‹ Feminisme et christianisme. --Chapitre 6 sur 40 · Bebel, La femme dans le passé, le présent et Vavenir · texte numérisé non relu

Bebel, La femme dans le passé, le présent et Vavenir

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rôle religieux, comme an temps de la Pythie, des Sibylles ou de la Velléda, elle n'était qu'un canal par où le divin était censé trouver, pour se manifester, un chemin plus facile. Affaire de système nerveux, non de conscience personnelle.

A Sparte, la femme était élevée en homme et avec l'homme, ce qui voulait dire alors dans la nudité du gymnase, en vue d'un idéal de force physique. Et des féministes admirent, trouvant dans cette atroce barbarie une reconnaissance anticipée de l'égalité des sexes. Ils ne voient pas qu'il s'agissait là pour la femme non de s'élever, non de s'égaler à l'homme, auquel d'ailleurs on ne reconnaissait comme individu aucune spéciale destinée : il s'agissait de servir. Un bon moule à guerriers, au besoin un guerrier : voilà ce qu'on voulait faire de la femme, le tout pour la tribu, considérée dans son entité collective. Si c'est là ce qu'on préfère au christianisme, qu'on nous le fasse savoir. Sinon, que l'on cesse de gémir ou de faire semblant de gémir de ce que le christianisme ait vaincu ces horreurs.

Or ce type de rapports entre la femme et l'homme, entre l'individu et la cité est le fond du paganisme. Athènes et Rome à leurs plus belles époques n'y font point exception. Je n'ai pas le temps d'en fournir la preuve : ce serait un livre à faire ; mais ce livre est écrit depuis longtemps, et ses conclusions sont assez connues pour que je passe.

Dans le monde ancien, il semblerait que les Germains aient mieux que tous honoré leurs

femmes. Tacite admire hardiment la façon dont ils les traitaient. Or il nous dit lui-même que les guerriers de ce pays croupissaient en temps de paix dans l'oisiveté la plus complète et abandonnaient aux femmes tous les travaux. Mais ce qui est plus grave — car ce que je viens de dire se pourrait expliquer par une sorte dedivision du travail, justement établie en un temps où la guerre était l'état normal, puis conservée par tradition après que la paix eut gagné en ampleur, — ce qui est plus grave, dis-je, c'est qu'en tout temps le droit germanique permettait au mari de traiter sa femme comme une chose : de la vendre, de la céder, de l'ofl'rir à ses hôtes, de la léguer par testament. Tel était le peuple dont Tacite opposait les mœurs à la dégradation de Rome.

En Chine, la femme n'avait point d'âme; on ne lui permettait pas d'adorer dans le temple ; elle devait adorer... son mari, en qui on lui ordonnait de trouver « plus qu'un dieu ». Celui-ci pouvait la répudier pour cause de bavardage, de désobéissance à ses parents — ses parents à lui — ou pour des crimes semblables.

Les femmes hindoues étaient enterrées vivantes avec leurs maris morts. C'était horrible, mais non pas sans grandeur : l'unité de l'homme et de la femme trouvait là un symbole tragique. Malheureusement, ce n'est pas à cela qu'on songeait. On se disait que la veuve était l'objet du mort, tout comme ses vêtements, comme ses armes. On la mettait congrument à côté de lui pour qu'elle servit ses mânes à l'occasion, comme dans l'Iliade

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on voit les esclaves d'Achille égorgés et jetés sur le bûcher funéraire avec la panoplie du héros. Quant à vivre après son époux, à quoi bon? Sa destinée était celle de l'homme; elle n'en avait pas d'autre. La preuve qu'on l'entendait ainsi, c'est que les Anglais installés aux Indes ont bien pu exiger, à grand'peine d'ailleurs, que la veuve ne fût pas immolée à l'époux; mais ils n'ont pas pu faire qu'elle ne fût désormais une déclassée de la vie, un être sans raison d'existence.

Et les systèmes philosophiques faisaient chorus à ces indignes mœurs. D'ailleurs, ils en étaient sortis. Dans les tables dePythagore, où le bien et le mal se partagent l'être, la femme était placée dans la colonne du mal, avec les ténèbres, le chaos, la gauche, l'oblique, le mouvement désordonné, le nombre pair.

