‹ Femme, ou sabre (The trail of the sword) [microforme]Chapitre 3 sur 55 · UNE JEUNE FILLE PARUT AU MILIEU DE TOUT CE SOLEIL · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FILLE PARUT AU MILIEU DE TOUT CE SOLEIL

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existence des bois, le spectacle sembla être comme un coin d’une bienheureuse Arcadie, quoique l’Arcadie, il Petit plutôt dans les veines que dans Peaprit, Le Jeune seigneur avait passé plus d’heurès avee son fusil qu'avec le latin: il voyait plus souvent le garde-chasse, son vassal, que son précepteur qui, lui, Ctait trop pénétré des devoirs de sa mission pour changer Wallures, I ne pensa pas à remettre en ordre les dentelles un peu fances de son Jabot, ni à rajuster sa tenue ; il cessa seulement de secouer le fichu Qu'il tint tout déployé, en restant un pied appuyé sur le bane, Un sourire erra sur ses lèvres, et son regard prit une Ineur de fine raillerie, 11 entendit la jeune fille dire d'une voix étrangement douce, au moment où elle se tourna de son côté :

—Folie ! Enfantillage ! mon pauvre ami,

Du coup, il apprit que le joli minois s'adressait à quelqu'un de son sexe à lui.

Se trouvant soudain face À face avec lui, elle jeta un léger cri de surprise, Leurs revards se rencontrérent, De suite, il exécuta le salut le plus soigné qu'il eût fait de sa vie, Elle s’inclina avec une gracieuse courtoisie, et se prit à rougir à la pensée que l'étranger avait pu s’apercevoir de ce qui venait de se passer ; mais le jeune homme avait la physionomie si franche, si ouverte, qu'elle s'arrêta, au lieu de se précipiter dans les appartements du gouverneur, comine elle avait paru d'abord en avoir l'intention, Dans le mouvement qu’elle fit, le ruban de sa coiffure se dénoua en glissant sur son

épaule, et son chapeau tomba sur le parquet. Instantanément le jeune homme le ramassa et le lui rendit, Ni l’un ni l’autre n'avait encore articulé un seul mot; c'était comme le deuxième acte de la pantomine qui venait de se jouer à la porte.

Comme s'ils eussent tous deux, à ce moment là, réalisé la drôleté de la situation, ils se prirent à rire, et et elle lui dit tout naïvement :

— Vous êtes venu faire visite au gouverneur ? Vous êtes Français, n’est-ce pas ?

Ce à quoi, le jeune homme, lentement, avee mesure, répondit en anglais:

—-Oui, mademoiselle, je suis venu du Canada pour voir Son Excellence. Me permettriez-vous de vous demander de parler francais ?

—S'il vous plait, non, dit-elle en souriant, Votre anglais est bien meilleur que mon francais, Mais il me faut m’en aller, Ce disant, elle se dirigea vers la porte de la chambre du gouverneur,

—Ne vous en allez pas maintenant, dit-il, Dites-moi, êtes-vous la fille du gouverneur ?

Elle s’arr¢ta, la main sur la porte,

—Oh! non, répondit-elle ; puis, sur un ton légèrement badin :

—FEtes-vous le fils d’un gouverneur, demanda-t-elle ?

—Je voudrais l’être, répliqua-t-il, car alors il y aurait un nouvelintendant, et Nick Perrot deviendrait membre du conseil.

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—Qu'est-ce que c’est qu’un intendant ? interrogea-telle, et qui est Nick Perrot ?

—Bien! dit-il, Un intendant, c’est un monsieur que le roi Louis nomme pour ennuyer le gouverneur et les seigneurs du Canada, et pour entraver la traite, Quant à Nicolas Perrot, c’est un superbe garcon et un grand coureur de bois; tantôt c’est le gouverneur, tantôr c’est Pintendant qu'il tire @embarras, Perrot est un fameux guerrier, et de plus, c’est mon ami.

Il dit tout cela, sans pose, mais sur le ton d’une noble fierté et avec tout l'enthousiasme de ses dix-huit ans, que relevaient encore l’éclat de son regard et la franchise de ses manières.

— Qui vous a amené ici ? demanda-t-elle timidement. Vos gens sont-ils là dedans avec le gouverneur?

