I.'U FEMMES ARABES
de chameau. Nobles dames affriandées d'aussi simples ragoûts, elles fesloyaienl à bon marché. Dapes inemptœ. Je doute que s'il n'eut eu que de pareilles délicatesses culinaires, Catulle eut dit a son cher Fabullus en l'invitant à diner :
Cœnabis bene, mi Fabulle, apud me...
Quod tu quum olfacies, Deos rogabis
Tolum ut te faciant, Fabulle, nasum.
Influence des femmes dans le* guerres, la paix. — Le poêle Zolmir ; sa famille poêle- — L'oncle Bouchamah. — Zohair répudie »• femme, puis la regrette. — Le mauvais œil. — lllrcth ou Hàrilh demande une fille de Au»; Bohaiçah lui est donnée. Consommation du mariage différée en vue d'une pacification dans une guerre. — • Broyer le parfum de Manchim. »
Poursuivons nos courses, nos expéditions historiques, à travers les Bédouins de l'Arabie ancienne, à ta recherche des femmes dont les traditions ont conservé les noms, les faits et les gestes, les traits intellectuels et sur lesquelles ont été recueillis et transmis des détails de circonstances qu'elles ont sti, par la puissance de leur sexe et par leur adresse fine et résolue, dominer, ou conduire, même dans les questions en quelque sorte politiques d'alors, par exemple dans le rétablissement de la paix entre des tribus ennemies.
Une guerre, appelée la guerre de Dàhis, dura quarante ans, comme celle de Bacoûs ; elle eut pour cause une course de chevaux ; et le nom de Dâhis est le nom d'un des coursiers qui parurent alors sur le turf arabe. Les chevaux coururent en toute liberté ; des gens apostés arrêtèrent Dâhis qui allait être vainqueur; de là, une querelle; ensuite, la guerre. Les deux tribus belligérantes étaient puissantes; c'étaient les Absides ou Béni >\bs, cl les Zoubiànidcs ou Béni Zoubiân
AYANT LÏ.SLAMISMK IX»
L'adresse cl l'intelligence d'une jeune fille amenèrent une médiation qui termina cette lutte. C'est a l'éloge des médiateurs que fut composée la kacideh ou moallakah de Zohoir lils d'Abou Solma; elle a soixante-quatre vers ei est au nombre des sepl Poèmes dorés. Zobair était octogénaire ou à peu près, quand il la composa ; il le dit dans un vers de ce poème :
« Moi, je suis fatigué de la vie. Certes, il y a lieu d'être las de l'existence à quatre-vingts années. » Zohair était presque centenaire quand il rencontra Mahomet (vers l'an 627 de J. C). Mahomet apercevant Zohair s'écria : « Mon Dieu, préserve-moi du démon qui inspire cet homme!» Mahomel avail les poètes païens en horreur; il n'a d'ailleurs jamais senti la mesure d'un vers. Aussi, le Koran a son vingtsixième chapitre qui flagelle les poètes... Zohair mourut peu de temps après qu'il eut vu le Prophète.
Tous les écrivains arabes considèrent el apprécient Imroul-kais (ils de Hodjr, Zohair fils d'Abou Salma, el le Nâbirah le Zoubianidc, comme les trois coryphées de la poésie anléislamiquc de l'Arabie. Je ne serais pas entièrement du même avis; et certes, Amr filsde Roulthoùm, dont nous aurons occasion de parler, et Chanfara, et d'autres encore, me semblent siéger au moius au milieu d'eux. Ce qui caractérise Zohair el le place dans le premier rang des poètes, disent les savants des belles époques de la littérature, même depuis l'islamisme, c'est qu'il a le vers toujours plein el nourri, riche de sens et avare de mots, magnifique et noble dans la louange, abondant en maximes et senlences. '
Aucun poète ancien ne fit plus de vers que Zohair. Sa famille était une famille de poêles ; aucune autre n'en eut un aussi grand nombre, et Zohair s'en glorifiait. Son père était poète ; son grand-oncle maternel était poète ; sa sœur Solma était poète ; ses deux fils Kab et Bodjair étaient poètes : son prlit-fils Midrab fils de Kab était poète ; sa petite-fille, la
t.'ltf KKMMES AllAliLS
célèbre Khansâ, était poète ; khansâ qui, dans une kaciileli où elle déplore la mort de Zohajr, a dil :
« Rien , rien ne sert contre la mort , ni amulette
attachée à la tête, ni grain de poterie verte suspendu au
cou ! (1 ) »
Bouchâmah, l'oncle maternel d'Abou Solma, était très lier de sa poésie et de ses talents poétiques. Bouchâmah était infirme, impotent, et n'avait pas d'enfants. Zohair se lixa auprès de lui et ne le quittait presque jamais. Bouchâmah était très riche ; il s'était établi chez les Ratafànides ou Béni Ratafàn, parmi lesquels il avait plusieurs oncles maternels. Il était l'homme de conseil par excellence. Les Ratafànides n'entreprenaient aucune expédition sans le consulter d'abord, et ils se conformaient toujours à ses paroles. Au retour de l'expédition, on lui assignait une part de butin égale à celle des plus hauts personnages. Aussi, avait-il acquis des richesses considérables ; il était devenu l'homme le plus en relief et le plus heureux de la tribu.
