‹ Femme, ou sabre (The trail of the sword) [microforme]Chapitre 35 sur 55 · REE RIT A 0 PEAR PT · texte numérisé non relu

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Il avait conservé son regard étincelant d’autrefois, le même ton de voix goguenard. A vrai dire, il n’avait aucune envie d’engendrer querelle & Radisson ; il en avait Vautant moins qu’il avait remarqué lair revéche et bourru de son ancien associé, Il se faisait d’ordinaire une règle de garder son sang-froid, surtout lorsque les autres étaient de mauvaise humeur, Ses plus honteux forfaits, il les avait invariablement commis avec le plus profond cynisme, Susceptible de la plus profonde admiration pour un ennemi tel que d’Iberville, il nétait pas homme cependant à faire un coup pour le seul plaisir Ven faire un. I] avait la ferme conviction qu’il était né pour arriver à une haute position, pour devenir, par exemple, grand amiral, ou encore célèbre aventurier,

Avant que Radisson eût pu articuler un mot, survint Phips qui ne put déguiser sa satisfaction en apercevant Bucklaw. L’instant d’après, tous deux gagnaient la cabine du navire ; Radisson, la rage au cœur, les suivit du regard, Phips détestait Radisson; le sinistre Francais, avec le déplorable dossier qu'il avait, ne pouvait ni jouer cartes sur table, ni tromper le célèbre aventurier. Il avait été admis à bord du navire de Phips, pareeqwil connaissait l'entrée du port; mais, de camaraderie avec lui, point; on l'avait tenu à distance, Cet homme-la avait la vanité hideuse et le cœur méchant, Il ne lui restait qu’un seul titre recommandable, qu’il trainait comme ‘une vieille loque, celui de Français. A bord, il s'était fait détester, car il était loin d’avoir la finesse de tact de Bucklaw.

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Au moment où Phips et Bucklaw descendirent dans la cabine, il devint comme un possédé ; il ne respira plus que chicane et vengeance. Ses yeux s’allumerent comme deux charbons ardents, et ses michoires se contractérent horriblement. Si, lors de leur rencontre, Bucklaw ne l’eût pas traité avec autant de sarcastique froideur, il se fût probablement jeté à corps perdu dans l'aventure ; mais, du coup, il se sentit isolé, mis de côté comme une quantité négligeable, C’est alors que le démon de la haine et de la vengeance s’empara de lui et lui fit perdre complètement la tête,

En bas, dans la cabine, Phips et Bucklaw étaient absorbés dans l’examen de la carte du havre et de la rivière, On arrêta les plans d'exploration: on construirait avec le tronc d’un gros cotonnier un canot capable de porter huit ou dix rameurs; avec ce canot et une embarcation de service pour les aides et les plongeurs, on irait à la recherche du galion sombré, sous les ordres de Bucklaw et du capitaine du Swallow, dont Phips s’abstint de mentionner le nom, Phips lui-méme demeurerait à bord du Bridgwater Merchant, et le Swallow resterait mouillé tout près, avec à bord un certain

nombre de matelots, au cas d’une attaque du côté de la mer,

Lorsque tout fut réglé et entendu, Phips annonça à Bucklaw le nom du commandant du Swallow, Ce fut une violente épreuve pour le sang-froid du boucanier, mais la commotion chez lui ne dura qu’un instant ; l'éclair fulgurant qui avait jailli de sa physionomie,

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s’éteignit aussitôt, Il se contenta de jeter un regard furtif sur Phips dont la figure, à ce moment-là, n’exprimait rien autre chose que préoccupation et contrariété. 11 comprit de suite qu’il n’y avait pas eu de complot, que Phips n’avait nullement préparé ce coup de théâtre. C’était dans ses habitudes d’être prompt à l’action, et plus le moment ctait critique, plus il était fécond en ressources, Qu'il fût à la merci de Gering et de Phips, c'était évident ; mais il savait aussi qu’il avait à payer d’aplomb et d’audace,

—Ce qui est passé est passé, capitaine, dit-il ; la chose est faite, on n’y peut plus rien, et après tout, il n’y a pas eu grand mal.

—Ce qui est passé, dites-vous, est passé, répéta Phips. Eh bien! espérons que Mr, Gering en dira autant,

—kEst-ce que vous ne lui avez rien dit, capitaine ? interrogea Bucklaw.

