CHAPITRE XIX LA VOIX DU SANG
Par une matinée d'octobre, deux hommes étaient debout adossés à un grand canon isolé sur les hauteurs de Québec. La brise agitait les dentelles de leurs jabots et soulevait, sur les épaules du plus jeune, sa longue chevelure brune, Son compagnon était un homme de haute stature, au teint bronzé, aux cheveux grisonnants, au regard d’aigle et à l'attitude impérieuse, Il avait une main sur l'épaule du jeune homme et lui disait :
—Je suis content que vous soyez venu, d’Iberville, car j'ai besoin de vous, ainsi que de tous les braves de votre famille ; tous, vous entendez, pas un seul de moins.
—Sire, répondit le jeune homme, vous m’honorez beaucoup, et, croyez-moi, il n’est personne à Québec qui ne bénisse Dieu de ce que le gouverneur soit arrivé ici avant que Phips ait doublé ia pointe de l’île d'Orléans, là-bas.
— Vous vous êtes noblement conduit, dit Frontenac, pendant que j'étais à Montréal, où j'attendais que les gens de New-York vinssent prendre la ville, s'ils en eussent été capables. Fameuses canailles que ces genslà! Ils sont venus, se sont rués sur La Prairie, une pauvre petite place, y ont tout mis a feu et à sang, puis ont pris de la poudre d’escampette.
—C’est étrange, sire, car tout sots qu’ils soient, je crois que ce sont des gens braves, Je me suis déjà battu avec eux,
—Oui! Oui! c’est possible, repartit le gouverneur : nous leur donnerons une chance de montrer leur bravoure. Nos forts, depuis le Saut-au-Matelot jusqu'à Champigny, sont en bon état; les tranchées et les terres-pleins sont terminés, et, si j'ai seulement deux jours de plus à moi, je tiendrai la place contre deux fois leur nombre, c’est-à-dire leurs trente-quatre voiles et leurs deux mille einq-cents hommes,
—Combien de temps, Excellence ? hasarda d'Iberville, Frontenac secoua la tête, — Voilà qui est parler en soldat, dit-il, C’est là en effet le point vital, Par la sainte-messe ! nous tiendrons aussi longtemps que les vivres dureront, Voyons un peu, Nous sommes ici près de deux mille hommes; restent les gens des villages, à part les sept à huit cents hommes de troupes.de Callières, s'ils nous arrivent à temps. Dieu fasse qu’il en soit ainsi! car il y aura de la besogne, Si l'ennemi nous arrive de front et du côté
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de la rivière Saint-Charles, en mettant ses forces à couvert, à mesure qu'elles traverseront la rivière, nous naurons pas trop de monde ; Pessentiel est de tenir la place,
Le gouverneur se redressa fièrement de toute sa taille, Pendant cinquante ans, il avait reniflé la poudre sur maint champ de bataille, et son âme était toute à la guerre,
Arrivé de Montréal la veille au soir, il s'était rendu au Château en passant par la côte de la Montagne. Rarement événement avait aussi profondément remué la population de Québec. Femmes et enfants se pressaient sur son passage, acclamant le retour du vieux guerrier ; les prétres lui envoyaient pieusement une bénédiction. Quant aux hommes, ils poussaient des hourras enthousiastes ; quelques-uns même pleuraient de joie, Dans toutes les maisons, c'était un concert d’actions de grâces.
Le commandant Prévost, Vintendant Champigny, Sainte-Hélène, Maricourt, Longueuil avaient travaillé avec Phabileté de militaires de grande expérience, C'était incroyable tout ce qu'on avait fait depuis que Prévost avait été averti que Phips remontait le Saint-Laurent et avait jeté, l'ancre à Tadoussac,
—Eh! dites done, d’Iberville, comment se fait-il que vous soyez ici? interrogea le gouverneur d’un ton de bonne humeur, On ne vous attendait pas que je sache,
—C’est grâce à ma bonne étoile, répondit d’Iberville, et à Vobligeance du roi Louis, qui va me renvoyer mon
vaisseau ici, Jem’embarquaia bord du premier navire marchand qui allait prendre la mer et je débarquai à Québec peu après votre départ pour Montréal,
—Est-ce possible? Mais alors, trés-bien! dit Frontenac. Voyons! voyons! d’Iberville, qu’avez-vous à me dire du mariage de cette jeune puritaine avec cet enragé d’Anglais ?
