CHAPITRE VI, L’ENLEVEMENT
Les réjouissances avaient atteint leur apogde et allaient toucher à leur déclin, L'élément puritain, se relàchant de son austérité, glissait vers les mondanités ; le Hollandais, tout en transpirant consciencieusement, semblait résioné à son sort et vouloir s’accommoder du nouveau régime ; l’élégant cavalier avait traversé la fête d’un air protecteur, tout en ne négligeant ni la vieille demoiselle, ni la dame sur le retour ; les Peaux Rouges, venus de leurs lointains territoires de chasse, bivouaquaient sous les yeux du gouverneur, et le calumet de la paix ne faisait qu'un rond,
À la tombée de la nuit, le gouverneur et sa suite étaient rentrés au logis, Absorhé qu'il avait été par les cérémonies, le gouverneur n’avait cependant pas oublié Bucklaw et le pays des Espagnols. Le soir venu, arriva aussi l'heure de la visite à la Nell Gwynn. Accompagné des deux officiers, ses amis, et du conseiller Drayton, il partit, non sans faire un lone détour, pour
l'endroit où il comptait trouver Bucklaw. Celui-ci n’y
était pas; il avait bien d’autres merles à dénicher ; quant aux lumières du bord, elles n'étaient pas visibles. Durant l'après-midi, la goëlette avait changé de mouillage.
--Le plan est assez audacieux, disait Bucklaw au renegat, son complice, dans le jardin du gouverneur ; le coup peut bien manquer, mais nous jouerons ferme tout de même, et nous sauverons notre peau, Qui risque rien, n’a rien, Voyons! encore une fois, voici le plan, J’entrerai par la porte de côté dont j'ai fait sauter les chevilles hier soir, et je me cacherai dans le couloir ; puis, j'entrerai dans la maison à pas de loup ou bien très carrément, suivant le cas, Plan numéro un: message de Son Excellence à Mademoiselle Leveret la priant de venir le rejoindre sur la Nell Gwynn. Une fois qu’elle sera dehors, tout marchera bien, elle ne pourra nous échapper ; nous avons nos manteaux et la drogue espagnole, Plan numéro deux: nous emparer de la jeune fille dans la maison, sortir par la porte du couloir, filer par le jardin jusqu’à la grève où la goëlette nous attend, lever l'ancre et, see. au large! Deux coups risqués, comme tu vois; mais plus une partie est risquée, plus le succès est doux, Tu es sûr que sa chambre est au dessus du couloir secret et qu'il y a dans le passage un escalier qui y conduit ?
—J’en suis parfaitement sûr, Je connais la maison de haut en bas.
Bucklaw s’assura de ses armes. Il allait se mettre en besogne, lorsqu'il entendit un bruit de pas et vit deux
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individus apparaître : c’étaient d’Iberville et Gering, [ls s’arrêtèrent un instant, non loin de l’endroit où les deux compères se tenaient blottis,
— Vous conviendrez, je pense, disait d’Iberville, que nous devons croiser le fer.
—C’est tout à fait mon idée, répliqua Gering,
—Vous serez heureux aussi, n'est-ce pas, continua d'Iberville, que l’on ne vienne pas nous interrompre comme hier soir, quoique, avouez-le, vous deviez à cette jeune fille un nouveau bail avec l’existence.
Si elle revient ce soir, rétorqua Gering, j'espère que ce sera quand j'en aurai fini avec vous, D’Iberville sourit, mais d’un sourire qui trahissait l’impatience, la colère, la soif du combat, —Resterons-nous ici ou irons-nous là-bas sous les pins où nous étions hier soir? interrogea d’Iberville, —Nous irons la-las, dit Gering, —Très-bien! Et @Iberville se mit à fredonner d’un ton ironique :
Que la terre où pour toi je succombe, Que ta mantille, 6 ma douce amie,
Me servent de linceuil et de tombe !
A toi mon cœur, mon âme et ma vie!
Ils passèrent outre.
— Nous tenons l'affaire, murmura Bucklaw, Je vois ce qui arrive, Ce sont deux blanes-bees en frais de galanterie. A toi le Francais, Radisson.