—Pas un traître mot, répondit Phips, et je vais de suite l'envoyer chercher. C’est donc entendu, il ne sera plus question du passé.

Bucklaw fit de la tête un signe d’assentiment, puis se mit à tambouriner la table avec son crochet, Il se prit à réfléchir qu'après tout il y avait déjà bien des années que la tentative d'enlèvement avait u lieu, et que maintenant Gering était dominé par la fièvre de Vor, Phips avait bien consenti & un compromis avec lui, pourquoi donc Gering, lui, n’en ferait-il pas autant ?

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Si cependant Gering voulait créer des embarras, causer du trouble, eh bien! lui, Bucklaw, emploierait les moyens suprêmes des gens qui veulent la paix, et il se mit à caresser sa rapière, Qu'il eût lui-même lime débonnaire, voilà ce dont il avait toujours été intimement convaincu ; on disait même de lui qu’une fois, au chevet d’une de ses victimes qui se tordait dans les convulsions de l’agonie, il avait, dans un moment de compassion, conjuré le moribond de ne pas tant se tourmenter, et de rester calme,

Quant à ce qu'il ferait à la venue de Gering, il n’y songea pas une minute, En joueur habile, il se résigna à attendre pour juger de la situation et risquer ses atouts. Radisson lui était bien un peu tombé sur les nerfs, mais, avec Radisson, la partie pouvait être remise à plus tard, Il se sentait trop le supérieur de ce misérable pour s’en occuper, même un peu. Le trésor le préoccupait plus que tous ses ennemis, ou tel ou tel d’entre eux.

Il ne bougea pas de son siège, et continua de tambouriner la table jusqu'au moment où Gering arriva a bord, Il entendit le bruit de ses pas et ceux du capitaine sur le pont. Il demeura impassible, sans oublier cependant que le moment était fort critique, N’empêche qu'une sueur froide commenca à lui mouiller le front, les joues et les lèvres, et que ses yeux brillérent d’un éclat très vif qu’il essaya néanmoins de tempérer, A l’apparition de Phips et Gering, il se leva,

Phips n’avait encore rien dit à son lieutenant, Gering

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reconnut Bucklaw du premier coup d'œil, Ses yeux étincelérent indignation et il saisit son sabre,

—Capitaine Phips, s’écria-t-il d’une voix irritée, vous connaissez cet homme-là ?

—Oui, Monsieur Gering, c’est notre guide pour le trésor,

—Son nom est Edouard Bucklaw, gronda Gering ; c’est un mutin, un condamné à la potence, un scélérat qui a essayé d'enlever Mademoiselle Leveret,

Cette fois, ce fut Bucklaw qui répondit :

—Exactement ! exactement ! Monsieur Gering, ditil. Je suis Edouard Bucklaw, mutin, pirate, tout ce qu'il vous plaira. Mais tout ceci est de l’histoire ancienne, bien ancienne, Je ne suis plus le garnement que vous avez connu, Vous et Monsieur d’Iberville, vous sauvâtes la jeune fille. Certes, je ne voulais lui faire aucun mal ; c'était pour la rancon. J’essaie au-

jourVhui de racheter ma faute, en travaillant à votre fortune ec à votre gloire, Dites-moi, Monsieur Gering, n’enterrerons-nous pas le passé ?

Bucklaw resta immobile au bout de la table, tout en se tenant sur ses gardes, Il est difficile de dire ce qui serait arrivé, si un incident ne se fût alors produit qui rélégua Gering à l'arrière-plan.

L'ombre de quelqu'un parut à la tête de l'escalier de la cabine, Ce quelqu'un était Radisson, Il descendit l'escalier quatre à quatre, la figure hideusement contractée par la rage ; il grincait des dents comme une

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fauve, S’approchant de la table, il se campa entre Gering et Bucklaw, en les dévisageant lun et l’autre, Bucklaw ne broncha pas et Gering resta calme, Se méprenant sur leur attitude respective :

—Eh ! vous êtes grands amis tous ensemble, rugit-il. Tous ensemble vous allez partager le trésor, n'est-ce pas ? Peu importe ce qu’un Anglais fasse pour de Por, on n'hésite pas à passer l'éponge, Un écumeur de mer, un voleur de femme, tout ca, naturellement, ca ne compte plus, Tous Anglais ensemble, Et moi qui sus Francais, je ne vaux plus rien, je ne suis qu’un rebut. A moi, les restes ! Mais, je vous le jure, j’en aurai autant que Bucklaw, tenez-vous le pour dit.

