CHAPITRE XVIII
ÉPOUSE
On était au milieu de l'été, Il faisait une soirée précisément semblable à celle qui, quelques années auparavant, avait été signalée par la tentative d’enlèvement de Jessica Leveret.
La jeune fille était assise à une fenêtre d’où elle contemplait le jardin et la rivière, Sa chambre était située à l'étage supérieur de la maison: c'était dans cette chambre où, toute petite, elle s’amusait lorsqu’elle venait en promenade chez legouverneur, Le souvenir, chez la femme, devient une sorte de religion; c’était surtout le cas pour Jessica, avec l’imagination ardente dont elle était douée.
Mi-assise, mi-agenouillée, un coude sur les genoux, la tête appuyée sur une main à la fois délicate et ferme, elle était toujours la belle et fraîche jeune fille que nous avons connue ; elle était même mieux qu'alors, car les lignes chez elle étaient plus franchement dessinées, Son regard avait cette superbe assurance que
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fÉPOUSE
seules peuvent donner à une femme une profonde tendresse et une légitim: fierté,
Un demi-sourire errait sur ses lèvres; cependant elle était loin d’avoir la gaieté au cœur, Elle souriait, parceque c'était dans sa nature de sourire, comme il est dans la nature d’un rayon de soleil d'éclairer et de réchauffer, Pareille organisation ne pouvait jamais être absolument malheureuse, Créée pour le bonheur des autres plutôt que pour le sien, elle avait quelque chose de ce don essentiellement divin qui consiste dans l'oubli complet de soi-même,
Pendant qu’elle était ainsi à la fenêtre, les yeux toujours fixés sur la rivière, comme si elle se fût attendue à chaque instant à l’arrivée de quelqu'un, une voix au timbre grave et pur, se mit à fredonner une chanson :
As the wave to the shore, as the dew to the leaf, As the breeze to the flower,
As the scent of a rose to the heart of a child,
As the rain to the dusty land—
My heart goeth out unto Thee—unto Thee !
The night is far spent and the day is at hand.
As the song of a bird to the call of a star, As the sun to the eye, As the anvil of man to the hammers of God, As the snow to the north — Is my word unto Thy word—Thy word !
The night is far spent and the day is at had
C’était Morris qui chantait. Avec l’âge, la picté chez lui avait pris le dessus, et il avait l'habitude de réunir
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autour de lui ceux des domestiques de la maison qui étaient bien disposés, pour leur lire quelque chapitre de la Bible,
Pour Jessica, la chanson n’eut aucun sens religieux ; elle prit au contraire une toute autre signification, La téte lui tomba entre les deux mains, et elle r dans cette position tant que la chanson dura, Eue laissa échapper un profond soupir, et enfin, se prit à sourire vaguement en hochant la tête.
—Pauvre jeune homme! Pauvre d’'Iberville ! murmura-t-elle bien bas,
Elle devait se marier le lendemain matin. George rering lui était revenu, battu une deuxième fois par d'Iberville, mais il avait fait preuve de bravoure, Ce
in me. Die 4 que le père de Jessica prisait davantage, c'était que Gering devait aussi avoir sa part du trésor de ‘hips; mieux que cela, lui-même devait toucher, dans 1 onde affaire, un nouveau dividende sur sa mise de fonds dans la premicre expédition; c'était Gering qui lui avait ; 8 4 obtenu cette faveur, Jessica n'avait done plus qu’à :: mplir sa vromesse,
Quelques jours auparavant, cependant, — était-ce crainte ou scrupule ?—elle avait snvoyé quérir à Boston un vieux pasteur qui la connai sait depuis son enfance. Elle ne voulait pas, disait-elle, être mariée par d'autre que par lui; elle voulait de pius que le mariage fût célébré à la résidence du gouv rneur, et non chez elle à Boston, où il n’y avait plus ‘ ersonne de son nom.
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Le vieux pasteur était arrivé à New-York dans l'après-midi même, et elle l’avait prié de venir la voir dans la soirée, Peu de temps après que Morris eut fini de chanter, on frappa à la porte de la maison, On ouvrit, et le vieux pasteur Macklin entra, C'était un homme aux cheveux blancs, à la figure sympathique mais austère, gentilhomme de nature, bigot par habi-
tude, Il alla au-devant de Jessica.