Le gouverneur, tout en parlant, souriait sans lever les yeux sur d’Iberville, Son regard portait plutôt sur les batteries de la Basse-ville, I] avait fait cette question, sans y regarder de bien près; après tout le temps qui s'était écoulé, il la croyait sans conséquence. Ne recevant pas de réponse, il se tourna brusquement du côté de d’Iberville avec un air de surprise. Il fut frappé de voir, sur la figure basanée de d’Iberville, une certaine dureté d'expression et une paire d’yeux qui brillaient d’un éclat étrange. Avec Jes années, les traits et les formes du jeune homme avaient pris plus de rudesse.
— Votre Excellence se rappellera, répondit-il à voix basse et avec froideur, qu'un jour je fus avisé d’épouser Vépée.
—Pardonnez-moi, mon cher d’Tberville, dit le gouverneur en lui tapant amicalement l’épaule, j’ai commis une faute et manqué a la délicatesse. Mais, je vous le jure, votre meilleure épouse, en fin de compte, sera l'épée.
—J’ai une faveur à demander à votre Excellence, repartit d’Iberville.
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— Vous pourriez m’en demander plusieurs, mon cher d’Iberville. Si tous les gens dici, ecclésiastiques ou laïques, n’en demandaient pas plus que vous, ma vie serait comparativement paisible. Vous avez rendu de grands services, tantôt d’une facon, tantôt d’une autre. Je n’ai pour ainsi dire rien à vous refuser,
— Voici ce qui en est, continua d’Iberville. Il y a six mois, vous aviez ici comme prisonnier un homme qui avait été arrêté à la frontière de la Nouvelle-Angleterre. Après l’avoir échangé contre un autre prisonnier, vous découvrites qu’il avait envoyé au gouvernement du Massachusetts, un plan des fortifications de Québec. Il s'était fait passer pour un nommé George Escott. Votre Excellence s’en rappelle-t-elle ?
—Parfaitement,
—Supposons qu’on le ferait de nouveau prisonnier ?
—Je lui ferais alors son procès, dit Frontenac.
—Et vous le feriez fusiller, s’il était coupable ?
—Oui, ou bien, je le ferais pendre.
—Son nom n'était pas Escott, mais bien Gering, le capitaine George Gering.
Le gouverneur fronca les sourcils et regarda d’Iberville bien en face pendant quelques instants.
Puis, un sourire un peu contraint erra sur ses lèvres.
—Hum ! dit-1l, comment savez-vous ca ?
—Je l'ai appris de Perrot qui le connaît bien, répondit d’'Iberville,
— Pourquoi donc Perrot ne m'en a-t-il pas parlé ?
— Perrot et Sainte-Hélène, répondit d'Tberville, étaient allés en haut au Sault Sainte-Marie, Ils ne furent de retour ici que le jour où l'échange des prisonniers eut lieu. Jusqwalors, ils ignoraient tout, Comme ils n’avaient aucun motif sérieux d’intervenir, ils gardérent le silence.
—Et après tout, que vous importe tout cela ? dit Frontenac,
—-Ah! voici! répliqua d'Iberville. Je n'ai aucun doute que Gering est avec sir William Phips à Tadoussac, S'il lui arrivait d’être fait prisonnier, j'aimerais qu'il fût mis à ma disposition,
Le gouverneur se pinca les lèvres, et dardant sur d’Iberville un regard percant et inquisiteur :
—Je vois ce que c’est, dit-il, La nouvelle maîtresse se retourne contre l’ancienne que Gering a épousée, Alors, dans ce cas, je m’en rapporte à vous. Il sera fait suivant vos désirs, mais que ce soit bien entre nous.
Sur les entrefaites, Sainte-Hélène et Maricourt apparurent, Peu de temps après, tous se dirigèrent du côté du couvent des Ursulines, et une fois en dehors des portes, se mirent à descendre le cap jusqu’au palais de Vintendant. Ils se rendirent ainsi jusqu’à la rivière Saint-Charles.
Le lendemain matin, la nouvelle arriva que Phips remontait le fleuve et qu'il serait tout probablement dans la journée sous les murs de Québec. Ce fut grand
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branle-bas dans la ville; on se mit à travailler sans relâche a la défense, comme aussi à faire des prières publiques.