—Je lui trouerai la carcasse comme un écumoir, si l’autre le manque, fit celui-ci; qu’il aille à tous les diables !
Bucklaw esquissa un sourire en éprouvant une sensation qui lui parut douce comme l’ambroisie,
— Pas ici, ni là-bas, dit-il, Je voudrais l'emmener quelque part du côté d’Acapulco, le cher jeune homme, Tout de même, ceci bouleverse mes plans.
Allons, voyons ! Il va me falloir faire sortir la jeune fille pour qu’elle empêche le duel, et, tudieu ! elle va venir seule, Une fois ici, elle est à nous, et, mon tout joli cœur, ils pourront se couper la gorge, si ca leur fait plaisir.
Il traversa la cour, sonda la porte demeurée sans verrou, comme du reste il l'avait laissée, l’ouvrit toute
grande, entra dans le couloir et gagna à tâtons la porte intérieure. I] prêta Voreille; tout était silence. L’instant d’après, il entendit quelqu’un qui entrait. De nouveau il se mit aux écoutes. La personne qui était la, quelle qu’elle fût, s'était assise. Avec mille et une précautions, il fit jouer la serrure et entre-biilla la porte.
Jessica Ctait assise à la table, avec du papier et un encrier devant elle, Elle cerivait, Elle s'arrêta; la plume qu’elle avait était mauvaise. Elle se leva et monta à sa chambre. Tout aussitôt Bucklaw concut son plan. Au moment où Jessica disparaissait, il entra, alla à la table et jeta les yeux sur le papier où elle avait écrit. Il n’y avait que ces mots-ci: “Cher ami.” Il prit la plume et écrivit rapidement ce qui suit :
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L'ENLÈVEMENT 61 « $i vous voulez voir deux gentlemen se battre, allez la où vous les avez sépurés hier au soir. Le meilleur des deux peut étre tué, à moins FER
Avec une expression hideuse de méchanceté, il signa son nom en cinq ou six traits de plume, en y ajoutant un dessin de son crochet. Il fit volte-face et se précipita dans le couloir, puis dehors dans le jardin, et s'embusqua derrière un massif de lilas, en attirant à lui une branche toute chargée de fleurs dont il se mit à humer le parfum,
Jessica, de retour dans la salle, alla droit à la table, Avant de reprendre son fauteuil, elle jeta un coup d'œil du côté de la cheminée, Les sabres étaient à leur place. Elle poussa un soupir, et une larme vint perler au bord de sa paupière ; elle l’essuya du revers de sa main délicate, s’assit et apercut soudain l'écrit. Elle le prit, le porta à la hauteur de la bougie, le lut, jeta un eri sourd d’effroi, et, folle de terreur et d’angoisse, le laissa tomber. Elle regarda autour de la chambre. Il n’y avait rien de dérangé. Elle éprouva une sorte de vertige. Elle regarda de nouveau l'écrit, puis se précipita du côté de la porte par laquelle Bucklaw avait passé, et Youvrit. Elle trouva la porte extérieure ouverte. Avec un gémissement étouffé, elle sortit dans le jardin, passa au pas de course près du massif de lilas et prit la direction de la sapiniere. Bucklaw la regarda passer outre ; il voulait la laisser s'éloigner à quelque distance de la maison. À l'abri du fourré, il se mit à courir parallèlement à Jessica, De l’autre côté de la jeune fille
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Radisson avait aussi pris sa course, Elle entendit soudain le bruit de ses pas, mais ce fut, la pauvre enfant, pour aller choir dans le trébuchet de Voiseleur, Un manteau sabattit sur sa tête, et elle jeta en même temps un cri percant,
Le massif de sapins où d’Tberville et Gering allaient justement croiser le fer, n’était pas loin de Ja, Les deux jeunes gens entendirent le eri, Gering, qui connaissait bien la voix de la jeune fille, s’écria: C’est Jessica !
Sans dire un mot, d’'Iberville fit un bond dans la clairière, en prenant les devants sur Gering, Tous deux apercurent alors les ravisseurs, et donnèrent sur eux, D'Iberville réalisa la nature du fardeau quemportait Bucklaw.