Il sentit la fine pointe de raillerie qu'il y avait sous cette question, Il était si naturel pour elle de penser qu'il n’était venu aucunement voir le gouverneur par affaire, mais qu'il avait tout simplement accompagné quelqu'un. Tout de méme, ce point d'interrogation ne l'avait guere flatté. I] se mit à se pincer le menton d’un air assez embarrassé, Elle remarqua sa main large, mais bien formée, ou plutôt elle s’en rappella dans la suite, Puts, tout en caressant sa rapicre, il répondit avec une assurance parfaite, quoique le rouge lui fût un peu monté aux joues:

—Le gouverneur, dit-il, doit avoir d’autres hôtes qui

ne sont pas de mes gens; car il fait bien longtemps faire antichambre à un envoyé du comte de Frontenac.

Avec une naiveté toute enfantine, les yeux brillants d’étonnement, et une émotion qui lui empourpra la figure, elle fit un pas vers lui,

—(a n’est pas possible, dit-elle, vous ne me direz pas que vous êtes venu comme ca, fin seul, de la part du comte de Frontenac ?

—Je vous dirai cela, répondit-il, piqué et charmé tout à la fois, lorsque j'aurai vu le gouverneur.

— Ah ! fit-elle avec douceur et gentillesse, Eh bien! je saurai tout en même temps que le gouverneur, et elle disparut dans la chambre de celui-ci.

Elle venait à peine d’y entrer, lorsque la porte ouvrit d eau, et le domesti Ecossais, Vi souvrit de nouveau, et le domestique, un Ecossais, vint dire au jeune homme que Son Excellei ce était prête à le recevoir, Il partit d’un pas léger, puis tout à coup s'arrêta. Un sentiment d’inexplicable timidité l'avait empoigné soudain, Ce n’était pas pourtant la première fois qu'il se présentait devant un vice-roi, mais la

‘situation n’était pas ordinaire : il se trouvait en pays

étranger, chargé d’une ambassade qui lui était échue par accident; outre cela, la présence de la jeune fille l'avait pour un instant désorienté de la gravité de sa mission, Toutefois, si l’adolescent timide avait reparu un instant, durant le moment d’hésitation qui lui arriva, l’homme reprit le dessus.

I] n'avait pas le teint brun de ceux de sa nation, mais plutôt celui du Saxon, avec une abo: dante chevelure noire bouclée,

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Même à cette époque féconde en actes de bravoure, on pouvait à coup sûr lui prédire une brillante carrière,

Et même, malgré le regard de mépris que l’Ecossais dans l'entrée lui lanca de loin,—2’est comme cela, du reste, que celui-ci regardait tous les Francais, qu'ils fussent beaux ou laids, bons ou méchants, —il mit de côté toute hésitation et entra dans la chambre du gouverneur. Le colonel Nicholls vint au devant de lui et, soudain, s'arrêta complètement ahuri. Se retournant du côté de la jeune fille :

—Jessica, lui dit-il à voix basse, quelle étourdie que vous êtes !

La jeune fille se tenait appuyée les deux mains sur le dos d’un fauteuil, le menton juste en ligne avec la tête du meuble, Elle avait dit au gouverneur que le comte de Frontenac lui avait envoyé un vieillard infirme et que, ennemi ou non, il ne devait pas faire attendre plus longtemps le vieux avec son bras en écharpe et la tête couverte d’un bandeau. Près d’elle, gravement assis à une table, était un membre du conseil du gouverneur; il s'appelait William Drayton. Le conseiller lui montra le doigt d’un air de reproche, puis sa figure s’illumina d’un bon sourire.

—Fi! fi! jeune fille, murmura-t-il.

Le gouverneur s'était remis de sa surprise en voyant que l’envoyé paraissait être un jeune homme de qualité

et de bonne naissance. Il iui donna une assez cordiale poignée de main, en lui disant:

—Je suis heureux de vous recevoir, Monsieur,

Et il lui fit signe de s'asseoir,

—Je vous en prie, prenez un siége, ajouta-t-il, et voyons le message que le comte de Frontenac m'envoie, Mais, auparavant, voudriez-vous me dire votre nom et votre rang ?

