p. aui Romains, c. i
peut à la fois vénérer la femme au ciel et la mépriser sur la terre. Même le viveur, quand il songe à sa mère, n'ose plus vilipender la femme. A la voir supplier, même les durs Coriolans s'attendrissent. Les héroïques soudards du moyen âge, ayant une mère aux cieux, en gardaient la vision et comme la douce hallucination sous l'acier des visières, et ils la projetaient autour d'eux sur des êtres de charme et de candeur.
Je conviens volontiers que cette fleur d'idéal introduite en pleine brutalité féodale par le christianisme n'était qu'un palliatif, et je n'approuve point ceux qui se livrent ici à une sorte d'enthousiasme qui donnerait à penser que d'après eux, nous n'aurions aujourd'hui, pour rencontrer le parfait, qu'à retourner en arrière. Cela n'est pas vrai, et le prêcheur de vérité ne doit pas ici se laisser aller à faire de l'art, au lieu d'histoire sérieuse et sincère. Mais en tout cas, il demeure vrai que la chevalerie est un triomphe féministe en même temps qu'un triomphe religieux; qu'elle a été l'un par l'autre, et que s'il est exact que le commencement est la moitié du tout, ce bel amour mystique à base de respect, en courbant la brutalité, frayait les voies à plus de justice dans les institutions politiques.
Pendant ce temps, en dépit des difficultés et des retards, l'Église travaillait pour la femme sous de multiples formes. Ayant reconnu en principe sa valeur personnelle, elle s'évertuait à augmenter sa valeur réelle en l'instruisant, en l'élevant moralement, en la relevant au besoin et
en lui préparant des refuges, en lui assurant resscnti<'l de ses droits dans le mariage, l'essentiel de son rôle au foyer. Toute la législation canonique, nous le verrons amplement, est un hommage à l'égalité morale et un effort vers l'égalité sociale des sexes. Même ce fameux droit de vote, qu'on revendique si fort aujourd'hui, l'Église l'accorde, dans son domaine, aux femmes qui vivent sous ses lois. Elles peuvent élire leurs supérieures. Celles-ci peuvent gouverner des hommes, ainsi qu'il arriva au temps de saint Colomban et de sainte Brigitte. En toute question, l'Église se conduit à l'égard de la femme avec une bonté grave, qui ignore la flatterie mais qui ménage l'honneur.
A rebours, et c'est une contre-épreuve que j'aimerais à instituer dans le détail, toutes les fois qu'on s'est écarté de l'authentique vérité chrétienne, soit par la porte de l'hérésie, soit par celle du néo-paganisme ou de l'incrédulité, on a tendu presque toujours à rabaisser la femme.
Les apparences trompent quelquefois, et c'est ainsi que la Renaissance a paru faire à ses favorites une part assez belle. Mais relisez ses auteurs, et vous verrez qu'à l'inverse des docteurs chrétiens qui abritent le respect et le dévouement sous des sévérités vertueuses, les humanistes, à travers les flatteries sensuelles de leurs Nuits, de leurs Dialogues et de leurs Décamérons, laissent percer leur mépris pour celles qu'ils encensent. Pétrarque, un des meilleurs, se laisse aller aux plus sanglantes et aux plus persévérantes
injures à l'égard de la femme. Dans un passage dont je ne puis presque rien citer tant il donne à rougir, il déclare que se marier, c'est « s'embarrasser d'une dispendieuse idole ». En effet! Ce que lui et ses pareils ont su faire de la femme de leur monde, c'est bien cela: une idole; mais une idole méprisée. On en parle ou on lui parle avec un encensoir d'une main et le fouet de la satire de l'autre, et ce qu'on adore en elle, c'est la chair; ce qu'on cingle, c'est la créature morale, la femme vraie, celle que le christianisme protège, en soumettant l'autre. Quant à la femme du peuple, elle n'est plus pour ces délicats que l'esclave de jadis, au lieu de la sœur chrétienne. Elle ne les intéresse pas, elle les sert. Tous leurs hommages, sauf d'heureuses exceptions que laisse subsister « l'âme naturellement chrétienne », s'en vont aux héroïnes de Boccace ou de Brantôme, à celles que Montaigne et Rabelais piétineront, n'y voyant guère, dans leur philosophie dédaigneuse, que l'outil à plaisir, ou tout au plus le vase inerte destiné à faire pousser, sous la seule influence de l'homme jardinier, les rejetons de la race.