Vers la fin de l'après-midi, les éclaireurs postés sur les hauteurs de Québec, virent les vaisseaux de la flotte néo-anglaise doubler la pointe de Vile d'Orléans,
En apercevant, perchée à trois cents pieds au-dessus du fleuve la grande forteresse, flanquée de murailles et de bastions, hérissée de canons, et le drapeau blanc flottant sur Ja citadelle et le château, sir William Phips et ses gens comprirent qu'ils s'étaient mis une rude besogne sur les bras,
Une embarcation portant un drapeau blanc et un sous-officier se détacha du navire de Phips. Une fois à terre, le sous-officier fut conduit, les yeux bandés, au Château.
Les dernières paroles que Frontenac adressa à l’envoyé furent celles-ci :
— Dites à votre maître de faire de son mieux ; de mon côté, j’en ferai autant,
Déguisé en canotier, d’Iberville lui-même, avec quelques autres, conduisit le sous-officier jusqu’à bord du vaisseau-amiral ; car, pendant que ce parlementaire conférait avec Frontenac, des individus lui avaient joué le tour d'envoyer promener son embarcation à la dérive, Au moment de quitter le vaisseau pour revenir, d’Iberville levant les yeux, apercut Phips et George Gering
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sur le pont ; c'était ce qu’il voulait savoir, Il se leva debout et dta sa coiffure. Ses longs cheveux bouclés retombèrent sur ses épaules, De la main, il les salua courtoisement, mais aussi d’un air tout à fait protecteur,
—D'Iberville ! s’écria Gering en s’élancant sur l’avant, et en même temps il tira un pistolet,
D’Iberville vit le mouvement, mais ne bougea pas d’un cran, I] lui cria cependant d’une voix très nette, et très distincte :
—Traître que vous êtes ! Respectez done votre drapeau blanc,
— C'est juste, dit tranquillement Gering, tout à fait juste,
Gering, maintenant, voulait à tout prix faire débarquer les troupes et donner l'assaut, Si Phips Veit écouté, le résultat des journées qui suivirent eût probablement été tout différent, Mais le célèbre aventurier, le grand chercheur de trésors, devenu sir William Phips, gouverneur de l’état du Massachusetts, avait contracté une toquade : celle de délibérer en conseil, discuter, fendre les cheveux. Pendant qu’il pérorait, la marée
baissa et il ne put être question de descendre à terre ce soir-là.
Dès le soleil couché, ce fut grand bruit de par la ville, et l’écho des cloches en branle et des chansons se répercuta jusqu'aux vaisseaux ennemis,
—Qu'est-ce que cela veut dire ? (| «la Phips à un Francais qu’il avait fait prisonnier Ladoussac.
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—Ma foi ! répondit celui-ci, cela veut dire que vous perdez la partie, Callières, le gouverneur de Montreal, avec ses Canadiens, et Nicolas Perrot, avec ses coureurs de bois, sont arrivés. Vous avez trop retardé, Monsieur,
A Québec, l’arrivée des renforts porta l'enthousiasme à son comble, Perrot ne s'était jamais senti plus fier que lorsque, dans la côte de la Montague, d’ Ibe. ville, qu’il n'avait pas vu depuis trois ans, s'était jeté à son cou et l'avait embrassé sur les deux joues,
Ce fut aux petites heures du matin que d’Iberville et Perrot purent enfin se rencontrer et causer pour la première fois depuis leur longue séparation, Perrot et Dollier de Casson avaient bien écrit à d’[berville tout ce qui s'était passé le jour du mariage, mais ils ne s'étaient pasrevus. Ils se trouvèrent dans une chambre de la citadelle qui donnait sur le Saint-Laurent. A cette heure 1a, il faisait encore nuit profonde ; sur le fleuve et du côté de Lévis l'obscurité était plus profonde encore. Ils n'avaient pour s’'éclairer qu’une seule bougie ; leurs armes étaient sur la table où ils étaient assis,
Au début, leur conversation fut laneuissante; ils étaient plutôt occupés à regarder par la fenêtre la ville et le fleuve.
Ce fut d’Iberville qui rompit enfin le silence.
Perrot, qui devenait bavard une fois qu’il avait com-
mencé à parler, paraissait hésiter et mesurer ses paroles, Etait-ce la gravité de la situation qui l’empéchait d’exprimer son avis? Se défiait-il de lui-même? Chose
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certaine, c’est qu'il eut mille fois préféré parler de ses
rencontres avec les sauvages, des chevelures qu'il avait
enlevées, plutôt que d'entamer le sujet de sa dernidre entrevue avec Jessica,
I] finit par se décider, cependant, et quand il eut termine, d’'Iberville lui dit :
—KElle a gardé la lettre, dis-tu ?
