CHAPITRE XVII MESSAGE D’AMOUR
La fortune n’avait pas eu beaucoup d’égards pour d'Iberville, mais il avait stoiquement gardé sa bonne humeur. Avec la fierté de l’homme qui sent qu'il a fait battre le cœur d’une femme, avec la fermeté de décision qui le caractérisait, il croyait encore que Jessica finirait par devenir sa femme ; mais il comprenait aussi qu’il n’avait pas à rester les bras croisés. En ce temps-là, les affaires d'amour se nouaient souvent par procuration, et d’Iberville s’en remit à De Casson et Perrot.
La veille de son départ pour la France, tous trois étaient assis causant dans une petite maison adossée au Château Saint-Louis, D’Iberville venait de parler.
—Je connais la force de vos sentiments, d’Iberville, observa De Casson; mais est-ce sage? est-ce juste de votre part ?
D’Iberville se contenta de faire de la main un geste en l'air.
—Mon cher abbé, dit-il, il n’y a qu’une seule chose pour laquelle il vaille la peine de vivre: ce sont les grandes convictions de l’ime. Voyons! je vous connais depuis le moment où, faisant mes derniers adieux à ma mère, vous me prites sous votre protection. J’ai cru en vous, j’ai eu pour vous toutes les sollicitudes possibles, et ma confiance en vous est absolue; nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. C’est bien ca, n'est-ce pas ? Eh bien! maintenant, que penseriez-vous de moi si je vous tournais le dos? Non! Non! mon cher abbé! Rester fidèle à son propre cœur, voilà qui est d’un honnête homme. Je suis peut-être un mauvais sujet, ce que vous savez d’ailleurs; mais je vous jure que je sacrifierais l’amitié du roi Louis lui-même, plutôt que déserter un bon camarade, Mon épée appartient à mon roi, et je dois à celui-ci obéissance et loyauté. Il me faut laisser mes camarades, mais je n’oublierai pas, et eux aussi ne doivent pas non plus oublier.
La-dessus, il se leva et, se redressant de toute si taille :
—Mon cher abbé, murmura-t-il en lui mettant la main sur l'épaule, cette femme sera ma femme,
—Si Dieu le veut, d’Iberville, répondit l’abbé, — Dieu le veut, c’est sûr, répliqua d’Iberville,
—Fort bien! ajouta Perrot avec un sourire ; m'est avis que Dieu ne peut manquer de se montrer obligeant envers un Francais, surtout lorsque ce Francais a un Anglais comme ennemi.
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—Mais la jeune fille est anglaise et de plus hérétique, interrompit l’abbé d’un air décourage,
Perrot repartit à rire.
— En effet, dit-il, le bon Dieu doit en être bien fâché pour la jeune fille.
D'Iberville s'était assis à une table et lisait une lettre, Sa physionomie s’éclaira et il hocha la tête d’un air content, en pliant la lettre et la cachetant.
— Allons, dit-il, mon style en anglais n’est pas fameux ; j'ai quelque peu négligé mon Shakespeare depuis quelque temps, mais ca fera tout de même, et après tout, il faudra bien que ca fasse, En pareilles matières, foin de la rhétorique !
—Tu t'en chargeras, dit-il à Perrot, en lui remettant la lettre,
Perrot s’avanca pour prendre la missive.
—lIl y a aussi autre chose, continua d’Iberville en retirant de son doigt une bague de grand prix, Cette bague lui avait été donnée par un noble Espagnol, dont les domaines lui étaient tombés entre les mains, au cours d’une bataille en Espagne quelques années auparavant ; d'Iberville avait alors empêché ses gens de piller le château et ses dépendances ; le Castillan reconnaissant, l'avait vivement prié d'accepter un cadeau et de lui indiquer ce qu'il préférait, quoique ce fût; d’Iberville s'était contenté de la bague en question.
—Tu lui diras, continua-t-il, que cet objet me fut donné par un homme qui fut mon prisonnier, que c’est
moi, son prisonnier à elle, qui le lui envoie, Sur mon âme, je n'ai jamais été prisonnier de personne autre en ce monde,
Perrot, lui, pendant ce temps-là, soupesait et examinait le bijou.
—Tres-bien ! Monsieur, dit-il, voilà qui est bien parler; seulement, je ne comprends pas. Prisonnier, dites-vous ? Je me rappelle, en effet, que vous fûtes prisonnier avec moi sur la rivière des Outaouais. Vous étiez alors bien jeune, et, Sainte Mère de Dieu! c'était a ssi bien différent, Laissez-moi vous raconter comment vous ne voultites jamais vous rendre, comment vous vous mites à la poursuite du Plongeur-Gris, un Troquois. Pendant des jours et des jours, nous fûmes dans la forêt, la forêt sombre et lugubre, avec des sauvages tout autour de nous. La mort nous guettait partout, dans les fourrés, à la cime des arbres, sur les bords des rivières, Je vous dis: Rendons-nous; mais, bernique ! ce fut inutile. Puis vinrent des nuits sans repos, ni somimeil; nous avions lair de fantômes, Parfois nous tombions sur les décombres fumants d’une hutte de colon, tantôt sur un fort où il n’y avait que des amas d’ossements, et que sais-je ? Mais, quant à vous faire mettre bas les armes, impossible; vous alliez toujours en avant, pourquoi? Le chef sauvage avait tué votre meilleur ami, C’était donc un motif de vengeance. La haine vous empécha de broncher et vous réussites enfin à trouver le Plongeur-Gris et à lui faire son biscuit, Je me rappelle encore le coup de hache qu'il
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recut sur le crâne, Tout cela par haine, par vengeance, Mais alors, que feriez-vous donc par amour? Voilà ce que je vais lui dire, Ah! vous êtes un grand homme, oui là ce qui s’appelle un grand homme ; et c’est aussi ce que je vais lui dire.