Dans la métempsycose platonicienne, l'homme qui a péché renaît femme, et la femme qui a péché renaît bête.

Le très grand moraliste Épictète veut que l'homme voie dans sa femme un coquillage, une fleur qu'il a cueillie par hasard sur le rivage, mais auxquels il ne doit pas attacher son cœur. Notre Montaigne, par cette moitié de son àrae qu'il livrait si joyeusement au paganisme, devait recueillir la leçon. « Il faut avoir, dit-il, femme, enfants, et biens, et surtout la santé, qui peut, mais non pas s'y attacher de manière que notre heur en dépende. »

Je cueille à vol d'oiseau; mais étudiez de plus près, sachez voir, et vous constaterez que toute

l'antiquité, quant au problème qui nous occupe, peut tenir en ceci : L'homme a une destinée personnelle; la femme n'a de destinée que par lui. L'homme existe ; la femme coexiste. Ce qui est l'homme, c'est l'homme ; la femme n'est homme qu'à travers lui, comme les objets dont il se sert, comme Fanimal qu'il apprivoise, comme les esclaves qu'il se soumet.

C'est le christianisme qui a expulsé du monde ce sentiment. Expulsé, non, hélas! il en reste, je vous le ferai voir; mais il l'a condamné, et il a décrété sa mort, en attendant que l'évolution morale issue de lui exécute la sentence.

Dès le premier jour, dans l'action personnelle du Sauveur, il apparaît qu'il ne distingue pas entre l'homme et la femme. Il ne trouve dans les deux que cette nature humaine multiforme qu'il veut guérir.

Il ne distingue pas, je me trompe : il distingue la faiblesse, pour la secourir; l'abandon, et il lui fait part de la divinité qu'il apporte.

C'est à une femme qu'au puits de Jacob il explique, avec une sublimité pleine d'estime, le dernier fond de sa doctrine. Chez Simon le Pharisien en la personne de Madeleine ; près du temple à propos de la femme adultère, il se fait voir animé, à l'égard de la femme, de miséricordes qui ne sont plus la pitié méprisante de jadis, si commune chez les sages ; mais un appel confiant à la conscience morale qu'il relève. Ses pardons sont une délivrance : « Va etne pèche plus !» — « Ului sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé ».

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De tels mots s'adressent à une responsalnli té qu'on honore.

Même les sévérités, prises ainsi, sont encore un hommage. Jésus en a quelquefois pour la femme. Il ne fait pas de madrigaux. Môme à sa mère, il parle avec une gravité qui aparu àcertainsignorer le cœur : elle ignore simplement la faiblesse. C'est l'être humain immortel que le Sauveur a sans cesse devant lui, et c'est en immortel qu'il le traite.

A son œuvre d'apostolat, il associe les femmes autant que les mœurs courantes le permettent. Il en a un groupe autour de lui; elles l'exonèrent des soins du temps, et délivrant en lui l'éternité, font que la diffusion de celle-ci soit plus riche. Dans le martyre du Calvaire on les retrouvera, associées de cœur et complices d'action. Elles rempliront au nom de l'humanité future les devoirs de l'amour; elles entendront les paroles de la fin, et au lendemain des résurrections, elles s'en feront les propagatrices.

On sait quelle part la femme a prise à l'œuvre évangélique au berceau. Tout de suite un ample ministère s'offre à elle. Épouse, elle soutient la constance de l'époux. Vierge ou veuve, elle devient une institution. Elle cesse d'être la délaissée, l'inutile. Elle n'est abandonnée que si elle abandonne elle-même les rôles sublimes qu'on lui crée. Elle n'est une inférieure que si elle refuse d'être supérieure.

On a remarqué que les plus grands parmi les Pères de l'Église, de même que les plus héroï-

ques des martyrs, doivent leur courage ou leur vocation aux leçons de la femme. C'est que, avec l'incomparable élan qu'elle sait mettre en ses entreprises, la femme s'est donnée tout entière à la nouvelle doctrine. Elle a senti que son salut est là, sous cette large envergure protectrice où les égoïsmes virils n'ont plus cours, parce que le troupeau des âmes, toutes divines, est dominé de haut et appelé à vivre une vie hors la chair. Dans mon royaume, disait le Christ, on n'est ni femme, ni homme, mais comme les anges de Dieu. L'égalité et l'indépendance supérieure des personnes humaines, la voilà! Et saint Paul y insistera en disant : Pour le Christ, il n'y a ni Juif, ni Gentil, ni Grec, ni Barbare, ni femme, ni homme : nous sommes tous un en lui.