La Réforme, à son tour, en se détachant de l'arbre chrétien, se détache de la vérité et du respect à l'égard de la femme. Nos féministes anticléricaux, qui citent avec tant d'empressement ce concile de Mâcon où l'on aurait décidé, prétendent-ils, que les femmes n'ont point d'âme, oublient de citer les cinquante thèses protestantes soutenues en la seule année 1595 à Wittemberg
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pour refuser à la femme la dignité de personne humaine. Luther avait donné l'exemple. Il avait abaissé la femme à un degré inouï. Lecteur libre de la Bible, il avait voulu transporter en pleine civilisation chrétienne cette dureté de cœur des âges mosaïques qu'avait abolie le Sauveur, et il enseignait comme requise par la religion une sujétion de la femme que lui-même compare à celle de l'esclave. Honorer l'homme, le craindre^ Vécouter, lui être donnée et soumise^ lui obéir en tout sans discuter ni se redresser jamais : voilà ce qu'il lui impose. Il brise à son détriment le lien matrimonial, pose les principes de la polygamie, que déduiront ses meilleurs disciples, et refuse à la jeune fille l'instruction, traitant de chimérique et de dangereux l'appel de Thumaniste catholique Vives, son contemporain, en faveur d'une éducation égale pour les deux sexes.
Je ne nierai pas que le protestantisme n'ait grandement corrigé plus tard l'erreur de ses débuts, et qu'en particulier le mariage n'ait été rétabli chez lui en conformité avec le droit catholique; mais cela même prouve ma thèse, à savoir que le catholicisme est le centre de vérité, sur ce point comme sur tout ce qui a rapport aux fondements de la vie humaine.
Plus tard, le xviii^ siècle, comme la réforme primitive, comme la renaissance, comme le paganisme, devait se laisser aller trop souvent à corrompre d'abord, puis à mépriser ou à dédaigner la femme. C'est au nom de la nature qu'ils en useraient ainsi, tant il est vrai que la nature ne
se reconnaît bien que par la surnature, A comparer les élèves de ce temps avec celles de Fénelon, ou avec les femmes de Racine, ou mieux avec les pupilles de saint François de Sales, de Pierre Fouiier et de saint Vincent de Paul, on pourrait voir la différence entre la femme chrétienne et la femme rendue aux cultes païens.
N'est-il pas stupéfiant , Messieurs, que les féministes antichrétiens osent encore accuser notre religion d'avoir abaissé la femme, d'avoir méprisé la femme, de l'avoir reléguée aux rangs inférieurs jusqu'à ce qu'enfin, les droits de l'homme étant proclamés par 89, ceux de la femme trouvent leur voix pour éclater aux oreilles du monde?
Je ne vous fais pas l'injure de penser que de tels reproches puissent ébranler en vous si peu que ce soit des convictions qui trouvent de si solides appuis dans l'histoire; mais il est bon pourtant de pouvoir répondre explicitement à des reproches qui voudraient exploiter l'ignorance. Je vais examiner avec vous ces griefs. Il en est de particuliers auxquels je répondrai d'abord ; il en est un très général qui, bien que purement négatif, paraît à certaines illusions tout à fait irréfragable. « Pourquoi le christianisme a-t-il fait ceci » : C'est la première façon de controverse; mais « pourquoi n'a-t-il pas fait cela, que nous, les féministes, prétendons faire » , c'est le grand cheval de bataille.
Je ne prends pas l'engagement de donner ici satisfaction pleine à nos adversaires. A l'égard
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de certaines « réformes », le christianisme s'est abstenu simplement parce qu'il était sage, et îe^ féministes le lui reprochent quand ils sont fous Mais il est d'autres de ces réformes dont nousmêmes nous dirons : Elles doivent se réaliser, ellc^ se réaliseront. Pourquoi le christianisme, au temps de sa puissance, ne les a-t-il pas réalisées pleinement? C'est ce qu'après avoir expédié les objections moindres, je vous expliquerai, heureux d'y trouver l'occasion, en justifiant le passé, de voir s'ouvrir pour nous les portes de l'avenir.
On trouve dans le livre de l'Ecclésiaste la sentence suivante : « J'ai reconnu que la femme est plus amère que la mort, qu'elle est le filet des chasseurs, et que son cœur est un rets, et que ses mains sont des chaînes. Celui qui est agréable à Dieu se sauvera d'elle, mais le pécheur s'y trouvera pris ».
Quiconque méditera ces paroles dans un sentiment droit, au lieu de la fureur féministe, aura vite reconnu que ce qu'elles condamnent et ce dont elles invitent à se garder, ce n'est pas à proprement parler la femme. Ce n'est point la femme compagne de Fhomme, la femme être moral, telle qu'on la prend quand on veut la juger, la comparer, l'étudier en elle-même ou par rapport à nous en Mie de lui assigner son rôle. Ce que l'on dénonce, ce n'est pas même la femme perverse, la sensuelle, la coquette, la séductrice
volontaire et la ravisseuse de cœurs : elle y trouverait sa leçon, mais ce n'est pas d'elle qu'on parle. Ce dont on parle, c'est la passion sensuelle, qu'elle excite ou qu'elle participe, qu'elle incarne pour le langage, comme « le vin » pour l'ivrognerie, (( l'argent » pour la cupidité. En ce sens, la femme, c'est au vrai le vice de l'homme, et on l'invite à s'en garder, parce que même innocente, même sublime, la compagne de sa vie peut devenir pour lui un piège mortel.