—Ma chère demoiselle, dit-il en prenant les mains de la jeune fille, au moment où celle-ci se levait de son siège, et en lui souriant affectueusement,
Elle lui souhaita cordialement la bienvenue, lui offrit un fauteuil, et alla elle-même reprendre sa place près de la fenêtre, Elle se mit à le regarder droit en face et lui dit tout bonnement :
—Cher Monsieur Macklin, je m'en vais me marier, J
Vous me connaissez depuis que je suis au monde, Croyez-vous que je puisse faire une bonne épouse ?
— Oui, certainement, ma fille, répondit-il, mais il vous faut la priere et la mortification.
— Fort bien ! dit-elle, mais supposons qu’à l’auiel, je sois occupée du souvenir d’un autre homme.
—Ce serait un péché, mon enfant, un péché qui demanderait expiation
La jeune fille se prit à sourire mélancoliquement, Elle comprit avec un serrement de cœur, qu’elle n'avait aucun encouragement à attendre du vieux pasteur,
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—ÆEt si cet homme, repartit-elle, était Francais et catholique ?
—Un papiste ! un Francais! s’écria le bonhomme en levant les yeux et les mains au ciel. Ma fille, je sais que vous avez toujours aimé à plaisanter. Vous parlez la d’une impossibilité. Ecoutez-moi, je vous en prie.
Jessica leva la main comme pour l’interrompre et reprendre elle-même la parole ; elle le laissa cependant continuer, Une seule parole de sympathie eut suffi à ce moment, et elle eut probablement tout avoué, Elle avait eu un instant de défaillance, dont elle s’était aussitôt remise, Toute femme a de ces moments où il lui faut un confident, ou bien son cœur se brise, un conseiller, ou bien c’en est fini d'elle: Jessica se trouvait juste à pareil moment; mais elle apprit, comme du reste nous sommes tous forcés de l’apprendre, que c’est aux heures les plus sombres de l’existence que l’on se trouve le plus abandonné,
Elle écouta distraitement comme dans un rêve, les remontrances du bénin bigot. Quand il eut fini, elle s’agenouilla et recut sa bénédiction, Tout le temps elle avait gardé un sourire étrange et résigné.
Quelque temps après, le pasteur prenait congé de la jeune fille.
Elle revint à la fenêtre,
—Un papiste ? un Francais ? péché impardonnable ? se dit-elle. Ma pauvre Jessica, tu es une bien grande pécheresse,
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Quelqu'un frappa à la porte ; c'était George Gering ; il entra, Elle se retourna pour aller le recevoir ; mais sa figure était loin d’être rayonnante, Gering vintavec empressement au devant d’elle et lui mit un bras autour de la taille, Elle leva sur lui un regard qui exprimait douceur et r¢signation. Dans son for intime, elle se sentait supérieure à lui; son affection était moins vive, mais son âme était plus profonde. Il lui prit la main et la porta à ses lèvres,
— À quoi pensiez-vous ? Jessica, demanda-t-il.
—Je pensais à la grande coupable que je suis, dit-elle d’un ton assez. dégagé,
—Mais alors, quel mauvais sujet ne dois-je pas être moi-même ! dit-il,
—En effet, répliqua-t-elle d’un air badin, vous n'êtes pas le meilleur sujet que j'aie rencontré, George,
—Eh bien! dit-il, vous me guérirez de toutes mes iniquités, Vous allez avoir toute la vie pour cela, Voyons ! voulez-vous descendre avec moi au jardin ?
-—Attendez un peu, dit-elle, je viens de vous dire que je me croyais une grande coupable, George, Permettez que je vous dise comment,
—Ne me dites rien, Jessica, Entendu! nous ne pécherons plus, repartit Gering en riant, et il ’emmena avec lui.
