AU CLAIR
avec chaleur et emphase sur le fait que Radisson, tout traître et vaurien qu’il fût, —ce que d’Iberville lui-même avait admis avec une ironique franchise—n’en était pas moins un Francais. A la minute même, d’[berville se rappela, en riant un peu sous cape, les paroles dont Jessica s'était servies dans l'après-midi même, en émergeant du jardin ensoleillé, pour entrer dans l’antichambre de la maison du gouverneur, Faisant de loin un signe de la main, elle avait dit :—Folie ! enfantillage! mon pauvre ami, I] savait fort bien que le jeu qu’il jouait, allait tourner contre Ini; ilavait aussi deviné que dans la position qu'il occupait vis-à-vis de Jessica, l'avantage était à Gering. Mais, peu lui importait ? Avec la gaie insouciance qui le caractérisait, surtout lorsqu'il sentait la chance lui faire faux bond, il se pencha sur la table, et d’un ton de voix iritant, que son accent exotique rendait plus piquant encore :
— Folie ! enfantillage ! mon pauvre ami, articula-t-il, Et il attendit l'effet de ces paroles, Ca ne fut pas long.
— Fou vous-même et de plus menteur ! rétorqua
Gering d’une voix sourde et verre sur la table.
irritée, et il renversa son D’Tberville sentit le rouge lui monter à la figure ; sa gorge se contracta dans un violent accès de colère, Jamais de sa vie, il ne s'était entendu appeler menteur, La première insulte que recoit un jeune homme au caractère bouillant, lui fait d'ordinaire perdre la tôte ; d'Iberville, lui, cependant, tout jeune qu'il fût, resta
calme ; mais ce calme chez lui n’était pas de bon augure,
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Il se trouva aussitôt sur les deux pieds, et, se penchant de nouveau sur la table, il laissa tomber une à une dans le silence de la salle, les paroles suivantes qui résonnérent comme autant de coups de marteau sur une enclume.
—Monsieur, à cela il n’y a qu’une réponse à faire, une seule.
Au même instant, Morris parut sortir de ses rêveries, [Il comprit, un peu confusément, il est vrai, ce qui se passait. Mais il n’eut guère le temps d’y voir plus clair; il entendit la voix du gouverneur qui l’appelait et passa dans la pièce où déjà Mammon, ce subtil et enragé démon, gambadait dans la cervelle de quelques gentilhomines d'humeur aventureuse, que la fièvre de Vor avait empoignés.
—Monsieur, dit Gering, il n’y a qu’une seule manière 2 Cane Te
—Entendu ! interrompit d’Iberville.
—Je suis prêt, répliqua Gering en se redressant de toute sa taille.
Le Francais entrevit de suite certains obstacles, Il savait qu'un envoyé ne pouvait se battre en duel, qu’il ne pouvait demander à qui que ce fût de lui servir de second, et que, de plus, il n’était pas possible de règler les préliminaires d’un duel entre deux adversaires aussi jeunes que Gering et lui-même. Il °xposa en deux mots la situation, et le Bostonnais hocha la tête,
—Eh bien! dit d’Iberville, allons-y tout de même, et cherchons-nous un endroit. J’ai mon sabre sous la main. Etle vôtre ?
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—Le mien n’est pas loin, répondit Gering d’un ton bourru.
D’[berville allait faire une remarque, mais il se tut et alla droit au manteau de la cheminée ; deux lames de fin acier, avec poignées richement ciselées, y étaient accrochées, la chambre.
Il les avait remarquées en entrant dans
—Avec la permission du gouverneur, dit-il, en les décrochant ; puisqu'on va cotillonner chez hu, il n’est que juste qu’il fournisse les violons. Allons-nous prendre ces armes, afin que la partie soit égale ? Allons ! voyons, ajouta-t-il avec un mouvement de parfaite franchise, je suis un peu..................,.... cinbarrassé, Il lui fut ditiicile de trouver de suite l’expression anglaise, Il dut demander à son adversaire de vouloir bien s'occuper, s'il lui arrivait d’être tué, de faire remettre ses papiers au comte de Frontenac. Toute singulière que pouvait être cette démarche, elle le aractérisait bien tout entier.