Perrot fit signe que oui, et tira la bague d’un petit sac qu'il portait constamment sur lui,
—Je l'ai gardée bien soigneusement, dit-il, en la remettant à d'Iberville,
Celui-et prit la bague, la tourna et retourna, Sa figure avait une expression étrange,
—Je la remettrai moi-même, murmura-t-il bien bas.
— Vous y tenez done toujours ? Monsieur, interroge: Perrot,
D'Iberville partit à rire, Se penchant du côté de Perrot et le regardant dans les yeux, malgré lobseurité qu'il faisait :
—Puisqwelie a gardé la lettre, Perrot, dit-il, elle eut aussi gardé la bague, si c’eût été possible, Ecoute un peu, Perrot, George Gering a tenu parole ; cette fois, il est venu me trouver, Il sait fort bien que tant que je vivrai, cette femme ne sera pas vraiment sa femme, malgré qu’elle porte son nom, Elle l’a épousé, c’est vrai, Pourquoi? Inutile de se casser la tête lidessus, 1] était 1a près d’elle, et je n’y étais pas, Son père et ses amis étaient li aussi, J’ctais Francais, catholique,
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et un tas d'autres choses, Une femme peut fort bien donner sa main, et garder son cœur, Quoiqu'il en soit, Gering est venu, I] faut maintenant que d'une facon ou d’une autre il tombe entre mes mains. Nous avons des comptes sérieux à régler, et ces comptes-li ne peuvent se régler qu'entre lui et moi, S'il reste à bord, nous ferons Vabordage du navire, Nous irons avec notre petite galère, mouillée la-bas dans la rivière Saint-Charles, jeter le grappin sur le vaisseau-amiral. Ce sera une rude partie à jouer, un contre trentre-quatre, mais ca s’est déjà vu, Une fois le vaisseau-amiral capturé, nous menerons le diable à tous les autres. Sinon, eh bien! alors ce sera une lutte à mort, Ou bien encore, si Gering descend i terre et prend part à la bataille, il faudra le faire prisonnier, Sainte-Hélène et Maricourt le connaissent; eux avec moi, Clermont et Saint-Denis, nous dirigerons Pattaque et la défense à terre ; Frontenac nous a piomiscela; de sorte que, d'une facon ou d’une autre, nous le prendrons, I doit être capturé, traduit comme espion et condamné; alors il m'appartiendra et je me chargerai de lui; tu m’entends 7
—Traduit comme espion ? interrogea Perrot, Al! Jy vois clair maintenant, Vous voulez qu’il soit flétri, déshonoré, Mais alors, même dans ce cas-là, il ne pourra vous appartenir,
— Perrot, répliqua d’[berville en se levant brusquement, inutile de te creuser la tête à ce sujet ; tout s’éclaireira ù temps. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas ? Tu seras bien avec moi partout ?
—Vous ai-je jamais abandonné ? observa Perrot d’un ton de reproche.
— Non, jamais, fit vivement d’Iberville. Je sais que tu ne reculeras pas devant l’abordage du vaisseau, Penses-y donc un peu. Quelle aventure, bon Dieu !....,
vu ?
Souviens-toi d’Adam Dollard et du Long Sault!
En effet, qui done au Canada ne se rappelait pas de cette poignée de braves qui, un jour, avec un courage et une intrépidité dignes des temps antiques, avait tenu les Iroquois en échec, s'était fait massacrer, mais avait sauvé la colonie !
—Là où vous irez, j'irai, dit Perrot en serrant les mains de d’Iberville. La où j'irai, mes hommes me suivront.
Ce pacte conclu, les deux amis restèrent là silencieux jusqu’au moment où l’aube commença à teinter de gris la nuit obscure. Ils ne songèrent nullement à dormir; ils attendaient De Casson, Celui-ci arriva avant même qu’un seul rayon de soleil eût percé le voile de l'aurore. Avec sa taille élevée, massive, fièrement charpentée, ses cheveux blancs, son large front traversé d’une ride profonde, ses yeux perçants et toujours en éveil, il avait l'air d’un guerrier déguisé, et ce jour-là, vraiment, il se sentait l'humeur aussi guerrière qu'aux jours où il s'était battu aux côtés de Turenne, c’est-à-dire quarante ans auparavant.