Lorsqu'il se vit près de mourir, il partagea sa fortune aux gens de sa famille et à ses cousins de la tribu. Zohair, il avait déjà produit comme poète, dit alors à Bouchâmah : « Cher oncle, ne me donneras-tu donc pas une part dans ce que tu as? — Par Dieu î cher enfant de ma sœur, je t'ai laissé quelque chose de meilleur et de plus noble que des richesses. — Et quoi donc ? — Mon talent poétique ; voilà ce que tu hérites de moi. — De la poésie! Mais j'ai déjà fourni des échantillons de mes vers. — Où l'imagines-tu donc que lu as acquis ce talent? Est-ce que par hasard tu croirais l'avoir apporté de ta tribu, de chez les Béni Mouzaïnah ? Tous les Arabes savent parfaitement que la belle poésie, la poésie aux grâces limpides, est un apanage de notre tribu, des Ratafànides, el.
I, Knrorc à présent, les Arabes se suspendent ;i la le le. on au cou. iW-k prriaple» de toute nature.
parmi eux tous, mon apanage particulier. C'est de moi, c'est en entendant mes vers, que tu as aspiré, reçu ce talent glorieux. » Zohair garda prudemment le silence... Houchâmah assigna néanmoins une part dans son héritage à son neveu.
Zohair se maria en premier lieu avec une appelée Oumm Aùfa. Il en eut plusieurs enfants, mais tous moururent jeunes. 11 prit uue seconde femme dont il eut d'abord deux fils, kah et Bodjair. Oumm Aùfa devint jalouse; elle tourmenta Zohair, qui finit par la répudier. Il l'aimait ; il se repentit de l'avoir éloignée, et il exprima ses regrets dans ces vers :
« Certes, les tourments et les peines changent l'homme : . et longue union engendre l'indifférence.
* Mais moi, j'ai souffert du départ d'Oumm Aùfa ; elle, elle n'y a pas songé.
« Maintenant que te voilà partie, ne vas pas dire à nos parents : « J'étais trop humiliée avec lui ! • Non, tu ne Tas pas été.
* J'ai été malheureux dans les lils que tu m'as donnés. (Ils sont tous morts.) Mais, toi. tu as eu les plaisirs et les riches parures. »
Zohair avait perdu son (ils Salem par un coup de mauvais aril; et ce fut une femme qui, par une exclamation précipitée produisit ce malheur. La croyance aux effets désastreux des compliments subits existe toujours; et, en Egypte par exemple, il faut bien se garder de dire un mot de félicitalion, d'admiration à un enfant, ou a propos d'un cheval, ou de quoi que ce soit; il en résultera du mal, si vous ne mettez une parole pieuse comme préface à votre compliment.
Or donc, on fit présent un jour à Zohair de deux beaux manteaux fins ou bourd de l'Yémeu. Sâlem les endosse tous les deux, monte a cheval et sort du camp de la tribu. Arrivant h une eau qne l'on appelait eau de Noulàah, il passe près d'une femme qui, toute émerveillée, s'écrie en le regardant
m FEMMES AltABES
< Jamais, en vérité, je n'ai vu pareil assemblage, un homme, deux manteaux et un cheval. » Elle n'avait pas lini de parler (pie le cheval trébuche et s'abat ; le cavalier se brise la tête, le cheval se casse le cou, cl les deux manteaux se déchirent. Zohair laissa s'exprimer sa tristesse et ses regrets dans ces vers: « Elle voyait, celte femme, elle voyait en moi un homme qui avail la vie des heureux; les peines d'ici-bas oubliaient de le toucher.
