‹ Femmes Arabes avant et depuis l'IslamismeChapitre 11 sur 36 · WIN · texte numérisé non relu

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Importance ûe la femme chez le* nation-, anrieffie*, même d'âpre» le» Aiabev — ytnlques mot* *ur Zabhâ ou Zënobie. Histoire de la reine kaidaf» : Alexandre en Kftypte.

Les Arabes, même encore longtemps après l'isl amisme, non plus ceux d'à-présent, ont reconnu la puissance de la femme dans le monde entier ; el ce qu'ils ont écrit de l'histoire des autres nations, a ses physionomies de femmes qui ont dominé ou illustré telles époques ou par la force, ou par la sagacité, toujours au moins par l'adresse, quelquefois par l'importance de leur vie providentielle à propos de grands événements. Ainsi, ils ont leur Bilkîs, la reine de Saba ; ils ont leur étonnante Zabbâ, qui doit être la Zénobic de nos histoires, mais dont ils placent le trône et le siège de l'empire vers l'Euphrate, Zabbâ qui délestait les hommes, qui feignit d'accepter le mariage avec un roi arabe appelé Djezymah, qui, sous prétexte de noces, attira chez elle et dans son palais le roi toui heureux de sa conquête, enfin qui fil passer cet époux dans l'appartement nuptial, et là, plus que décolletée, riant de sa

AVANT L ISI.AMISMK. U"

victime déeue cl prise au piège, lui étala par lerre une grande pièce de cuir, l'y fit asserîir, servit au malheureux roi, selon ce qu'il demandait, du vin à boire, afin que l'ivresse ne lui permit pas de sentir le goût de la mort. El Zabbâ, tout simplement, ordonna que Ton ouvrit les quatre veines à Djezymah. Bien d'autres noms de femmes étrangères et extraordinaires apparaissent dans les compilations arabes. Voici une de ces héroïnes, une que probablement l'on ne connaît pas beaucoup, même chez la plupart des plus dévorants lecteurs. Il est vrai qu'elle n'est guère en relief que dans des livres arabes, et les lecteurs véritables de livres arabes sont d'une rareté de cygne noir, même parmi les gens dont le devoir serait d'en lire, et d'en lire beaucoup : Rara avis... nigro que simillimaeyem. La dame ou l'héroïne dont il s'agit, a une petite légende dans une histoire de l'Egypte faite én vue de donner l'histoire du sultan Roûri. Le texte arabe raconte ainsi :

Lorsqu'Alexandre vint pour bâtir son Alexandrie en Egypte, le pays riverain, lequel d'ailleurs disparut envahi par la mer, était sous l'autorité d'une femme nommée Kaïdafâ, femme belliqueuse, une enchanteresse, exercée à toutes ruses et malices. Elle avait réduit au silence les rois voisins ; nul n'osait et ne pouvait plus s'élever contre cette puissance audacieuse. Kaïdafâ, d'origine grecque, était fille de Marsoûs ; elle adorait le soleil .

Lorsqu'elle entendit parler d'Alexandre, des armées de ce conquérant, lorsqu'elle apprit que le monde entier s'était abaissé devant lui, qu'il élait devenu l'unique souverain de son temps, que rois et héros s'humiliaient à ses pieds, elle lira l'horoscope et elle reconnut qu'infailliblement il allait venir porter la guerre en Egypte, qu'infailliblement il mettrait le pied sur cette terre.

Kaïdafâ envoya des espions à la découverte. Ils pénétrèrent sans peine dans le camp ennemi. Ils virent Alexandre, l'exa-

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' minèrent attentivement ; puis ils firent son portrait sur bois, mais si bien que c'était Alexandre vivant. Ce portrait fui apporté à Kaïdafà. A peine l'eut-elle regardé qu'elle jugea qu'Alexandre, par quelque ruse, essayerait de la surprendre. Elle fil alors placer le portrait au-dessus de la porte de la ville, ella,aposta des gardes choisis dans l'armée. La consigne expresse, rigoureuse, fut de ne laisser entrer qui que ce pût être daos l'intérieur de la ville sans qu'il eut été soumis a l'observation et h l'inspection des gardes du portrait. Kaïdafà avait ajouté : « Quiconque, sous quelque aflublement que ce soit, vous paraîtra ressembler à ce portrait, amenez-le moi, qu'il soit ce qu'il voudra. »

Tel fut le moyen de prudence et de précaution qu'imagina Kaïdafà.