Les trois camarades se trouvaient donc de nouveau réunis,
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Je sais que 1 vaisseau, n Dieu !
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D’Iberville exposa ses plans. L'abbé leva la main à deux ou trois reprises en signe de protestation, mais ses yeux flamboy¢érent lorsque d’Iberville parla de son projet d'aller capturer ’amiral Phips sur son propre navire.
— Pierre, dit-il à voix basse, lorsque d’Iberville eut fini de parler, est-il possible que cette femme vous détermine à tenter pareille aventure ?
—Je n'ai parlé d'aucune femme, mon cher abbé, répondit d’'Iberville d’un ton bref.
—Tout de même, repartit le prêtre avec un soupir et un geste de la main, la chose est claire. Cet hommelà et ses gens, là-bas, mettraient bien notre pays à feu et à sang, s'ils le pouvaient ; ce sont des ennemis, et il n’est que juste de lcs combattre. Mais rappelez-vous bien ceci, Pierre : “L'homme ne peut séparer ce que Dieu a uni.” Combattre cet homme-là comme un ennemi de notre pays, c’est votre devoir ; mais le combattre pour l’écarter de votre chemin, voilà qui est bien mal.
La physionomie de d’Iberville prit une expression mi-chagrine, mi-sarcastique,
—Et les hérét'ques, mon cher abbé, les hérétiques, y pensez-vous ?
—Le mariage n’est pas que je sache une hérésie, répliqua Pabbé,
—Hum! on dit autre chose à Versailles, rétorqua d’'Iberville,
— Est-ce depuis le départ de la Montespan, et le règne de Madame de Maintenon ?
—J’oubliais! repartit d’Iberville en riant, en effet, peut-être que non.
La conversation en resta li pendant quelque temps,
puis d’Iberville se leva, alla tirer un gigot et une bouteille de vin d’une armoire, et se mità préparer du café, Tout à coup, un souvenir lui traversa l'esprit; mi comme par un ressort, il alla prendre son propre violon qui Ctait enfermé dans une boîte, et le mit entre les mains de Dollier de Casson, C’était chose bien étrange que de voir ces gens-là, au moment où il allait s'agir sérieusement du sort de toute une colonie, s'amuser à employer de pareille facon, quelques heures qu’ils auraient pu consacrer au repos; tout de même, le trait était bien nature,
Le prêtre prit l'instrument et le mit d’accord en faisant le moins de bruit possible. D’Iberville soutila la bougie, et la pièce se trouva éclairée simplement par le feu ‘là cheminée et Paube naissante, De nouveau, comme adis dans la petite maison à Montréal, De Casson. iba préluder, attaqua ensuite un air guerri: 2, et finit par tomber sur une chanson fort en vogue alors dans le régiment de Carignan-Salières,
De suite @Iberville et Perrot y réponcirent, et les trois voix réunies se mirent à chanter les couplets. suivants :
Un roi de Normandie, oh !
Gai faluron faluré !
S'en alla-t-à la guerre, ohé !
Gai faluron falurette !
Avec cent cavaliers, ohé !
Gai faluron dondé !
t, en effet,
jue temps, ; une bourer du café, esprit; miu pre violon t entre les jen étrange allait s’acir s'amuser à qu'ils aume, le trait
’accord en
ille soutfiia
lement par
e nouveau, ntréal, De IT guerth: Tr,
ogue alors
. J'en ai-t'un, dit la belle, oht
Avec cent cavaliers, ohé !
Gai faluron faluré !
Ramena-t’une belle, ohé !
Gai faluron falurette !
Et deux cents cavaliers, ohé !
Gai faluron dondé !
Et deux cents cavaliers, ohé !
Gai faluron falureé !
Que donnez-vous la belle ? ohé !
Gai faluron falurette !
Pour un beau cavalier, ohé!
Gai faluron dondé !
Pour un beau cavalier, ohé !
Ga faluron faluré !
Parlez, mademoiselle, ohé !
Gai faluron falurette !
J'en ai-t'un, dit la belle, oht Gai faluron dondé !
Gai faluron faluré !
Une boucl de soulier, ohc !
Gai faluron falurette !
Et mon cœur j'ai donnés, ohe
Gai faluron donde !
