociaux antagonistes : d'une part l'individualisme pur; de l'autre la théorie de la famille unité sociale.
server que c'est l'autorité qui est le lien d'un groupe. Brisez l'autorité, vous brisez l'unité; vous créez l'anarchie ; vous empêchez la finalité sociale de s'exprimer dans une volonté, de se réaUser dans les faits, de diriger l'application des forces et de vaincre les résistances.
Quand le mariage est parfait, que les époux s'entendent à ravir ; que le cœur est prêt aux arrangements amiables et, s'il le faut, aux concessions, pas n'est besoin de faire appel à l'autorité; la cordialité en tient lieu; une sagesse confiante gouverne, sans s'inquiéter de savoir qui a trouvé ou n'a pas trouvé la bonne solution. Les problèmes familiaux sont là, sur la table commune, et l'on partage les influences comme le pain.
Que cela serait beau, Messieurs, si cela n'était un rêve!
En raison et en sagesse supérieure, celui qui doit se soumettre, dans la famille, ce n'est ni l'homme à la femme, ni la femme à l'homme : c'est celui qui comprend mieux à celui qui comprend moins bien; c'est celui qu'il sait mieux à celui qui sait mal; c'est celui qui veut bien à celui qui veut mal, et cela en chaque chose. Celui des deux qui se rend compte que l'autre est audessus de lui en quelque objet doit se rendre, et cela se sent vite quand c'est l'amour qui règne, le véritable amour raisonnable!
1. Le Play s'élevait de toutes ses forces contre « ceux qui voient l'idéal de la famille dans l'indépendance individuelle de certaines races instables et sauvages ».
L'organisation de la Famille, 4* édit., p. 108.
Après tout, ne disons pas trop de mal de notre nature. C'est bien ainsi, souvent, que les choses se passent, dans ceux de nos mariages qui ne sont pas des calamités. Sans parler des ententes trop faciles de la lune de miel — ententes qui n'en sont point, puisque pour s'entendre il faut sans doute s'écouter, au lieu seulement de se regarder et de prononcer oui comme pour dire : Je vous aime! Sans parler de ce cas vite lointain, la sagesse vulgaire et l'affection calme qui ont encore droit de cite parmi nous font qu'on se partage les responsabilités selon les aptitudes ou les possibilités de chacun. La femme fait acte d'autorité au nom de la famille plus souvent que l'homme, bien que ce soit en de moindres objets. En ce qui regarde les grands intérêts, si c'est l'homme qui signe, n'est-ce pas souvent la femme qui tient la main? La vie se charge de plier le code, et l'affection n'a cure du contrat.
Mais il faut tout prévoir. Il peut y avoir conflit de volontés. N'est-ce pas d'ailleurs dans cette prévision que le féminisme radical veut rendre indépendante la femme? Or, dans ce cas, je demande s'il n'est pas nécessaire qu'il y ait quelqu'un qui décide.
Il faut donc que l'autorité familiale soit maintenue.
Mais alors, faudra-t-il, la retirant toute à l'homme, la déposer toute aussi entre les mains de la femme? Ne discutons point, n'est-ce pas, ce « manoir à l'envers » ! Les plus farouches féministes n'oseraient proposer le gouvernement
féminin à titre de mesure générale; mais il en est, et de très graves, qui voudraient laisser cela à la liberté des conjoints, lesquels en jugeraient d'après leurs convenances, leur valeur réciproque ou celle de leur apport.
Je ne puis me persuader que ce soit là une propositio^sage.
Il peut*Se faire qu'en plus d'un cas la femme soit à la hauteur d'une telle tâche; qu'elle y excelle tout à fait et que l'homme ait tout lieu de se féliciter de son abdication volontaire. Mais les cas isolés ne doivent point faire la loi. Celle-ci doit s'établir en considération des phénomènes généraux. Demander au législateur de se désister ici et de sanctionner ce que voudront les conjoints, ou leurs familles, selon des vues plus ou moins concordantes avec le bien commun, c'est lui demander de verser dans un libéralisme excessif, qui serait mieux nommé l'anarchie.
Alors? Que ressort-il de cette discussion et de nos exclusions successives?
Cela paraît tout uni.