Le jeune homme mit la main dans son pourpoint et en tira une liasse de papiers qu’il remit au gouverneur, en lu disant en anglais—car celui-ci s'était jusque-là exprimé en francais, langue qu’il avait apprise dans l’armée francaise durant un séjour à la cour de France:

— Excellence, mon nom est Pierre Le Moyne d’Iberville, fils de Charles Le Moyne, l’un des seigneurs du Canada dont vous avez dû entendre parler (le gouverneur fit signe que oul), Ce n’est pas moi, mais mon père qui avait été chargé par le comte de Frontenac d’une mission auprès de vous, poux discuter la question de notre trafic dans le Far West, et de nos relations avec les Iroquois,

—Exactement, interrompit le vieux William Drayton, en jouant des doigts sur la table; et, sur mon âme ! c’est là une démarche bien avisée,

—Hum! dit le gouverneur, je connais assez bien votre père. Rude batailleur, honnéte homme, à ce qu’on dit, Mais, continuez, Monsieur Le Moyne d’Iberville,

—On m'appelle d’Iberville tout simplement, dit le jeune homme, Mon père et moi nous partimes de Québec avec le brave Nick Perrot, le coureur de bois.

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—Oui, oui, je le connais aussi lui, interjeta le gouverneur; un luron qui vaut son pesant d’or, pour le comte de Frontenuc,

—Et pour la tête duquel le comte de Frontenac offrit de l’or dans le temps, riposta d’'Iberville avee un sourire,

— Bien répliqué, observa le vieux William Drayton en faisant un petit signe d'intelligence du côté de la jeune fille; celle-ci, de derrière le fauteuil, regardait toujours le jeune homme de sa paire d’yeux brillants et narquois.

—Il y a six jours, reprit d’Iberville, une bande de vos sauvages nous tomba dessus, Nous aurions certalnement pu laisser nos chevelures entre leurs mains, mais il arriva que mon père fut blessé, que je me tirai sain et sauf de cette rencontre, et que nous eûmes la satisfaction de débarrasser Votre Excellence d’une demidouzaine de ces sacripants.

Le gouverneur haussa les sourcils, mais ne dit rien. La figure de la jeune fille, derritre le fauteuil, était devenue sérieuse.

— [1 s'agissait alors de décider qui, de Perrot ou moi, porterait le message du comte de Frontenac. Perrot savait le chemin, moi je l’ignorais. Perrot connaissait aussi les sauvages,

—Mais Perrot, interrompit le gouverneur, d’un ton légèrement cassant, eût été simplement un porteur de dépêches ; tandis que vous, vous êtes une sorte d’am-

bassadeur, Sur mon Ame! oui, une sorte d’ambassadeur, ajouta-t-il d’un ton légèrement goguenard, tout jeune que vous puissiez être,

—Ce fut aussi la pensée de mon père et la mienne, répondit froidement d’Iberville, I] y avait là mon père à soigner jusqu’à ce qu'il fût rétabli de sa blessure. Il pouvait retourner et se rendre jusqu’à Québec, En sorte que nous pensimes qu’il valait mieux que Perrot restit aveclui I] fallait qu'un Le Moyne se présentât, et un Le Moyne est venu.

Le gouverneur était plus impressionné qu’il ne le paraissait, On était en temps de paix; mais le voyage de ce jeune homme au milieu des guerriers sauvages et des maraudeurs anglais, qui prisaient le sealp d’un Français comme un trophée, constituait une aventure bien difficile et bien hasardeuse, Sa réponse fut cordiale, et ses doigts palpèrent le sceau du paquet de dépêches.

A ce moment là, la jeune fille lui toucha le bras.

—Je sais son nom, dit-elle à l'oreille du gouverneur, mais il ne connaît pas le mien.

Le gouverneur lui tapa affectueusement la main, puis se redressant :

— Bien! bien! dit-il, j'ai oublié cette jeune fille; je ne peux pas toujours me rappeler qu’elle a maintenant quinze ans bien comptés.

Se levant de son siège, et prenant lair de gravité et de courtoisie que comportait la circonstance :

— Monsieur d’'Iberville, dit-il, permettez-moi de vous

sadeur, ! présenter Mademoiselle Jessica Leveret, la fille de mon

b jeune | excellent et honorable ami, absent en ce moment, l’Hono- | rable Hogarth Leveret,

nienne, Le gouverneur et son conseiller se retirèrent ensuite

on père dans l’embrasure d’une fenêtre pour discuter, épaule à

re. Il 3 épaule, le message du comte de Frontenac ; d'un autre

~ En 4 côté aussi, épaule à épaule, dans l'embrasure d’une autre

Perrot 4 fenêtre, se trouvèrent d’Iberville et Jessica Leveret,

sentat, | Et ce qui se passa entre eux deux, à ce moment 1a, 7 quoiqu'il eût été impossible de le deviner, devait avoir

ne le 4 autant de conséquences pour les colonies de la France

voyage ‘ et de l’Angleterre en lutte alors dans le Nouveau-

ages et \ Monde, que les délibérations des deux autres graves

p d’un i personnages dans l’embrasure de l’autre fenêtre.