Ils chantaient encore, lorsqu'une compagnie de soldats passa sous la fenêtre de leur chambre, Un rayon de lumière jaillit de lorient ; le soleil se levait. Les soldats entonnerent le refrain en marchant en cadence ; d’autres compagnies de soldats suivirent et se mirent à faire chorus, tant et si bien que, peu après, lorsque d'Iberville se présentait devant Frontenac, tout le monde, soldats, citoyens, coureurs de bois, chantait la chanson,
Le vent et la mer ragérent toute la journée. Phips ne bougea pas, excepté pour s’assurer d’un pied a terre ; mais une escouade de soldats fit échouer la tentative. Le lendemain matin, cependant, l'attaque commenca, Douze cents hommes débarquèrent à marée basse, dans la boue, sur la grève de Beauport, sous les ordres d’un certain major Walley. Gering accompagnait cet officier ; impatient qu'il était d’en venir aux mains, il avait obtenu de Phips la permission de descendre à terre.
D'Iberville, Sainte-Hélène et Perro. allèrent à la rencontre des Anglais avec trois cents francs-tireurs et une bande de Hurons, Il s’ensuivit une escarmouche au cours de laquelle d’Iberville et Perrot serrèrent de très près les lignes anglaises, avec une simple poignée de leurs gens. Les Néo-Anglais firent sonner une charge, et d’Iberville et Perrot reconnurent aussitôt, Gering dans les rangs. Ils firent tous deux impossible
pour arriver à le capturer, mais la charge les en empêcha; il leur eut fallu d’ailleurs courir inutilement de trop grands risques.
Pendant plusieurs heures, ce fut un engagement acharné, Vers le soir, cependant, les Francais se retirèrent et les Néo-Anglais se dirigèrent vers la rivière Saint-Charles. En cet endroit, ils devaient traverser la rivière et attaquer la ville de flanc; les navires qui avaient recu ordre de protéger leurs mouvements, ne vinrent pas; car Phips, qui brûlait d’envie de monter lui-même à l'assaut de la citadelle, avait passé son temps à bombarder la ville, sans toutefois faire grand
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dommage aux maisons et aux fortifications, et avait ainsi oublié Walley, Gering et leurs gens.
L'engagement avec la flotte commença le lendemain matin au lever du jour. Voyant que Walley ne se décidait pas à donner l'assaut, d’Iberville était allé rejoindre Sainte-Hélène et Maricourt qui dirigeaient le feu d’une batterie, Un boulet qu’il tira lui-même emporta le pavillon de l’amiral avec la croix de Saint- Georges. Le pavillon s’en alla à la dérive vers le rivage, et Maurice Joval, se jetant dans un canot, alla le chercher sous la mitraille de l’ennemi et le rapporta à Frontenac,
D'Iberville et Sainte-Hélène concentrérent le feu de leur batterie sur le vaisseau-amiral, le Six-Friends. Ce fut en vain que les canonniers de Phips essayerent de démonter leurs pièces et de les faire déguerpir, d’Tberville et ses compagnons décochérent boulets sur boulets dans les flanes et la mature du vaisseau ; ils mirent en pièces le grand mât, démolirent la misaine et malmenèrent le vaisseau sans trève ni merci, tout comme les plus experts des artilleurs. Les Néo-Anglais ripostèrent bravement, mais Québec n'était pas destiné à être pris par bombardement, et d’Iberville vit tout à coup le Siæ-Friends tout démantibulé, quitter la ligne d'attaque,
Ce fut ie commencement de la fin, Un à un, les trente-quatre vaisseaux se retirèrent, pendant que d’un autre côté Walley et Gering restaient seuls, sans appui ni renforts, avec leurs hommes. Au plus fort de la
canonnade, et lorsque les tirailleurs semblaient avoir abandonné la partie, il y eut un moment où Gering, furieux du retard que l’on mettait à lui envoyer du secours, décida presque Walley à traverser la rivière et à faire un assaut désespéré du côté du cap, et à l’arrière de la ville; mais Walley, qui était plutôt marchand que soldat, refusa finalement de tenter le mouvement, Gering se contenta de ronger son frein, convaineu que d’Iberville était aux pièces à opérer contre la flotte et qu'il ne tarderait pas à venir harceler les Néo-Anglais.