Alexandre avait entendu parier de cette femme, de l'intelligence, du savoir, de la puissance qu'elle avait. Il s'ingénia, se creusa l'esprit, afin de trouver un expédient qui lui permit d'entrer incognito sur les terres de Kaïdafa, de la voir, de connaître les dispositions des choses et du pays. Ensuite il combinerait une expédition armée contre elle. Il se décida de partir sous le costume de derviche ou religieux mendiant, et il se mil ainsi à la suite d'une caravane.

Quand on arriva à la porte de la ville, les gardes qui y étaient apostés 'dirent aux voyageurs : « La reine nous a défendu de laisser entrer qui que ce fût sans être examiné et inspecté, o On dut se soumettre à cette exigence. Tous, l'un après l'autre, furent passés en revue. On en vint à Alexandre. On l'examina ; et de suite on le saisit et on le conduisit en présence de Kaïdafa. La reine le fixa un moment, et : « Qui es-tu? lui dit-elle. — Je suis un voyageur; j'emploie ma vie a courir le monde. — N'est-ce pas toi Alexandre ? — Eh ! qui suis-je pour me dire Alexandre ? je suis un pauvre hère, un derviche, moi ; et Alexandre a conquis la terre depuis

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liOrient ii l'Occident. » Il voulait par ces dernières paroles inspirer un sentiment de crainte a Kaïdafâ. « Certes, les rois aussi savent mentir ! reprit-elle. Tiens, le voilà. » Et elle découvrit le pdrtrail. Alexandre se reconnut, reconnut ses traits, ses ornements royaux. Il demeura stupéfait, confondu; il comprit qu'il avait réellement affaire avec une femme rompue à toutes les malices et à tous les stratagèmes. Il avoua qu'il était Alexandre. « Je savais, continua-t-elle, que lu avais résolu de l'introduire daos mon pays, de voir ce qu'il est, qui je suis, et de revenir en armes contre moi. J'ai donc mis à ta piste mes espions ; ils m'ont exécuté (on portrait que voilà et que je gardais ici. C'est ainsi que j'ai combiné et mené mon affaire. Toi, tu as' appris quelque peu, mais le beaucoup le manque. Aujourd'hui, il le faut voir ce que tu veux, délerminer ion choix, résoudre la couduile. — Eh bien, je me résous et m'arrête à ceci : Jurons par serment et promettonsnous par les plus inviolables promesses, que nous ne uous ferons point la guerre, tant que je vivrai cl .que lu vivras. »

Kaïdafâ accepta l'engagement. Ensuite elle laissa Alexandre libre de repartir, mais après l'avoir obligé de renouveler la foi jurée. Il partit.

Plus lard, il imagina de détacher un immense quartier de montagne qui roula derrière la ville de Kaïdafâ, refoula les (lois de la mer sur les (erres environnantes, lesquelles alors furent entièrement submergées. La ville fut aussi envahie par les eaux. Ce ne fut qu'à grand'peinc que Kaïdafâ parvint à s'échapper. Elle gagna les sommets des hauteurs ; elle se construisit un château fort sur la crête d'un des rochers les plus élevés; et sur le fronton de sa nouvelle demeure, cette reine déchue fit tracer ces paroles : « Qui lâche l'ennemi qu'il a sous la maiu, trouvera ce qu'a trouvé Kaïdafâ. »

Dieu a voulu qu'aussi la ville que bâlit Alexandre fui envahie et ruinée par les eaux de la mer. Aujourd'hui, on ren-

f.VO FKMMES AKAULS

contre encore des restes de celte cité, que l'on appelle l'ancienne Alexandrie. La seconde Alexandrie, qui lui également détruite, avait été bâlie par la mère d'Alexandre. Il y fut enterré, dit-oo, mais on ignore le lieu de son tombeau, tant se sont amoncelées et succédées de ruines. Gloire à Dieu, qui m change et ne cesse jamais ! Seul, il survit à la destruction de ses créatures.

Les Arabes ont touché aux histoires de tous les pays les plus voisins d'eux, aussi a plusieurs histoires de l'antiquité, surtout aux légendes bibliques ; presque toutes ces légendes ils les ont connues. Mais à chaque fois qu'ils rencontrent le nom d'une femme qui a marqué et laissé ses vestiges dans le monde par quelques faits cl gestes importants, par les événements de sa vie, soit puissance, soit merveilles, soit douleurs, ce nom ils le confisquent, le livrent à leur imagination, et autour des principaux points historiques consacrés par les annales les plus acceptées, ils dressent .en récits ce qui devait, selon eux, accompagner l'existence ou la mort de l'héroïne dont ils se sont emparés. Sur aucun nom, d'ailleurs, ils ne sont embarrassés ni gênés pour construire ou détailler des péripéties, des événements, des admirations, des émotions. Nous verrons comment, par exemple, ils racontent la mon de Marie mère de Jésus.