< Auprès de lui, dans son bonheur, s'embellissait la jeunesse de ses fils ; ses années se succédaient dans le calme et le bien-être.
« Tous ses jours, dès l'aurore, se remplissaient de joie ; il contemplait autour de lui sa félicité ; ah ! que cette félicité n'a-t-clle duré toujours !
« Mon iilsî... J'ai des jours qu'il ne lui a pas été donné de vivre. (Je lui survis.) « Mais, me dis-je, apprends ; sache te consoler ; toi, lu as la sagesse. »
« 0 femme sinistre ! L'n jour, je l'espère, tu auras aussi, toi, une désolation comme celle que m'a laissée Sâlem à Noutâah. > L'œuvre capitale de Zohair est sa moallakah. Le but du poète est de faire l'éloge de Harim lils de Sinàn et celui de Hàrith ou Hàrelh fils de Aùf, qui s'interposèrent comme pacificateurs entre les Absides et les Zoubiànides, et payèrent de leurs propres biens les expiations ou prix du sang. Mais comment dans celte guerre acharnée la médiation fut-elle provoquée cl acceptée ? Une femme, dis-je, amena le dénouement de cette longue péripétie.
Le récit présente trois jeunes filles. Les deux premières refusent, pour le moment, le mari qui se présente. Pour s'excuser, les deux belles Bédouines se donnent des défauts et «les travers. Jamais fille ou femme ne manque de raisons pour éviter, ou éluder, ou éloigner ce qui ne lui plaît pas; elle se
dira même laide, détestable, s'il le faut. Les femmes sont bien fines, certes! cl l'homme, que) qu'il soit, qui pense manœuvrer une aflaire quelle qu'elle soit, mais dans laquelle une femme se met en travers, ou qu'elle veut mener à telle solution que lui ne veut pas, perd son temps, et sera toujours conduit, reconduit et éconduit. Voici notre chronique arabe.
Hàrith fds de Aûf était de grande et noble famille. Un jour, il demandait à Khâridjah fds de Sinàn : « Crois-tu qu'il y eût quelqu'un qui me refusât sa fdle, si je la demandais en mariage? — Oui, certainement. — Et qui donc est-il, celuilà ? — Celui-là, c'est Aûs fils de Hàrithah le Tayïde. — Je veux voir cela, reprend llàrilh. Partons à l'instant même, ditil à son serviteur, ce même Khâridjah ; viens avec moi. » Le serviteur obéit. Tous les deux se mettent en route, et se dirigent vers la tribu de Ans. Ils le trouvent près de sa demeure. Aûs apercevant le fils de Aûf, s'écrie : « Sois le bienvenu, Hàrith. — Je viens, dit celui-ci sans autre préliminaire, je viens te demander une de tes filles. — Tu n'y es pas, mon cher ; cela ne se .peut pas. > El de suite Hàrith étonné tourne bride et part sans articuler un mot de plus.
Aûs, tout irrité de tant de brusquerie et de sans-façon, rentre chez lui et va trouver sa femme. Elle était d'origine abside. « Quel est donc, dit-elle à son mari, cet homme qui t'a salué, qui s'est arrêté devant toi, avec lequel tu es à peine resté un moment, et auquel lu as à peine parlé? — ■ C'est un des plus nobles personnages des Arabes, c'est Hàrith fils de Aûf, de la tribu des Béni Mourrah. — Pourquoi rie l'as-tu pas prié de descendre chez nous? — 11 s'est comporté avec moi de la manière la plus indécente. — Comment cela? — 11 esl venu, sans procédés de précautions, me demander une de mes filles ! — Mais, au bout du compte, veuxtujes marier, tes filles? — Sans doute. — Et si tu ne les accordes pas aux plus nobles personnages des Arabes, à qui les
l iO KEMMKS AHAHKS
donneras-Ui ? — C'est comme cela ! — Mon ami, repai e de suile la faute que tu viens de commettre. — Mais,... le moyen? — Va vile me rejoindre cet homme-la, el ramène-le. — Comment arranger eela, après la réponse si rude avec laquelle je Pai accueilli ? — Kli bien, tu lui diras, par exemple : « Tu m'as abordé dans un moment où j'étais de mauvaise humeur a propos d'une atlaire, et tu ne m'as pas demandé d'abord pourquoi j'étais si préoccupé. J'avais dans la tête la réponse que je t'ai donnée si impoliment, si étourdiment. Retourne avec moi, tu trouveras chez moi ce que lu désires ; tout ira à tes souhaits. » Aùs sortit à la hâte el prit la trace des deux voyageurs. Ils n'étaient qu'à peu de distance encore. « Par hasard, dit le récit de Khâridjah, qui plus tard raconta l'aventure à partir de ce point, par hasard je tourne la tète, et j'aperçois Aûs. Je préviens Hàrith, qui dans son dépit n'avait pas encore articulé un seul mot. « Voici Aùs, dis-je alors; il vient à nous. — Que nous importe? me réplique Hàrith; qu'avons-nous à faire de Aûs? Marchons, marchons; continuons notre route. » Aûs voyant que nous ne nous arrêtions pas, se prend à crier : « Hâri ! Hàri (1 ) ! un instant seulement ; arrête un seul instant. » Nous nous arrêtons. Il nous adresse ses excuses, les paroles qui lui avaient été insinuées... Et il retourna content et joyeux. Nous l'accompagnâmes.