—Tu lui diras ce que tu voudras, Perrot, répondit d’Iberville qui se mit à humer lair, comme s’il eût senti quelque chose de bon augure, Cependant, lorsqu'il se tourna du côté de ses compagnons, ses yeux se mouillerent soudain; ses camarades, plutôt que la jeune femme, étaient le sujet de ce moment d'émotion. La pensée lui vint, une pensée qui le frappa vivement tout à coup, que ces deux homines avaient toujours été prêts à se sacrifier pour lui et qu’il avait invariablement accepté leurs sacrifices. Il n’eut pas honte de son émotion, mais il ne put s'expliquer cominent elle lui était venue si brusquement. Il serra avec effusion les mains de ses amis et s’essuya rapidement les yeux.
Voulant créer une diversion, il alla ouvrir un buffet et en tira une bouteille de vin.
Une heure après, Perrot prenait congé de lui à bord du navire. Tous deux étaient d'excellente humeur,
—Dans deux ans, Perrot, dit d’Iberville, Deux ans !
—Oui, mon grand capitaine, dans deux ans, s’écria celui-ci.
D’Iberville s’éloigna, mais revint tout aussitôt,
—Tu partiras de suite, recommanda-t-il à Perrot,
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—Tout de suite, répondit celui-ci, et l’abbé aussi va écrire,
Du haut du majestueux cap de Québec, à l'endroit nommé Saut-au-Matelot, un homme de haute stature, revêtu d’une soutane, contemplait debout le grand fleuve au-dessous de lui, Sur les hauteurs de Lévis, des lumières brillaient ca et là, et tout le long de la côte jusqu’à Vile d'Orléans, on faisait brûler des falourdes, Au dessus de la gracieuse cambrure de la rive, à partir de la rivière Saint-Charles jusqu’à Beauport, des myriades d'étoiles émaillaient le firmament, Plus près encore, au-dessus de Québec, c'était le même grandiose scintillement à la voûte du ciel; le solennel promontoire semblait porter un diadème d'étoiles,
Dans la partie basse de la ville, il y avait grande illumination, et, au loin, la surface du fieuve réflétait de longues trainées de lumières. C'était la fête de la bonne Sainte-Anne de Beaupré, Toute la journée, ca n'avait été qu’oftices religieux et processions. Grand nombre de prêtres et des centaines de fidèles avaient suivi la croix et le Saint-Sacrement. Voilà pourquoi ce soir-là, il y avait des bougies allumées à toutes les fenêtres, Sau-
raves, métis, coureurs de bois, Canadiens du pays, nobles et seigneurs, tous uvaient pris part à la fête.
Les reuards de Dollier de Casson étaient absorhés par un autre spectacle ; ils suivaient plutôt les lumières d'un navire qui descendait lentement le fleuve au milieu des canots et autres embarcations. Ses yeux ne quitterent le navire que lorsqu'il eut doublé la pointe
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de Saint-Joseph de Lévis, et qu’il eut disparu entre l’île d'Orléans et la terre ferme.
— Pauvre enfant, murmura-t-il, pauvre enfant ! Cette femme n’est pas pour lui, elle ne devait pas non plus lui appartenir, Comme prêtre, c'était mon devoir de faire en sorte qu’il ne l’épousât pas ; comme homme, balbutiat-il, comme homme......... eh bien! je donnerais ma vie pour lui.
Sur ce, il leva la main du côté où d’Iberville avait disparu, et fit dans l’espace le signe de la croix.
—Un jour, il deviendra grand homme, dit-il en se parlant à lui-même, oui, un tres-grand homme, Il surgira des royaumes ici, et lorsque l’on écrira l’histoire de ce pays, le nom de Pierre figurera à côté de ceux de Frontenac et de La Salle.
Toutes les affections terrestres du bon abbé étaient concentrées sur d’'Iberville. Géant de stature, sa manière de vivre était tellement ascétique et son esprit était tellement élevé et délicat, qu’il avait l'intuition pour ainsi dire féminine et, ce qui valait mieux encore, il n'avait pas la bigoterie de certains de ses confrères.
En quittant les hauteurs, il se mit à longer les remparts, et descendit la côte de la Montagne, toujours absorbé dans la même pensée,
Soudain, il s'arrêta.
— II épousera l'épée, se dit-il, mais la femme.....,non !
Nous jugerons jusqu’à quel point il avait raison, en allant voir ce qui se passait, un mois plus tard, chez le gouverneur Nicholls à New-York.
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