U? seuuclrur puni. - Amr 7.ou-l-kelb vi Ou mm Djoulaiiiali. - Klngr «I •iumur.

Élojfc par une «rur.

Mais rentrons en Arabie

Voici venir un poète, coureur intrépide, qui allant trouver sa chère maîtresse est tué, comme Cacus, dans un antre,

AVANT I/ISUMISMI. 1,1 mais non pas en faisant force à la lutte. C'est contre le séducteur que la tribu de la belle se prit de colère; c'est lui que l'on jura de tuer, non la femme. Dans ce vieux temps-là, on comprenait que le plus coupable était le plus fort, était l'homme; que rarement la femme non corrompue attaque et se pose en séductrice, et que, comme dit le mot arabe, l'assiégé est toujours vaincu. La vengeance se guidait sur la réalité morale et la plus générale du fait. La femme, comme ayant une nature plus faible, plus impressionnable, était moins coupable.

Amr Zou-I-Kelb, ou Amr au chien, était poète et de la tribu des Hozalides ou Béni Hozail. En parlant pour une razia, il emmena avec lui un chien alïn de chasser en rputc. Les compagnons d'Amr, dans celte expédition l'appelèrent : « Eh ! l'homme au chien ! » et de là le surnom qui est resté à Amr.

Amr, dans la tribu des Fahmides ou Béni Fahm, s'énamoura d'une femme appelée Oumm Djoulaïhab; il s'accrocha à elle, en devint éperdu, el elle aussi devint éperdument amoureuse de son poète. La chose s'ébruita. La famille d'Oumm Djoulaïhab jeta les hauts cris, éclata en invectives contre les deux amants, et jura d'avoir le sang du séducteur. Une année après, Amr vint furtivement retrouver sa bienaimée. On fut informé de la présence de notre poète dans la tribu. Il s'échappa au moment où on s'y attendait le moins ; les parents de la belle se mirent à la piste de l'audacieux. Il fuyait à toute vitesse ; on le poursuivit tout le jour, jusqu'à nuit close. On ne put l'atteindre. Il continua sa course ; l'obscurité était profonde, et le ciel sans éloiie.-

II tenait bon ; il continua sa course longtemps. Tout à coup un venl violent s'élève, s'irrite, tempête, roule des tourbillons de poussière el de sable. Amr aperçoit au loin sur la droite, la tlammc d'un feu. Dans les nuits sombres on allumait souvent des feux dans certaines directions connues des tribu*.

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pour servir de phares aux caravanes, aux voyageurs dans les espaces du déserl. Mais le feu que découvrit notre fuyard était dans une direction menteuse, c'était une trahison, un piège.

Amr en voyant la flamme, s'écrie : « Je me suis trompé, j'ai fait Causse route. Ce feu-là doit être sur le vrai chemin à suivre. » Cependant Amr hésite; il doute un moment. Puis il se décide et se dirige du côté du feu ; il y arrive. Le jour allait bientôt poindre. L'homme qui avait allumé ce feu était là tout seul. « Qui es-tu ? dit Amr à cet homme. — Je suis de la tribu des Adwàn. — Quel est le nom de cet endroit-ci, de celte montagne ? — Le Sedd, ou l'impasse. » De ces réponses, car le mot adtcàn signifie aussi ennemi, et le mol sedd, embarras, lieu qu'on ne peut passer ou dont on ne sorr lira pas, Amr augura malheur et comprit qu'il était perdu, qu'il avait donné dans un piège, que ses ennemis n'étaient pas loin, qu'il n'avait plus moyen de les éviter. « Pourquoi, continua-t-il, as-tu allumé ce feu-la ? Tu n'as rien a faire cuire; et lu ne te chauffes pas. Tu ne Tas allumé, drôle que tu es, que par intention do mal, que pour attirer Amr, ce pauvre Amr, à sa dernière heure. Mais peu importe ! voyons l as-tu quelque chose à me donuer à manger? — Oui. » El il lui présenta quelques dalles qu'il avaii à la main. « Voilà, dit Amr, des dattes que suivront les larmes des femmes de cœur ; j'en suis sûr, ces femmes pleureront ma perle. Maintenant donne-moi à boire. — Quoi? du lait mêlé d'eau? — Non ; je veux de l'eau pure. Aussi bien Voila la nuit qui finit, et au jour, je serai tué. » Puis il s'éloigne, il va s'adosser contre le rocher, et presque aussitôt il aperçoit les hommes qui s'étaient mis à sa poursuite; ils avaient suivi sa trace lorsqu'il fut induit en erreur et qu'il se détourna de son chemin. Ces hommes avaient tenu exactement sa piste, et l'avaient ainsi retrouvé.