Durant la soirée, la température tourna au froid vif, Manquant de munitions, alors que Phips avait promis de leur en envoyer, ne pouvant pour cette raison utiliser leurs pièces, et wayant presque rien à manger, les assiéseants se trouvèrent dans une position fort précaire,
Le lendemain matin, Gering eut le champ libre ; Walley s'absenta pour aller à bord du Six-Friends mettre Pamiral au courant de la situation, En voyant le vif mécontentement qui régnait dans le camp, Gering crut devoir sonder les dispositions de plusieurs de ses gens; tous lui dirent qu’ils étaient prêts à se battre, et qu'ils se battraient, s'ils en avaient seulement la chance. Le mot fut donné et circula comme une fusée dans tous les rangs. Gering ne pouvait prendre sur lui de commander le feu, mais si ses hommes allaient d'eux-mêmes à l'assaut, personne ne pouvait l'empêcher, lui Gering, de les suivre, A bord des navires, en face de 1d, tout était silence; Québec allait maintenant avoir affaire aux gens campés sur les bords de la Saint-Charles,
lent avoir yu Gering, nvoyer du rivière et à l'arrière de chand que ouvement, yaineu que la flotte et 0-Anglais, froid vif, ait promis son utiliser langer, les rt précaire, unp libre ; æ-Friends En voyant np, Gering urs de ses » battre, et la chance, b dans tous u de comnx-mémes ui Gering, le la, tout ir affaire arles,
D’Iberville était, à ce moment-là, avec Frontenac près du palais de Vintendant, Il surveillait la situation, Tout à coup, il apereut l'ennemi qui montait à l'assaut de la ville, Linstant d’après, il descendait, au grand pas de course, rejoindre ses frères, Sainte- Hélène et Longueuil ; Perrot était avec eux, A la tête d’un détachement, tous accoururent au gué de la rivière pour barrer le passage aux Néo-Anglais, pendant que Frontenac, avec trois bataillons de troupes, descendait de la ville, D’Iberville n'avait qu’une poignée de soldats à opposer aux troupes considérables que conduisait Gering ; mais les Français étaient de rudes batailleurs d’embuscades, tandis que les Anglais étaient tous des paysans et de lourds marins.
Tout de même, Gering eut leu d’être fier de ses gens cette journée-là ; ils marcherent bravement à l'assaut, Leur position était fort désavantageuse ; ils avaient à se battre contre des ennemis qui pouvaient s’embusquer derrière des arbres, s’abriter derrière des buissons, des fourrés, et Ctaient, en outre, les plus habiles franestireurs du pays.
Perrot avait recu les ordres de @Iberville ; d’Iberville lui-même devait, si c'était possible, engager un combat corps à corps avec Gering; Perrot, de son côté, devait ticher d'isoler Gering de ses troupes, lui couper la retraite et le faire prisonnier, Plus d’une fois, Gering se trouva à la merei des mousquets de d’Iberville et de Perrot, qui ne songérent ni Pun ni l’autre à profiter de l'avantage, Il en fut de même pour Gering
SMES. ANP Oe anor ean a Ce ——
qui, une fois entre autres, eut toute facilité de tuer d'Iberville,
Les soldats de Gering étaient très exposés au feu des Français ; Gering les lanca aveuglément sur les fourrés ; ils balayérent des avant-postes, il est vrai, mais ce fut au prix de pertes considérables, Gering essaya de rallier ses gens, dispersés comme ils étaient, et se mit à manœuvrer de facon à se rapprocher de l’endroit où Sainte-Hélène et Longueuil accouraient à fond de train avec de nouveaux renforts. Il aperçut bien les deux frères qui déployaient une activité et une intrépidité extraordinaires, mais ne les reconnut pas ; il envoya une escouade pour les déloger.