—Je verrai à ce que ces papiers lui soient remis, répondit Gering avec une égale franchise. À
—C'est-à-dire, ajouta d’Lberville si, par un hasard extraordinaire, je suis tué ; mais, jai bien autre martel en tête,
—Je n’ai qu’une chose en vue, répliqua Gering. Attendez done, dit-il, lorsqu'ils se trouvèrent tous deux près de la porte qui donnait sur le corridor d'entrée, attendez un peu, on peut nous voir, Il y a ici une autre issue sur le terrain par un petit passage.
Tournant sur ses talons, il ouvrit une porte pas plus grande qu’un panneau de boiserie,
—Ce n’est que l’autre jour, continua-t-il, que l’on m'a montré cette porte secrète, et puisque nous en sommes aussi aux affaires secretes, nous allons l'utiliser.
—Trés-bien, fit d’ Iberville, mais, une minute ........
Il alla décrocher une petite lanterne de cuivre, œuvre tout probablement de quelqu'ouvrier hollandais, qui se balancait au bout d’une chainette rivée au plafond.
—Nous aurons besoin de lumière, remarqua-t-il.
Tous deux disparurent dans le couloir humide, Ce fut avec difficulté que Gering parvint à tirer les chevilles de la porte; celle-ci grinca enfin sur ses gonds, et les deux adversaires descendirent dans le jardin ; d’Iberville battait la marche, La reconnaissance qu’il avait
faite des environs, l'après-midi même, n'avait pas été inutile,
Lorsqu'ils furent parvenus à un endroit écarté et tranquille, sous des sapins, d’Iberville accrocha à une branche Ja lanterne qui était plutôt un ornement qwautré chose, et en ouvrit la porte; la lumiere se projeta sur le paysage, un peu faible, il est vrai, mais utile tout de même, Aïnsi que de vieux bretteurs, les deux jeunes gens, sans dire un seul mot, mirent habits bas,
Pendant ce temps-là, Morris, lui, était retourné à la salle à dîner, où il retrouva Jessica, justement descendue de sa chambre l’air tout effaré, La chambre de
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Jessica occupait, avec fenêtre sur le devant, un angle de la maison au deuxième étage, juste au dessus du couloir secret, La jeune fille y était par hasard montée depuis quelques instants, lorsqu'elle entendit qu’on faisait jouer les chevilles de la porte du couloir.
L’incident lui parut étrange, et elle se prit un moment à écouter. En entendant la porte se refermer, elle était descendue précipitament à la salle à diner et, sans entrer, avait frappé à la porte. Ne recevant pas de réponse, elle entra et se rencontra avec Morris au moment où celui-ci laissait la chambre du gouverneur,
—Morris! Morris! s’écria-t-elle, où sont-ils tous ?
—Le gouverneur est dans sa chambre, Mademoiselle.
—Quels sont les gens qui sont avec lui? Morris les lui nomma.
—Où sont les autres ? demanda-t-elle vivement. M. Gering et M. d’Iberville, où sont-ils ?
Les yeux de Morris se portèrent soudain du côté où les sabres étaient d’ordinaire accrochés,
—Seigneur Dieu! murmura-t-l,
Jessica avait aussi suivi le mouvement de Morris. Elle se précipita du côté du mur, les bras tendus.
—Mon Dieu! Morris! s’écria-t-elle l’effroi sur la figure, ils ont pris les sabres.