Amr entra dans la caverne qu'avait ce rocher. Les Fahmides

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arrivèrent triomphants et vircnl que le fuyard s'était rclrau- ( lié dans la caverne. « Allons! Amr, crièrent-ils, sors de là.

— Qu'est-ce que vous voulez? répondit-il. — Allons! sors.

— Ali ! et en quelle intention croyez-vous donc que je suis entré ici? C'est peut-être pour me rendre! — Voyons! pas tant de paroles. Sors de là. Répète-nous, si cela te plaît, ton vers :

« Que d'endroits périlleux où j'ai été à l'étreinte, comme entre les deux orteils est prise la courroie des sandales (et dont je me suis retiré). » Mais dépêche-loi de sortir. — Me voici dans cette position que vous dites; j'y suis encore celle fois. » Un Fahmide se détache des autres el s'avance plus près de Zou-I-Kelb. Amr lui décoche une flèche el le tue raide. « Tu l'as tué, gredin, crient les autres, tu l'as tué !— Certainement je l'ai tué. El j'ai encore ici avec moi quatre flèches, pointues, aiguës, comme de vraies canines d'Oumm Djoulaïhah (1). Vous n'arriverez à moi* que lorsque chacune de mes quatre flèches aura tué son homme.» A celle observation résolument articulée, les Fahmides dirent à Abou Nedjâd, un esclave qu'ils avaient avec eux : « Abou Nedjâd, entre, va nous saisir ce vaurien, et lu auras ta liberté.» L'esclave se dispose à entrer. • Abou Nedjâd, lui cric Amr, dis-moi à quoi le servira d'être libre quand je l'aurai tué ? » L'esclave recule au plus vile.

Les Fabmides ne savaient quel parti prendre. Kuûu ils s'avisent ; ils se décident à monter, une partie d'entre eux, sur le rocher. Ils se mettent à le fouiller par en haut, el Unissent par le percer jusqu'à la caverne. De l'ouverturequ'ils ont pratiquée, ils accablent Zou-I-Kelb de leurs flèches et le tuent. Ils le dépouillèrent, puis s'en retournèrent à la tribu. Oumm Djoulaïhah était dans les transes ; ellr avait les yeux

! Ici l'ironie joue -»ur le nom de la maiire«.>e il" Amr. lequel nom Mfsuilic ;ui«.*i bouc. On veut dire . romme de \rai<% deiH* canine* dr bour.

Mil KKMMKS AUAKKS

fixés sur le chemin, sur l'espace. Les iïahmidcs arrivent, la remarquent, vont à elle : « Kh bien ! Oumm Djoulaïliah, lui dirent-ils, que crois-tu que nous ayons fait ? — Ce que vous avez fait, vantards que vous êtes ! Vous l'avez poursuivi à outrance, vous l'avez trouvé en défense, vous effrayant de sa vengeance, et vous le direz tombé sous votre vaillance (\). — Oui, certes oui, nous l'avons tué. — Vous ne m'en avez pas l'air : et puis, l'eussiez-vous tué, après tout ! cela empêche-t-il que tant de fois il ait eu à son gré les charmes de vos femmes, que tant de fois il vous a tourmentés, harcelés comme on harcèle avec le bâton les lézards dans leurs trous des déserts, comme on les tue, que tant de fois il vous a tués dans ses chasses vives et incessantes ? » A ces paroles, ils jettent à la belle les vêtements de son poète ; elle les saisit avec empressement, les flaire, puis souriant d'un sourire de douleur, elle s'écrie : « Oh, oui ! parfums délicieux ! Vêlements de Amr ! Au moins vous ne lui avez pas trouvé la ceinture dont parmi vous les imbéciles, toujours épais, se serrent et se dissimulent la masse ventrue. Amr était si bien fait ! Vous ne lui avez pas trouvé un corps laidement velu et non épilé ; Amr était si propre, si coquet ! Il était si beau ! Vous ne l'avez pas trouvé efflanqué, décharné, sec, car Amr était fort, était robuste, avait la chair pleine et nerveuse. » On ne répondit pas à Oumm Djoulaïliah.