—Ce sont les fers, mon ami, que vous allez avoir, vociféra Phips, et, ce disant, il lança un coup de sifflet,

La lame d’un couteau brilla dans l’espace ; à l’instant même, Bucklaw avait tiré son pistolet, Le couteau, Patteignit à la gorge; il chancela sur la table comme un bœuf que l’on vient d’égorger ; en même temps une balle atteignit Radisson en pleine poitrine, Celui-ci tomba à la renverse le long de la cloison, et le pistolet qu'il tenait, lui échappa des mains. Bucklaw, qui perdait beaucoup de sang, s’avanca néanmoins comme il put, se redressa tout d’une pièce, puis se penchant, déchargea une seconde fois son pistolet sur Radisson qui râlait, Il s’affaissa sur les deux genoux et, saisissant le pistolet que Radisson avait laissé tomber, il en déchargea le contenu dans le corps du rénégat; après quoi, rassemblant toutes ses forces, il plongea son cou-

teau dans la gorge du moribond, et, la main crispée sur le manche de l’arme meurtrière, il s’affaissa en travers du corps du Francais, en râlant un affreux ricanement.

Radisson, reprenant connaissance un moment, poussa un cri rauque, en s’arrachant le couteau de la gorge;

d’un mouvement désespéré, il darda le corps inerte de

Bucklaw et lui cloua du coup un bras au plancher. IT se raidit en a.riére, en proférant un horrible blasphéme, Il était mort,

Telle fut l'issue de ce duel meurtrier, L'affaire s'était passée si promptement, qu’on n'avait pas même eu le temps d'intervenir, Outre cela, Gering se souciait fort peu de sauver la vie de l’un ou de Pautre; quant à Phips, maintenant qu'il croyait connaître la carte aussi bien que Bucklaw, il était resté indifférent au résultat de cette rencontre, tout bien disposé qu’il fût, maloré tout, à l’égard du boucanier.

Pendant quelques instants, tous deux contemplèrent cette boucherie sans articuler un seul mot. Les matelots, au coup de siftlet donné par Phips, étaient accourus et encombraient la cabine.

—Fichue partance, Monsieur Gering, murmura Phips en se rapprochant des deux masses inertes et sanglantes,

—Pour eux, oui, fit Gering; mais pour nous, non; car ils auraient pu a la fin nous donner du fil à retordre.

— Pour ce qui est du Français, dit Phips, il a richement mérité ce qui vient de lui arriver ; quant à Bucklaw, c'était un bon bougre, après tout.

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Sur ces paroles, il se pencha du côté de Bucklaw, le tourna sur le dos, et ordonna aux matelots d’essuyer le sang qui maculait le plancher et de monter les cadavres sur le pont,

I n'eut pas plus tôt donné cet ordre qu’il s’écria :

—Par les cornes du disable! le coquin est encore

vivant, Allons, ici! Vite, de l’aide, tas de fainéants, et

allez chercher le médecin !

En effet, Bucklaw respirait encore, Il avait recu deux horribles blessures, et avait perdu beaucoup de sang, mais le cœur continuait de lui battre, On transporta le cadavre de Radisson sur le pont, et, moins d’une heure apres, on le jetait à la mer,

Le médecin cependant ne permit pas que lon portât Bucklaw sur le pont, excepté après qu'il eût fait luimême les premiers pansements, Ce que voyant, hips et Gering remontèrent et se mirent aux préparatifs de recherche du trésor, En quelques heures, une douzaine d'hommes faconnèrent une pirogue, On appareilla une allège et l’on fit l'appel des marins et des plongeurs, Gering prit le commandement du corps de recherche, pendant que Phips resta à bord,

Tout fut bientôt prêt pour le départ le lendemain matin, On vint annoncer que Bucklaw vivait toujours, mais qu’il était pris d’une grosse fièvre, et qu’il avait bien peu de chances d’en réchapper. Phips, mettant à contribution ses provisions personnelles, lui envoya de l’eau-de-vie et du vin, en cronnant qu’on le tint au courant de l’état du blessé,

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