—Sainte Mère de Dieu! s’écria-til, ils l’enlèvent,
—Au secours! Au secours! tonna Gering.
Ce fut une course effrénée,
Les deux bandits détalaient à pleines jambes; mais la partie n'était pas égale. Jessica évanouie dans les bras de Bucklaw était devenue une masse inerte qui génait beaucoup ses mouvements, Soudain, ils s’enfoncèrent dans le fourré et disparurent. D’Iberville et Gering s’engagerent aussi dans le fourré, mais ne virent et n’entendirent plus rien, Gering,en proie à la plus grande surexcitation, perdit toute présence d'esprit, Pendant ce temps-là, d’Iberville allait faire une battue. Il devina qu’il avait affaire à de rudes coureurs de bois, et que les raviss2urs connaissaient une issue secrète hors du jardin. C'était bien le cas.
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Le gouverneur hollandais avait commencé à faire constru're une inuraille vieux style, percée d’une porte très étroite qui se confondait avec la muraille méme, C'était par la que les deux brigands avaient disparu,
D'Iberville était presque au désespoir.
— Retournez, dit-il brusquement à Gering, et mettez la maison et li colonie sur pied, Je vais essayer de retrouver leur piste,
Gering partit.
Dans leuragitation extraordinaire, ils avaient completement oublié leur folle querelle, et c'était l'étranger qui avait pris sur lui de donner des ordres,
Lui, du moins, avait déjà l'expérience des aventures, et des ruses des bandits. Sans perdre une minute, il courut à la muraille, la longea, et finalement, en titant de la main, découvrit la porte. D’un bond, il la franchit
et se trouva sur le rivage; il était convaincu que les
coquins tenteraient de s'échapper par la mer. L'idée de Bucklaw lui traversa le cerveau, et, par une sorte d’instinet inexplicable, il devina l'auteur du coup, Au même instant, il vit quelque chose briller sur le soi, et se baissa pour ramasser l’objet; c'était un soulier avec une boucle d'argent. Ce fut avec une émotion qui le fit tressaillir jusqu’au bout des doigts, qu’il le cacha dans sa tunique, sur sa poitrine, et 1l reprit sa course,
Il était sur la piste.
in quelques enjambées il fut au bord de l’eau; il regarda du côté où il avait vu la Nell Gwynn le matin même, Il n’y avait pas une seule lumiere en vue
Il entendit tout aussitôt un craquement de branches, et vit Bucklaw, toujours avec la jeune fille dans les bras, sortir par l'ouverture secrète et prendre la direction de la grève ; quant à Radisson, Bucklaw l'avait envoyé en avant povx donner l'éveil à l'équipage de la goëlette.
Le boucanier avait apercu d’Iberville en même temps que celui-ci l'avait vu. Il s’imaginait bien qu’à ce moment la, la ville devait être sur pied et que le gouverneur, en fureur, devait jurer vengeance. I] n'avait rien autre chose à faire qu’à se battre ; quant au résultat, il n’en avait pas peur. Pour lu, le temps c'était tout, la vie même, D’un mouvement de son bras à crochet, il fit faire à la jeune fille demi-tour derrière lui, Au moment où d’Iberville s’clancait sur lui, il dégaina un coutelas et para un coup droit que lui portait le jeune Français. Il s’apereut de suite qu'il avait maille à partir avec un ferrailleur, il dut, en conséquence, laisser la jeune fille glisser sur le sol, et, marchant soudain sur d’Iberville, il se fendit en désespéré d’un habile coup droit du côté du cœur, D’Iberville était trop agile et trop adroit pour lui; il recut le coup à fleur de peau dans les côtes et riposta comme l'éclair, Le boucanier recula en chancelant, mais se remit tout aussitôt d’aplomb, et, se fendant de nouveau sur son ennemi, l’atteignit à la hauteur du bras droit.
D’Iberville perdait du sang par la blessure qu’il venait de recevoir dans le côté; de plus, sa blessure de la veille lui avait rendu le bras raide; mais, tout blessé qu'il fût, il était de tout son être arcbouté sur la défen-
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