Vous connaissez ce mot peu biblique mais si expressif en sa banalité boulevardière : « Cherchez la femme! » Que voulons-nous dire parla, sinon que la passion de l'homme pour la femme, partagée ou non, provoquée ou non, est plus ou moins directement à la base de la plupart des crimes, des dissensions et des folies qui désolent la race humaine ? Or le proverbe ainsi compris feraitil tort à un sexe plutôt qu'à l'autre? Je le croirais volontiers ; mais celui auquel il fait tort, Messieurs, c'est le nôtre, car c'est en nous que s'agitent les tempêtes, c'est entre nous que s'élèvent les débats dont la femme est complice quelquefois , mais quelquefois aussi le simple objet, pour ne pas dire la victime.
C'est donc dans cette pensée qu'il faudra lire aussi notre Bible ; dans cette pensée qu'il faudra lire les Pères de l'Église, quand, s'exaltant à leur tour, ils vont jusqu'à appeler la femme « la porte de l'enfer » ou « un scorpion prêt à piquer ». Ce qu'ils flagellent ainsi, ce qu'ils craignent, c'est la femme qu'adorait le paganisme, la femme qui
n'est qu'un corps et des sens, la femme instrument (le plaisir et d'avilissement pour l'homme comme pour elle-même. Celle-là, en effet, ils s'en méfient et ils en médisent avec une cruauté d'expressions qui trahit la profondeur de leurs craintes. Mais à l'inverse, comme ils grandissent la femme qu'avait méprisée et méconnue le monde pnïen : la femme personne morale, être d'intelligence et de cœur, fille de Dieu ! Leurs anathèmes n'ont rien à voir avec la querelle féministe; leurs louanges au contraire abondent dans notre sens. Car celles-ci signifient que la femme vaut par elle-même; les premiers nous rappellent qu'on peut en abuser, mais qui ne le sait ! Et qui s'étonnera d'entendre dire à des hommes que le salut de l'âme préoccupe par-dessus tout que le serpent paradisiaque et le fruit qu'offre une main tentatrice renouvellent chaque jour leurs hauts faits quelques centaines de millions de fois sur la terre?
Qui fera croire que saint Jérôme, dont on cite avec complaisance les soi-disant satires contre la femme, méprisait le sexe qui, dans la personne de Paule, d'Eustochium, de Marcelle, de Principia et de plus d'une autre, le soutint dans ses âpres luttes, inspira ses travaux, releva son courage, et consola ce lion blessé.
La plupart des Pères de l'Église se présentent dans l'histoire, ainsi que le Christ et ses apôtres, avec tout un cortège de pieuses femmes qu'ils honorent de l'amitié la plus élevée, la plus intellectuelle, et en qui se repose leur pensée comme leur cœur.
Que si maintenant vous lisez dans les vieux auteurs, serait-ce même dans saint Paul, quelqu'un de ces raisonnements à l'usage des simples, tel celui-ci : que la femme ayant séduit le premier homme, il est juste qu'ensuite elle lui soit soumise, — ne vous hâtez pas de penser que dans ce symbole tienne toute l'économie des rapports humains, aux yeux des hommes évangéliques. Ce sont là des raisons de catéchistes qui instruisent des enfants. Mais quand nous viendrons aux raisons sérieuses, vous verrez qu'elles sont autres, et qu'on ne se laisse pas aller, dans la religion chrétienne, à considérer la vie universelle — surtout après la Rédemption — comme une vengeance dont la femme ferait les frais. La vraie raison de la sujétion féminine, pour autant qu'elle se peut justifier, c'est, pour le docteur chrétien, l'ordre des faits humains à établir. Il remarque seulement que si cet ordre requiert dans la famille une autorité, qui sera plus ou moins celle de l'homme, la cause en est dans la corruption de notre nature, donc dans la femme tentatrice. Sans le péché, à quoi bon cette autorité? L'anarchie fraternelle qui est aujourd'hui l'utopie de quelques-uns serait alors le régime normal. « La loi n'est pas posée pour les justes, dit saint Paul, mais pour les injustes ^ ». Ainsi l'enfantillage du raisonnement disparaît, et une pensée profonde demeure.
Mais pourquoi, disent les féministes, l'Église