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D’Iberville avait l’habitude de la société des femmes, Alors même qu’il était tout jeune garcon, par suite de la position notable qu’oceupait son père dans la colonie, et au milieu de laisance et du joyeux entrain de la vie

à Québec et à Montréal, il avait attiré l’attention ; ce qui était autant un gage pour l'avenir qu’une note caractéristique pour le présent, Et, cependant, au milieu de tout cela, il était plutôt sensible à la rude poignée de

main d’un simple soldat qui avait servi au régiment de Carignan-Salières, ou encore à l’accueil et aux histoires des coureurs de bois comme Du Lhut, Mantet, La Durantaye et plus particulièrement son ami Perrot, chef de coureurs de bois, A vrai dire, ce qu’il avait surtout dans les veines, c'était le sang du guerrier et de l’aventurier, Sous la direction de son précepteur, le bon Père Dollier de Casson, il n'avait jamais pu souffrir les classiques, excepté par considération pour Hector, et autres sujets de même pâte ; quant à sa connaissance de la langue anglaise que son père l'avait vivement

ommes, uite de solonie, » la vie ; ce qui aractélieu de née de ent de istoires ua Dut, chef surtout Vavenle bon souffrir

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pressé d'apprendre, —car lui-même avait éprouvé combien elle lui manquait dans ses rapports avec les traiteurs anglais et hollandais — elle ne lui était venue qu'à mesure qu’on lui donnait du Shakespeare et du Raleigh à étudier, ?

La jeune fille se prit bientôt à le regarder en riant,

—J’ai été grande voyageuse, dit-elle, et j'ai beaucoup étudié, Je suis allée à l’ouest jusqu’à Albany et au sud jusqu’à la Virginie, avec mon pére qui, vous l'iynorez peut-être, est en ce moment en Angleterre, Partout on m'a dit que les Francais étaient des gens audacieux, au teint brun, avec de grands yeux noirs, de jolies perruques, de fines dentelles, et une certaine facon de saluer et de débiter des compliments ridicules ; qu’il ne faut pas se fier à eux, qu’ils ne se battent pas, excepté dans les bois, où il y des arbres dans lesquels on peut toujours grimper. Mais je vois que tout ca n'est pas tout à fait vrai; car vous n’avez pas le teint brun, vos yeux ne sont ni grands ni noirs; quant aux dentelles on ne vous en voit guère, et, vous ne faites pas de compliments.

—Je vais m’y mettre de suite, interrompit-il.

—On doit avoir une certaine confiance en vous, continua-t-elle, car le comte de Frontenac ne vous aurait pas envoyé, et, dites-moi.. ........., vous battriez-vous, si vous en aviez l’occasion ?

Jamais femme n’avait encore parlé de la sorte a d’Iberville. Son air d’innocente raillerie, de naive imper-

tinenee, portant le cachet charmeur d'une éducation soiunée, son frane oubli de toute formalité, tout contribua à Vimpressionner et, à lintéresser vivement, L'élégance et la finesse de sa conversation ne lit cause

rent pas erand’surprise néanmoins ; eur, à Quebec, les

jeunes filles de son Ave étaient fort soigneusement,

élevées dans la eonnaissanee des langues et des arts, erñce à Pillustre évêque de Lavalet à la sœur Marie de Incarnation,

Un sourire erra surses lèvres; ce fut là pour l'instant toute sa réponse, avait un tempérament prompt et bouillant qui, cependant, n'avait jamais encore été sérieusement mis à l'épreuve, I était habitué à regarder toutes les choses de la vie avec tant de sérénité de cœur et d'esprit, il éprouvait un eharme si vif à vivre, que Ly où il se trouvait personnellement en scene, il eut été bien difficile d'arriver à chatouiller sa vanité, Aussi, ce fut sans vive ité et du ton le plus naturel qu'il répondit :

Mademoiselle, vous aurez peine à y eroire sans doute, mais il ne m'a pas encore poussé d'ailes, et la marche (ici au Château Saint-Louis n’est pas commode,

—Embuseades d'Iroquois, hasarda-t-elle en souriant ?

— Oui, répliqua ‘-il, avec aussi un ou deux guet-àpens dressés par des brigands d’Anglais,

Pendant ce temps-là, les regards d’'Iberville s'étaient machinalement portés entre les deux personnages à la fenêtre, à l’autre bout de la chambre, et le jardin que

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