Aûs rentre aussitôt auprès de sa femme. < Appelle-moi de suite, lui dit-il, ta tille aînée. » La fdle arrive. « Mon enfant, lui dit Aûs, cet homme qui vient chez nous est Hàrith fils de Aûf, un des plus nobles personnages des Arabes; il me demande une de vous ; et j'ai pensé à te le faire épouser. Cela te convient-il? Qu'as-lu à répondre? — Ne me marie pas avec lui. — Pourquoi? — D'abord, je ne suis pas belle; et puis j'ai le caractère un peu raboteux, la langue un peu eflilée. De plus, je ne suis pas de sa parenté; il n'aura donc pas
• Abrrviaiion du nom. fomme forme de politise n df bienveillance, etc
AYANT L ISLAMISMK 141
pour moi les égards, la douceur qu'où a pour une pareille. Mutin il ne demeure pas dans le voisinage de notre tribu ; il ne sera pas pour moi, comme s'il habitait plus près de nous. Outre cela, il n'aura pas vis-à-vis de toi cette sorte de respect et de pudeur qui serait, à mon endroit, une garantie de bienveillance; car je ne saurais assurer qu'il ne m'arrivera pas de rien faire qui lui puisse déplaire ;-par suite, il me répudierait ; tout viendrait ainsi à mon désavantage. — Très bien, mon enfant ; que Dieu te donne ses bénédictions ! Va, rentre chez ta mère. Envoie-moi ta sœur. > Il voulait dire : « Ta sœur, après toi. »
La seconde fille de Aûs se présente à lui et il lui fait la même allocution qu'à l'aînée. La réponse fut dans le même sens; ainsi : « Je suis brusque, cassante, dit la jeune iillc. Je n'ai, dans les mains, d'habileté à rien faire ; je n'entends rien aux choses du ménage, aux soins des troupeaux, à la direction d'une famille. Par conséquent, je ne puis nullement répondre que cet homme ne soit bientôt mécontent de moi, ne me répadie ; et, tu le sais, ce serait trop d'humiliation pour moi. Hârith, n'est pas, non plus, de notre parenté, et dès-lors il ferait moins attention à moi. De plus, il habite loin de notre tribu, et pour cette raison il ne serait pas retenu, dans sa conduite envers moi, par le respect, par une sorte de crainte, comme s'il était plus près de toi. — C'est bien, ma fille; que Dieu le donne sa bénédiction ! Va, retourne près de ta mère. Envoie-moi ta sœur Bohaïçah. »
Bohaïçah était la plus jeune des trois sœurs. Elle arrive ; Ans lui adresse tout d'abord les mêmes paroles qu'aux deux autres. « Comme il le plaira mon père, dit Bohaïçah. — J'ai fait la même proposition à tes sœurs; elles ont refusé ; il est inutile de te conter les raisons qu'elles m'ont alléguées. — Moi, continua Bohaïçah, j'ai de la beauté, j'espère ; j'ai de adresse et de l'habileté dans les mains; j'ai de la flexibilité
Ui FKMNES AKABbS
et delà douceur dans le caractère, cl, je crois, une certaine portée d'intelligence et de pénétration. Avec tout cela, du relief dans ma naissance. Si Hàrilh me répudie, que Dieu ne lui accorde jamais ni bien, ni postérité! — Que le ciel te bénisse, ma fille ! » répartit Aûs.