Un moment, Sainte-Hélène et Longueuil s’exposèrent
à la mitraille pour aller s’embusquer derrière un fourré
avantageusement situé, Gering en profita pour s’emparer du mousquet d’un soldat et faire feu sur eux. Sainte-Hélène tomba mortellement blessé. Longueuil se porta en avant avec un eri de rage; mais lui aussi fut atteint d’une balle,
De loin, d'Iberville vit ce qui se passait. Poussant un juron étouffé, il arracha à Maurice Joval son mousquet, visa et fit feu, La distance était trop grande et le vent trop fort; la balle ne fit que faire sauter une des épaulettes de Gering. Perrot, qui n’était pas loin des deux frères blessés, s’¢lanca en avant, en face des fusils anglais ; il réussit à isoler Gering et deux de ses compagnons du corps principal de l’armée anglaise, et à leur couper toute retraite, Le mouvement fut si preste-
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ment exécuté que Gering se trouva pris soudain entre deux feux; ses compagnons se rapprochèrent de lui, prêts à vendre chèrement leur peau, mais Perrot leur ordonna de mettre bas les armes. Voyant l’inutilité de toute résistance, et voulant sauver la vie de ses deux camarades, Gering se rendit,
Le siege de Québec était fini. Les Anglais se contentèrent de garder leurs positions jusqu’au retour de Walley. Celui-ci rapporta avec lui les instructions de l'amiral; Phips ordonnait le rembarquement des troupes. Les soldats ne se firent pas prier pour obéir, et regagnèrent les navires, transis par le froid et la pluie, et ayant au cœur, l’humiliation de la défaite,
Gering venait de se rendre, Perrot prit son sabre avec une froideur dédaigneuse en lui disant :
—Suivez-moi, Monsieur, Venez voir votre ouvrage, Vous pourrez juger du sort qui vous est réservé chez nous,
Un instant après, il le fit s’arrcter pres d’un cadavre,
— Voilà l'œuvre de votre mousquet, dit Perrot. Reconnaissez-vous cet homme-là ?
Gering se pencha en avant:
— Dieu du ciel! dit-il d’une voix étouffée, Sainte- Hélène !
Perrot se signa et murmura une prière, Puis, tirant un mouchoir de sa tunique, il l’étendit sur la figure de Sainte-Hélène, Il se tourna ensuite du côté où gisait Longueuil,
—Par ici, Monsieur, dit-il, Celui-ci est encore un frère de Monsieur d’Iberville,
Longueuil était sans connaissance, mais non dangereusement blessé, Perrot fit signe à ses gens de prendre les deux frères et de les transporter du côté du gue; lui et Gering suivirent, Chemin faisant, ils rencontrerent d’Iberville, Tout d’abord, ce furent le frère et le camarade qui parlèrent chez celui-ci, Il prit la main de Longueuil, lui examina le pouls et se tourna ensuite du côté de Sainte-Hélène, sans même paraître avoir vu Gering ; ser à terre, se pencha sur son cadavre et écarta de la figure le mouchoir que Perrot y avait pieusement place. Pendant quelques instant, il contempla, d’un air impassible, mais bien étrange, les traits de son infortuné frère, IT lui passa à plusieurs reprises la main sur le front, lui palpa les joues, et, avec un profond soupir, fit sur les restes mortels le signe de la croix; puis, prenant son
il ordonna aux gens qui le portaient de le dépo-
propre mouchoir, il en couvrit la figure du défunt, et donna des ordres pour le transport et du mort et du blessé,
Perrot glissa furtivement un mot à l'oreille de d’Iberville qui, alors, se retourna et toisa Gering pendant quelque temps avec une suprême hauteur.
— Vous avez eu, Monsieur, dit-il à la fin, le grand honneur de tuer l’un des plus braves gentilshommes de France, Plus d’une fois aujourd’hui, moi-même et mon ami ici—il montra Perrot,—nous aurions pu vous faire passer de vie à trépas, Je me demande pourquoi nous
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ne l’avons pas fait, Croyez-vous done que vous puissiez venir ici impunément tuer un frère à moi, vous qui narriviez pas seulement à la hauteur de sa botte ? Monsieur, mon compte avec vous se fait gros,
Le ton de sa voix était plein d’amertume et de courroux,
— Pourquoi done vous ai-je épargné ? continua-t-il,
Il se tut pour un moment,
Gering comprit facilement la douleur et le ressentiment de d’'Iberville, Ileut cent fois préféré avoir perdu un membre quavoir tué Sainte-Hélène qui, à bord de la Belle de Provence, l'avait traité avec infiniment d'égards, Il ne répondit que par un simple mouvement de tête.
—Eh bien! reprit d’Iberville, je m'en vais vous dire pourquoi. Nous vous avons épargné, pour vous traduire comme espion. Et après, après...
D’Iberville eut un ricanement sinistre.
—-Moi, un espion ? s’écria Gering, C’est faux,
—Reppelez-vous, Monsieur, répliqua d’Iberville, que, déjà, dans une autre circonstance, vous m'avez traité de menteur.
Gering fit un geste de protestation, mais garda le silence,
Le soir même, il était écroué à la citadelle,