Passant outre à Morris, elle ouvrit le placard et enfila
par le couloir et la porte de sortie, Et la voila cherchant dans la nuit obscure, tout en courant instinctive-
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ment dans la direction de la sapinière, Soudain, elle apercut une petite lumière qui scintillait à travers le feuillage. Ardente, impétueuse, comme toujours, du reste, si sombre que fut la nuit, ses pieds prirent des ailes, ’emportant vers le théâtre d’une tragédie, pendant que là bas, derrière elle, se passait une comédie; d’en haut la lumière blafarde du firmament étoilé donnait une teinte étrange à sa toilette blanche et à sa chevelure qui flottait au vent comme un nuage,
Soudain, elle fit irruption sur le terrain, en face des deux sabreurs, les traits contractés par l'anxiété, l’effroi.
D’Iberville avait l'avantage sur son antagoniste et ferraillait de son mieux, lorsque Jessica apparut derrière Gering, A sa vue, il resta le bras comme paralysé; ce fut pour une seconde, mais ce fut assez. Gering, lui, n'avait rien vu, et son sabre toucha d’Iberville au bras en lui faisant une légère entaille,
Emergeant toute haletante de l’obscurité, Jessica se jeta entre les deux combattants, en leur disant d’une voix entrecoupée.
—Arrétez ! Messieurs, arrétez! Ah! mon Dieu!
quelle folie !
Les deux sabres tombèrent et les deux antagonistes reculérent de quelques pas.
La jeune fille se mit à les toiser l’un et l’autre du regard,
Au méme instant, Morris déboucha aussi sur le terrain.
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—Morbleu ! jeunes gens, s’éeria-t-il, est-ce la votre manière (’honorer le gouverneur du roi, vous qui avez mangé et trinqué à sa table, ce soir même? Est-il possible que vous ayez sous la calotte assez peu de sens commun pour venir ici vous couper la gorge, pour un bavardage de rien, après un verre ou deux de vin! Pensez-y donc un peu! N'est-ce pas indigne de jeunes gens comme vous qui devriez savoir mieux !
(rering fit une moue, puis remit son habit et resta coi, D'Iberville jeta son sabre de côte et se mit à étancher le sang qui rougissait la manche de sa chemise,
Jessiea le regarda faire et s’apercut alors qu'il était
essé, Elle arrach: ichu de son corsage et, accoublessé. Elle arracha un fichu de son corsage et, accou rant à lui:
—Vous êtes blessé, dit-elle, Je vous en prie, prenez
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—Je le regrette beaucoup, observa-t-il froidement en enroulant le fichu autour de son bras, mais Mademoiselle Leveret est arrivée ici un peu tôt.
Tout en souriant de facon étrange, il y avait de la colère dans son regard; sa voix était calme pourtant, Mais lorsqu'il jeta les yeux sur Jessica, il parut soudain changer de contenance.
— Morris, dit-il, je suis fâché en effet...
Mademoiselle, ajouta-t-il, pardon! Je regrette tout ce qui peut vous faire de la peine,
Gering se rapprocha de la jeune fille et d’Iberville put voir Jessica rougir légérement lorsque celui-ci lui
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prit la main et lui dit: Je suis chagrin que vous ayiez eu connaissance de tout,
—Bien! se murmura d’Iberville, très bien! ceci vaut une autre rencontre,
Le moment d’après, Morris fit comprendre aux jeunes gens, que si l'affaire pouvait être étouffée, lui n’en soufllerait mot au gouverneur, du moins, pas avant le départ de d’Iberville.
Tous alors reprirent le chemin de la maison,
Il ne parut incongru ni à d’Iberville, ni à Gering, de marcher côte à côte ; leur différend avait un motif supérieur, .
Arrivés à la porte, ils s’arrétérent, sur un signe de Morris qui voulait s'assurer si les avenues étaient libres et s’il pouvait en toute liberté remettre les sabres en place.
Dans la porte d’entrée, Jessica se retourna,
—Je ne vous pardonnerai jamais ça, dit-elle, et elle disparut dans l’obscurit¢,
—Que veut-elle dire? hasarda d’Iberville sur un ton un peu ironique.
Gering ne répondit pas.
Un instant après, Morris revenait leur dire qu'ils pouvaient entrer, que la salle à dîner était encore déserte,
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