Elle venait de perdre une autre occasion de tout avouer,
Le lendemain matin, le mariage eut lieu. Le temps était radieux, La ville était toute pavoisée, et il n’y
avait pas un négociant anglais, ni un seul bourgeois hollandais, qui ne fût endimanché,
La cérémonie terminée, on vit un voyageur se frayer un chemin à travers la foule, Après avoir parlé à la hâte à deux ou trois personnes, il alla se mettre sous un massif d'arbres. En voyant ce qui se passait, il secoua la tête.
—L’abbé avait dit vrai, murmure-t-il, Le voyageur en question n’était wutre que Perrot, S Î
Quelques heures après, la foule quitta la place, et le jardin du gouverneur se trouva désert,
Perrot continua de rester en observation sous le massif d'arbres, Pourquoi ? Il eut été fort en peine de le dire ; sa mission était parfaitement inutile maintenant. Mais il avait l’habitude d'attendre.
Enfin, il vit quelqu'un sortir de la maison et descendre dans le jardin, Perrot se ressouvint de la porte secrète, Il s’y achemina en faisant un long détour, et entra. Jessica se promenait de long en large sous les pins. Dans une heure ou deux, elle devait partir pour VAngleterre. Son mari était allé au navire pour voir à différentes choses de nécessité, et elle était descendue au jardin pour prendre l’air et un peu de distraction.
Quand elle apercut Perrot en face delle, elle jeta un cri et fit mine de s’en aller; mais tout à coup, se ravisant, elle lui sourit en lui disant affectueusement :
—Vous arrivez bien brusquement, Monsieur.
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ÉPOUSE
— En effet, dit-il, et j'ai rudement voyagé pendant bien des jours.
— Est-ce possible ? murmura-t-elle,
—Et, coutinua Perrot, j’ai un message pour vous.
— Un message ? fit-elle d’une mine distraite, et elle changea de couleur,
— Oui, reprit Perrot, un message et un cadeau de Monsieur d’Iberville.
Il tira la lettre et la bague de sa poche et les présenta à Jessica, en lui communiquant le message de d’Iberville.
La physionomie de la jeune femme accusa la plus grande agitation, Toute nerveuse qu’elle était devenue, ce fut cependant d’une voix ferme qu’elle lui dit :
— Monsieur, vous direz à Monsieur d’Iberville que je ne puis recevoir ni cette lettre, ni cette bague ; je suis mariée,
—C’est vrai, Madame, répliqua Perrot, mais encore faut-il que je m’acquitte de ma commission. Accepterezvous au moins ceci ? dit-il, en lui tendant la lettre.
Elle eut un moment d’hésitation, puis elle prit la missive, sans proférer une parole.
—N’emporterai-je pas avec moi, Madame, un message de votre part ? interrogea Perrot.
Elle hésita encore. Finalement, elle lui dit:
—Veuillez lui faire savoir que je lui souhaite bonheur de tout mon cceur,
—Bonheur? Pour lui? Ah! Madame, murmura Perrot avec un soupir bien significatif,
—Dites-lui, ajouta-t-elle d’une voix étouffée et pleine d'émotion, que je prie Dieu de le bénir et de faire qu’il devienne un ami de mon pays. Ce disant, elle lui tendit une main que le rude coureur des bois s’empressa de porter galamment à ses lèvres,
—Je suis bien chagrin de ce qui arrive, Madame, dit-il en ’erveloppant d’un regard plein de respectueuse admiration.
Une expression de profonde tristesse se peignit sur les traits de Jessica,
—Adieu! Monsieur, fit-elle d’une voix émue qu’elle essava de rendre énergique.
[instant d'après, elle avait disparu. Elle contempla franchement la lettre pendant quelques minutes et la mit ensuite dans son corsage, Toute pile, elle reprit à
pas comptés le chemin de la maison, monta à sa chambre
et alluma une bougie, Elle se mit à tourner et retourner la lettre; ses doigts frôlaient machinalement le cachet de cire, Tout à coup, elle la porta à ses lèvres, puis, d’un geste nerveux la mit au-dessus de la flamme de la bougie et la regarda s’en aller en fumée,
C'était le couronnement de la victoire.
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Quatrieme Epoque