La sœur de Amr Zou-I-Kelb, Kaytah, lit l'éloge funèbre de son frère dans les vers que voici :

« Hélas î tout homme est donc un jouet livré au caprice du temps ! Oh oui 1 qui lutte contre la destinée est toujours vaincu.

< Vous tous qui tant de fois avez échappé aux dan-

I n.m* l<- inic arahe, telle réponse < M en assontuinre*. eomme je la Irathii» Circuit île prn«.e rimee et qu'un pourrait pre-que appeler pro*e poétique, e>l lp-* frr qiieni en aialie.

AVANT I ÏSLAMISMK I V»

gers, un jour la route au malheur s'ouvrira large devant vous.

« Va annoncer la nouvelle aux Hozalidcs el à quiconque la leur pourra redire.de ma part, car les paroles de la foule sont menteuses,

« Annonce à tous que Amr Zou-l-Kelb , issu d'un noble sang, gît dans la vallée de Chiriàn, et que happant son cadavre, les loups hurlent ;

« Amr ! ses coups fendaient de larges blessures d'où le sang noir jaillissait en masses bondissantes.

« Amr ! il abattait partout ses ennemis, et les laissait les doigts livides, souillés des sales rejets des entrailles.

« Et les vautours le suivaient contents et joyeux (sachant qu'il leur fournissait de si bonnes pâtures), et marchant, l'aile demi-pendante, au j>as de jeunes lîlles qui se balancent dans les flots de leurs longs vêtements.

< Amr ! mais cent fois il conduisit devant lui, malgré elles, les filles déjà mûries par l'âge, nobles vierges captives qui exhalaient leurs parfums même par leurs larges manches. »

Par les termes descriptifs de ce dernier vers, la jeune tille poêle veut qualifier des prisonnières de familles riches et nobles ; elle veut dire par les mots « mûries par l'âge » chez leurs parents, qu'en raison de cet âge elles étaient plus rebelles au vainqueur; la jeune tille est moins résolue, moins expérimentée, moins capable de prévoir et de craindre les conséquences de la captivité pour elle.

H MMKS AltAlikS

( ai ji li rt- tic la pursie de* femme*. — \ ers de la merc cl de la otrtir du brigand Taab bal a Oiarran. — Vers récités pur une fille poire, à prapos d'un orage. — le femmes ne Mvenl plus de ver». — Quelque» remarque» sur la langue arabe.

On aura sans cloute remarqué déjà le caractère de la poésie des femmes parmi les Arabes. Elle a, comme partout, un ton d'affection bienveillante et généreuse ; ses paroles expriment l'émotion du cœur ; et quand elle s'épanche en descriptions, c'est pour prolonger plus abondamment ses soupirs et ses regrets, ses douleurs et ses plaintes. Les larmes de la femme coulent toujours plus longtemps que celles de l'homme; chez elle l'éloquence de l'àme est plus riche et plus pénétrante que chez l'homme. Rien ne sèche plus vite qu'une larme, dit Quintilien, nil càiùs tacrymâ arescit ; mais certainement l'application de cette sentence est plus particulière à l'homme ; il n'a pas assez de cœur pour aussi bien pleurer et plaindre que la femme.

Ce n'est pas seulement chez les femmes arabes des familles les plus considérées ou les plus considérables, que cette faculté et celte sensibilité poétiques savaient se produire. Les femmes des familles les plus déshéritées des biens matériels de la vie, les plus humbles devant les reliefs nobiliaires, avaient aussi le don des vers. Ainsi, après la mort d'un des plus infatigables ribauds de l'Arabie, poète et coureur, qui, bien différent des êtres débiles, n'avait jamais besoin de boire aux heures de la plus grande chaleur, d'un gueux dans la misère la plus déguenillée, la plus nue. la plus dépourvue, d'un vrai bagaude arabe qui- lui traqué et lue comme

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une bêle fauve, rômme un loup en rage, la sieur et la mère do ce brigand, Taàbbata Charran y) i, ont aussi exprimé leurs regrets en quelques rimes. Taàbbata Charran est un sobriquet signifiant < qui a porté le malheur sous le bras; > le vrai nom est Thàbit. Lorsqu'il fut tué, on l'abandonna sur la place. Les. hyènes, les lions, les vautours, les oiseaux de proie qui goûtèrent de son cadavre crevèrent tous, l^es restes furent jetés dans la caverne de Roukmàn... Voici les deux vers de la mère de Thàbit :

« Hélas! où est mon fils! enfant du jour, enfant de la nuit! (Le jour, la nuit, toujours en courses!) 11 ignorait les faiblesses de la peur; il ne buvait jamais, pas même une goutte d'eau, au milieu de la jouruée.