Il nous faut une autorité. Ce ne peut pas être la femme à l'exclusion de l'homme. Ce ne peut pas être la femme ou l'homme à volonté Donc, il faut que ce soit l'homme. Et nous voici ramenés à cette monarchie conjugale que nous disions n'être pas consacrée par la religion, mais qui renaîtrait de la nature des choses.
Illusion, Messieurs!
Dans ce dilemme supposé : Ou l'homme, ou la
femme! il y a une fissure énorme. C'est comme si, se mettant à table, on se demandait quel est celui des deux qui va dévorer le repas.
Pourquoi ne point partager?
Tous les gouvernements un peu complexes comportent un partage d'attributions. Si la complexité de la vie familiale fait que la femme est amenée à prendre des responsabilités réelles, n'est-il pas naturel qu'à ces responsabilités corresponde une part d'autorité, qu'il y aura lieu d'ailleurs de déterminer en sagesse?
Décider que ce sera l'homme, toujours, en tout, qui en cas de désaccord sera censé avoir raison, ne serait-ce pas baptiser vérité ce vers burlesque :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Ni la force physique, ni les qualités intellectuelles et morales que nous avons reconnues à l'homme par comparaison avec la femme ne sont une garantie suffisante pour un gouvernement absolu. J'oserai dire qu'à la réflexion nul homme ne penserait cela ni n'aurait le courage de le prétendre.
D'éminents jurisconsultes ont trouvé toute naturelle et même nécessaire à établir en justice, l'administration à deux du ménage.
Dans son projet de révision du code civil belge, M. Laurent établit que la communauté sera administrée conjointement par les deux époux, que la femme aura la faculté de disposer seule, tant qu'il s'agit de l'administration journalière, et que les actes de disposition des biens de la commu-
nauté à titre gratuit ou onéreux ne pourront être consentis que conjointement.
Je n'approuve ni ne blâme au point de vue législatif : je ne suis pas jurisconsulte; mais au point de vue de la morale chrétienne, j'affirme qu'il n'y a là rien à redire.
Si la femme travaille de ses mains ou de sa tête, est-il normal qu'elle n'ait nul droit d'administration sur ce qu'elle a acquis? Que le traité passé par une femme auteur, ou les conventions conclues par une femme artiste, ou l'engagement d'une femme ouvrière puissent être résiliés de plein droit par le mari?
Est-il même normal qu'ayant la responsabilité de l'enfant aussi bien que le père, la femme n'ait aucun recours, en cas d'indignité de celuici, et ne puisse toucher nulle portion d'un salaire qui lui est dû en stricte justice, qu'elle a d'ailleurs pour une part le devoir naturel d'employer?
Est-il normal aussi que l'autorité relative aux enfants, à leur éducation, à leur carrière, à leur mariage soit remise aux mains d'un seul, alors que l'autre a souvent plus de lumières, plus d'infaillibilité instinctive, plus d'amour?
C'est une loi de science sociale bien connue que dans une association quelconque, celui qui fournit les moyens d'existence, que ce soit par protection ou par travail, se subordonne naturellement l'autre, et d'ordinaire du consentement de celui-ci ; car on sent bien qu'il y a là une ébauche de justice, et que d'ailleurs celui qui a pris la
peine de produire doit être en gros le meilleur juge de l'emploi.
C'est ce que le matriarcat a fait voir dans certaines conditions sociales. La constitution actuelle de la famille réalise le type contraire — heureusement, mais peut-être un peu trop exclusivement contraire! Si l'on en venait à la fameuse indépendance économique que rêvent beaucoup de féministes pour la femme même mariée, le régime appelé par les faits serait donc la liberté réciproque des époux en toutes choses. Vous savez ce que nous pensons de ce rêve. Ce serait la ruine de la famille, par absence de la femme au foyer.
Mais un extrême banni ne doit pas faire introduire l'autre extrême. En régime normal, les ressources doivent venir de l'homme ; leur administration intérieure, de la femme*. D'où il suit que le régime normal de l'autorité est la prédominance de l'homme pour l'ensemble de l'action et du patrimoine, et la prédominance de la femme pour les choses du foyer. Mais prédominance n'est pas exclusion, et dans les matières mixtes : éducation, carrière, mariage des enfants, on peut penser avec justice que l'autorité familiale devrait être moralement et légalement partagée.
Or, que de chemin à faire, Messieurs!
C'est jusqu'ici un principe de droit public en France que la femme, en se mariant, devient une incapable.