Puis il vint nous trouver : < Mon cher Hâri, dit-il, je te donne en mariage ma fille Bohaïçah, la plus jeune de mes filles. — J'accepte, » répondit Hàrith.
Du jour même, la mère disposa tout pour sa fille, pour la parer, et ordonna de dresser une tente spéciale à Hàrith. Il s'installa dans celle tente. On prépara, on orna la fiancée ; et on la conduisit à son mari. Quand elle fut introduite auprès de lui, il l'accueillit avec grâce, demeura quelques instants à s'entretenir avec elle, se laissant aller a son amour... Mais il sort de la tente; il vient à moi. * Eh bien! lui dis-je, as-tu consommé ton mariage? -— Non, par Dieu! non. — Pourquoi? — Lorsque je me suis approché de ma belle fiancée, lorsque je lui tendais mes deux mains : «• Arrête, me dit-elle d'une voix intimidée. Quoi ! sitôt ! Et quand nous sommes si près de ma mère, de mes sœurs! Pas encore! Pas encore! Non; je désire différer encore. « J'ai dû céder a ces scrupules, à cette délicatesse. >
A l'instant même Hàrith ordonna le départ. Dès que tout fut prêt, nous nous mimes en route, emmenant la jeune épouse. Nous voyageâmes, voyageâmes assez long voyage, tant qu'il plut a Dieu.
Dans te trajet, mon maître me dit : « Passe en avant, à distance. » J'avançai; je m'éloignai. Lui, il prit sur le côté de la route et s'écarta avec sa dame. Mais en un rien de temps il me rejoignit, t Eh bien ! dis-je, as-tu consommé le mariage? — Non! certes, non. — Et pour quel motif? — Quoi ! m'a-l-elle dit d'une voix respectueuse mais embellie d'une gracieuse fierté, quoi ! comme une esclave ! C'est agir,
AVANT I/ISUMISMK 14.1 mon ami, comme avec une esclave que l'auraient livrée «les marchands, on avec une captive, une femme prise en guerre. Oh ! non, non ; il faut que tu aies immolé les chameaux pour la fête nuptiale, que tu aies égorgé les moutons, que tu invites les Arabes au festin, que tu aies fait tout ce qui se doit faire pour une femme comme moi. » Je me sentis ému ; « Certes, me dis-je aussitôt, à la bonne heure! Voilà de la dignité, de la noblesse d'âme, de l'intelligence; en vérité, elle serait digne cette femme d'être au nombre des Mères heureuses. » Nous poursuivîmes notre chemin. Nous arrivâmes enfin à notre tribu.
Le jour même, Hârith choisit des chameaux, des moutons, disposa tout pour un grand festin. Puis il entra auprès de sa femme... Peu après il sortit; il vint à moi. « Eh bien! Maintenant, lui dis-je, ton mariage est-il consommé ? — Point encore. — Pourquoi donc? — Je suis entré dans la tente; mais lorsque je tendais la main à ma belle Bohaïçah et que je lui répétais en même temps : « J'ai préparé les chameaux que l'on doit immoler, les moutons , tout ce que tu désires, » elle tenait son regard ému, sérieux, fixé sur moi. Puis : « Tu m'as dit que tu as l'âme noble et élevée ; je n'en vois pas bien les preuves. — Comment ! — Ah! tu songes uniquement aux plaisirs du mariage, quand des Arabes s'égorgent entre eux, dans cette horrible guerre des Absides et des Zoubiânides! — Eh bien, que puis-je faire? — Ecoute-moi; voici ce que tu dois faire. Va te présenter à ces tribus ennemies ; rétablis la paix entre elles; accomplis cette œuvre d'un homme de cœur, d'un homme généreux. Après cela, reviens trouver ta femme, reviens. Va ! les plaisirs que tu désires ne sauraient t échapper. » A de semblables paroles : « Dieu ! me suis-je écrié, voilà une âme grande, voilà une généreuse intelligence ; voilà parler ! • Et aussitôt Hârilh me dit : « Partons, partons de suite. »
U4 FEMMES AKAUKS