• Il vengea ses amis à Karn et à la vallée du carnage. Je lui avais permis, cette nuit-là où il succomba, de traîner le pan libre de son vêtement (c'est-à-dire de partir).,» Les trois vers suivants sont de Raytah, sœur de Taàbbata Charran :

» Gloire au héros que vous avez jeté à Roukmàn ! Moire à Thàbit le fils de Djàbir fils de Sofiàn !

« Douleur aftreuse pour la mère de ce héros généreux, abandonné à Roukmàn. de Thàbit le fils de Djàbir fils de Sofiàn !

« il terrassait les plus braves ; il versait de larges coupes à ses convives; il était inébranlable aux combats ; par son courage il protégeait ses frères dans le danger. > Raytah répétait aussi les vers suivants que Mourrah avait donnés à la mémoire de Thàbit. Car, quelle femme, quelle fille, quelle jeune fille, dans cette péninsule aux mers de sables, aux cyclades de populations scénites n'avait dans sa mémoire les souvenirs et récils poétiques de sa tribu ? Quel Bédouin ou quelle Bédouine ne répétait pas les rimes qui

1 Prononcez I n linale, comme si <•»!•• riuii Mime d'un f tmiei.

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louaient sa famille surtout ? et quel entant ne les savait pas par cœur ?

< L'audace et la fermeté d'âme se sont enveloppées dans le vêtement qui enveloppe le mort jeté à la caverne de Roukmàn.

« 0 Thàbit, lu n'as pas même eu une grossière étoffe pour linceul de ta gloire ! tu n'as même pas un simple tissu pour suaire !

« Les nuits, h l'heure où les serpents rentrent la tête . dans leurs trous, les jours, à travers les vallées dont tant de fois tu as rougi de sang les détours,

i Toujours, tu as réussi, toujours tu as vaincu tes ennemis, depuis le premier jusqu'au dernier, depuis ta première course jusqu'au moment où tomba celui que tu immolas en mourant. > #1out le monde, pour ainsi dire, ou au moins» dans chaque famille, plusieurs savaient des vers, même des vers étrangers aux intérêts, ou aux affections, ou aux vanités des parents, de la tribu, des vers de simples descriptions, de réflexions didactiques même, des rimes pour des rimes, l'art pour l'art. Témoin le trait de la rustique gardeusc de chameaux, bergère de troupeaux, avec son cousin ; mais là, les bergères n'étaient pas enrubannées à la tête et à la houlette comme les bergères du Linon, comme les Estelle et les Némorin.

Or donc, une bergère bédouine était avec un sien cousin, aveugle, âgé, à faire paître dans une vallée leur troupeau commun. Et tout par un coup, le bonhomme se prend à dire en flairant l'air : < Ma fille, je trouve qu'il y a un souffle de zéphir qui approche; lève la tète et regarde un peu. — Il me semble qu'il a l'air de conduire (tout doucement au pâlis) des chèvres malades (tant il est faible). — C'est bien ; reste encore à ce pâturage ; mais sois attentive. » Quelques instants après: « Ma fille, reprend-il, je trouve qu'il y a un souffle de

AVANT LïSl.AMISMt l*>«»

zéphir approche; lève la tôle, regarde un peu. — Il me semble qu'il esl comme des mules rousses qui ont leurs couvertures sur le dos (car il commence à devenir plus fort). — Reste encore à ce pâturage, mais sois attentive. » Après un silence assez long, le vieux recommence : « Ma tille, je trouve que le souffle de zéphir approche toujours ; regarde donc. — Il me semble qu'il va comme le ventre roux-blanchâtre d'un âne blanc-rougeàtre (qui arriverait en courant (1) ; il prend de la violence). — Iteste encore ici, mais sois attentive. » Quelques instants après : « Ma fille, reprend encore l'aveugle, je trouve que voilà un tout autre souffle de vent qui approche; qu'en dis-tu ? — Il me semble qu'il est comme a décrit le poète :

« Il pousse un nuage qui effleure à peu près la face du sol ; un homme debout le toucherait presque et le repousserait de la main ;

« Nuage qui de son haut sommet jusqu'à sa base semble une grande tunique grise, largement étalée, un immense flambeau assombri.