Entendant de telles paroles, la femme devait se sentir renaître ; c'est une nouvelle vie qu'on lui infusait, et je comprends entre elle et les premiers apôtres la confiance fraternelle qui régnait. Elle s'attachait à ces hommes qui ne lui demandaient rien, mais s'efforçaient de développer en elle ce qu'elle y sentait de meilleur : la vie de l'àme, alors que l'antiquité presque tout entière n'y avait voulu voir que le corps. Le cas qu'il faisait d'elle, l'estime qu'il lui portait comme créature morale autonome : voilà bien ce qui semble avoir attaché dès l'abord la femme au christianisme.

D'ailleurs, elle y trouvait, à l'égard de sa propre nature, des affinités profondes. 11 en est qui s'étonnent de ce que la femme soit plus natu-

rellement chrétienne que l'homme. Ils s'en étonnent ou ils en fournissent des raisons basses, qui humilient, au lieu de juger, et ce — ô entraînements de la passion ! — aux applaudissements de certains féministes. Il est pourtant de ce fait des motifs tout à Thonneur du sexe, et qui ne devraient pas échapper au psychologue, voire au naturaliste.

La femme est préparée par la nature comme le foyer vivant de la race, la créatrice universelle. En la prédestinant à ce rôle, la nature lui en a donné comme toujours les pouvoirs : pouvoirs moraux aussi bien que physiologiques, car chez un être humain, le bon emploi du corps requiert Tâme. Voilà pourquoi la femme a reçu ce que nous appelons, en le saluant du meilleur de nous, dévouement maternel. Même quand elle n'est pas mère, ce sentiment se retrouve et s'emploie, et il se caractérise, pour le psychologue, par la faculté de sortir de soi pour se déverser en un autre; d'obéir au génie de l'espèce plus qu'au génie individuel; de se pencher sur un berceau; à défaut, sur une tâche, et de s'y retrouver plus qu'on ne se retrouve en soi-même. Or la religion chrétienne, qui prêche la mort à soi et invite à se retrouver en autrui par l'affection et les services, n'a-t-elle pas avec le sentiment dont je parle de sublimes affinités?

Élargissant le point de vue, on devrait dire : La femme étant la génitrice, rôle qui engage l'homme, l'enfant; l'individu, la race, elle doit avoir été pétrie par la nature comme un être d'amour. Ainsi en

est-il : nul cœur d'homme ne peut l'ignorer s'il a une sœur, une mère ou une épouse. Or la religion chrétienne tout entière, qu'on l'envisage comme philosophie, qu'on la prenne comme morale, est une doctrine d'amour. La création universelle apparaît au chrétien comme une œuvre d'amour, parce qu'à ses yeux « Dieu est amour ^ » selon la définition jusque-là inouïe d'un Évangéliste. Il doit donc voir aussi dans Famour la loi universelle du monde ; car si l'amour ne le guidait point, le monde ne saurait aboutir aux fins que l'amour pose.

De cette loi, toutes les autres ne sont que les ouvrières. Lois du déterminisme pour la nature ; lois d'obéissance ou de souffrance pour l'homme ; Vabstine et le siistine des Stoïciens, en y comprenant leur Fatum, tout se trouve enveloppé par l'amour éternellement créateur qui nous porte. La société elle-même, si dure aux regards païens, est au chrétien comme une société de frères, sous la paternité céleste. Plus de cette atroce loi de combat pour la vie, où le faible — par conséquent la femme — succombe : c'est l'union pour la vie, qui est la loi, dans l'hypothèse du Dieu et de la religion d'amour.

De là l'immense clameur d'âme qui retentit aux premiers jours du Christianisme. « Voyez donc comme ils s'aiment! » se disaient les païens. Mais là également est l'explication de cette autre parole prêtée à Libanius : « Quelles femmes ont

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