Sur l'heure même nous quittâmes notre tribu ; nous fîmes bon pas. Nous arrivons aux tribus ennemies. Nous les parcourons, nous allons de Tune à l'autre ; nous les décidons a conclure la paix. La paix fut acceptée, à condition que l'on dresserait le compte de tous ceux qui avaient été tués dans chacun des deux partis; et que l'expiation ou prix du sang pour l'excédant en nombre des morts de telle des deux tribus serait payée par qui de droit (c'est-à-dire par celle des deux tribus qui aurait eu le moins de victimes de la guerre). Nous nous chargeâmes, nous, de payer les dyah ou expiations compensatoires, pour le sang versé et non vengé. La valeur de ces dyah s'éleva a trois mille chameaux, livrables en trois ans. Ainsi nous mimes fin à cette guerre qui depuis quarante ans tenait en échec deux puissantes tribus. Nous partîmes au milieu des actions de grâces et des bénédictions de tous. »
Ici se termine la narration du serviteur Khâridjah. Le chroniqueur qui la reproduit continue ainsi qu'il suit :
Les trois mille chameaux furent garantis et ensuite furent livrés par Hàrith et par Harim (ils de Sinân. Après la réconciliation agréée et sanctionnée, Hàrith revint à sa tribu. La fête nuptiale fut célébrée. Hàrith fut reçu avec bonheur par Bohaïçah : < Oui, mon ami, s'écria-t-elle, oui, maintenant je suis toute a loi. » Le mariage fut consommé. Bohaïçah vécut heureuse ; elle eut une nombreuse famille, des garçons et des filles.
La pacification qui remit en bonne intelligence les Absides et les Zoubiânidcs, grâce au dévouement et à la générosité de Hàrith et de Harim, mérita a ces deux nobles Arabes l'admiration et le respect de l'Arabie. C'est à propos de ce grand fait que Zohaîr, comme nous l'avons déjà indiqué, composa sa moallakah. Les cinq vers que voici en sont extraits cl passèrent, comme cantilène, dans les chants publics.
AVANT I.TSLAMISME.
« Est-ce donc là la trace de la demeure de Ou m m Aùfa, restes muets gisant a travers les pierres de Darrndj et de Moutethellim !
« Là, l'antilope et la blanche gazelle se promènent en troupes, et leurs faons légers y bondissent alentour.
* Je retrouve ces lieux si chers, après vingt ans qu'ils sont abandonnés ; avec peine je les ai reconnus, après longues incertitudes.
« Mais une fois que je les eus reconnus, je dis à cette place désolée : « Salut ! ô séjour de ma bien-aimée, que ton jour soit béni ! »
» L'orgueilleux qui, lorsqu'on lui présente le talon des lances, refuse la paix il), fléchira devant leurs pointes de fer.
» Oui a peur de mort, la mort le trouvera, eût-il une échelle à se hisser jusqu'aux ciéux. » On cite souvent de la moallakah de Zohaîr les trois vers «pie voici :
« Vous avez (vous, Hârith et Harim) réconcilié les Absides et les Zoubiânides qui s'entre-déebiraient, qui avaient broyé le parfum de Manchim.
« Puis, un matin, leur sont venus, comme rachats, les chameaux à l'oreille fendue, ce signe de noble race, richesse que vous avait laissée l'héritage de vos pères.
« Elle fut distribuée cette richesse, au nom de deux hommes généreux, simples garants, qui de tout le sang répandu n'en avaient pas versé ce qu'en prend une ventouse. .
Broyer les parfums de Manchim, est une expression proverbiale. Manchim était une femme ayant des aromates, était
'li Lorsque deux troupes de cavaliers se rencontraient, on envoyaitun ou plusieurs hommes en reconnaissance. A la question faite, si l'on tournait en avant le talon «le la lanre, cela signifiait qne l'on n'était pas en guerre, ou que I on proposait 1* paix.
US KBIMIS AliAltl s
même, dit-on, parfumeuse. Plusieurs individus lui volèrent de ses parfums el les broyèrent pour se les partager. Mais au moment du partage, les larrons se querellèrent. De là une g uerre dans laquelle ils furent tous tués.
La fin de la guerre de Dâhis fut un résultat des plus importants. Mais la circonstance remarquable du dénouement est que ce fut par l'inspiration d'une femme que Hàrilli et a\ec lui flarim consacrèrent trois mille chameaux pour acheter la paix entre deux tribus étrangères à l'un et à l'a u4 re.