« Être sous la masse ou en être loin, est tout un ; c'est tout un de chercher un abri, ou de rester en plaine libre (car ce nuage va verser la pluie par torrents). — * Cherche, cherche vite un abri, dit l'aveugle; puisses-tu n'avoir plus de père ! » Le brave homme n'avait pas fini de parler, que le ciel se fondit en eau, et lesinonda. Ils reçurent l'orage tout entier.

Je pourrais citer bien d'autres femmes qui, au moment de l à-propos, avaient toujours à donner quelques vers. Maintenant cela ne se rencontre plus ; c'est mort depuis des siècles. Dans tout ce qui existe de femmes musulmanes sur la terre, je défie aujourd'hui, et depuis des centaines d'années on aurait pu poser le même déli, de trouver une seule femme qui

il: L'âne «autuge e«.l rom-fauve, a\ee le "ventre plus pale.

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sache quatre vers arabes autres que des vers de chansons populaires, amoureuses et rocailleuses. 11 y a vingt ans, on m'a nommé au Kaire jusqu'à trois femmes qui savaient lire et écrire; celait inoui. Il est vrai que pendant la gentilité de l'Arabie, elles ne savaient non plus ni lire ni écrire; mais les hommes ne savaient pas plus que les femmes ; on ne lisait pas, par une bonne raison, c'est qu'il n'y avait pas de livres; on n'écrivait pas, par une autre excellente raison, c'est que personne ne savait lire. Mais celte Arabie ancienne était comme une vaste école d'enseignement mutuel, école de pratique littéraire, sans papier, ni calam, ni encre. L'inspiration et le goût naturel faisaient les frais de tout ; et, avec ces simples incitations, par pur entraînement des Arabes, s'est formée cette langue qui a laisse, surtout depuis l'Islamisme, tant de volumes curieux et bizarres. Et elle se forma toute seule, d'elle-même, sans avoir rien eu à imiter, sans avoir de Grecs ou de Latins pour modèles. Toute seule, sans écoles, sans prédication, presque sans religion, même sans académies, elle a créé une littérature d'une physionomie vive et brillante; elle s'est dotée d'une individualité tranchée qui a transmis sa vie, ses sucs, ses allures à d'autres langues ; elle a conquis une autorité et un caractère qui commandent l'admiration.

Dans tous les genres littéraires excepté l'épopée et les compositions scéniques, elle a eu ses productions. Toutefois, le genre didactique est posthume, c'est-à-dire né après la mort de la vieille Arabie, depuis l'islamisme. Dans le cadre poétique, il y a eu de tous temps les poètes amoureux, anacréontiques, si je puis employer ici ce mot; seulement il ne s'est pas trouvé de Gentil-Bernard, ni d'Ovide, qui ait réduit l'amour en art. L'art d'aimer! réduire l'amour en art! singulière plaisanterie ! à moins que Ton ne veuille entendre par là, non pas l'amour, mais les amours dont il faut faire le

ANANT L'ISLAMJSMK Ui\

siège, t>u acheter la forteresse. Les femmes de ces amours-là. veulent toujours se faire prendre, mais elles sont difficiles à pârrler.

Poêle» erotiques. — Aûs fil» de Hadjar, et nalimah. — Khoiaimab elFaiimah; meurtre; émigration. — Industrie féminine portée en Mésopotamie. - Zarkâ fille de Zobair. — Les devineresse*.

En fait de poètes erotiques, l'Arabie a eu les siens. Ainsi, il y a le poète Aûs fds de Hadjar, c'est-à-dire fils de la Pierre. On connaît très peu de ses vers ; mais ses rimes n'avaient jamais d'autre but, d'autre inspiration, d'autre joie que l'amour, les femmes, les bonnes fortunes.

Aûs, dit la tradition, était le beau poète de l'amour, le galant poète toujours en complète, le poète passionné pour les femmes. Parti, un soir, en voyage, il arrive sur le territoire des Béni Acad ibn Chardj, avant l'endroit appelé Nâzirah. Il allait, il avançait dans l'obscurité de la nuit. Tout-àcoup sa chamelle s'effraie, bondit, se dérobe, et le jette à terre. Il eut les cuisses meurtries, toutes contuses ; il ne put bouger de place, et passa ainsi le reste de la nuit, gisant, souffrant, jusqu'à ce qu'au matin les filles de la tribu vinrent dans la plaine recueillir des kamiât (1) et d'autres plantes, car on était au printemps. Les filles aperçoivent la chamelle du poète; elle s'agitait, se démenait sur un espace très ; restreint dans le bond prolongé qu'elle avait fait de côté, sa longe s'était accrochée à un arbre. Elles aperçoivent ensuite le pauvre voyageur étendu par terre; elles eurent peur; elles s'enfuirent. Aûs appela une d'elles. Elle s'arrêta; elle s'approcha.

(\, Sorte de truffe* inodore* que I on trouve aussi en Syrie.

Hi-2 11MMKS AKAHI S

« Qui es-tu? (lit le poète. — Je suis Halimah fille de Fadâlah. * C'était la plus jeune de la petite troupe. Aûs donne une pierre à la jeune fille. • Tiens, lui dit-il, prends cela; portele à ton père et dis lui : < Cela te salue. » Va, ma fille, va vite. • Halimah part, se presse; elle conte l'affaire à son père.

Ma chère enfant, répond Fadàlah, tu m'apportes Ta de quoi avoir ou long et magnifique éloge, ou longue et rude satire. > Et de suite, il transporte ses tentes, ses gens, sa farailte, tout ce qu'il possède, arrive à Aûs, et lui dresse, sur lui, une tente à l'endroit même où il se trouve et où il est tombé. Puis Fadàlah ajoute : « Fils de Hadjar, reste là tranquille ; demeure là jusqu'à ce que tu sois guéri. » Halimah soigna Aûs, attentive à tout ce qu'il lui fallait, jusqu'à ce qu'il fût rétabli, et qu'il pût marcher seul sans l'appui de la jeune fdle. Aûs a laissé le souvenir de sa chute dans ces vers :

• « Je fus abattu net, pendant la nuit, au milieu de la

plaine, dans le désert qui va des Béni Chardj à Nazirah. • Toutes les nuits du monde vinrent s'entasser dans

la nuit que je passai là (tant elle fut longue); elle ne

finissait pas ; elle me semblait sans malin qui dût la

suivre.

« Je souffrais de ma jambe meurtrie; et l'autre jambe sa sœur, pour s'être heurtée sur elle, était aussi malade. » Puis en souvenir de reconnaissance, il dit pour Halimah :

< Je le jure par votre vie! Halimah ne se fatigua point de mon long séjour chez son père, là, où j'étais cloué et comme tenu à l'ancre.

« Oh! non. Elle me soignait de ses deux mains, de tout son cœur, et les visiteurs des tribus venaient me visiter chez les Béni Chardj.

« Celle aflluence ne la détourna pas un moment de ses attentions; ses sollicitudes si prévenantes étaient pour moi seul; j'avais tout à souhait.

AXANT I. ISI.AMISMI: UYA « Fille excellente! je te vanterai à toute louante; va. Dieu le payera le bien que tu m'as fait. Tu as voulu qu'à ta bonté fut donnée large récompense d éloges. » I n autre poète, «lu groupe «les poètes de l'amour, était moins simple dans ses procédés. C'était l'amoureux aux a\ enturcs audacieuses, aux prouesses de jour et de nuit. Il vivait au milieu du deuxième siècle de notre ère et s'appelait kbozaïmah lils de Nahd. La tradition raconte ceci :

Kbozaïmah. poète des temps de la gentilité arabe et dont les vers sont presque tous perdus, était le poète aux bonnes fortunes, aux intrigues amoureuses ; à toutes les femmes son cœur courait. Il s'énamoura d'un vif amour pour Fâtimali fille de Yazkour lils d'Ana/ab. kbozaïmah la demanda en mariage ; le père la lui refusa, et le poète disait ces vers :

« Toutes les fois que je vois les gémeaux à la suite des pléiades dans le ciel, mon amour pour Fâtimali me remplit de mille pensées.

« Les soucis et les cbagrins m'assiègent, et dans ma peine je jette au jour les secrets enfouis dans mon cœur.

« Quand partit la fille de Yazkour, elle me laissa les tourments qui depuis son départ sont à m'assaillir. » Quelque temps après, Kbozaïmah irrité se vengea. Il décida un jour Yazkour a aller recueillir avec lui du karaz; ce sont des feuilles d'acacia dont on tanne les cuirs. Une fois qu'ils furent en plaine, Kbozaïmah conduisit Yazkour au loin, à un puits desséché où des abeilles avaient déposé leur miel. A l'invitation du poète, Yazkour descend dans le puits au moyen d'une corde que tenait Kbozaïmab ; puis il prend le miel et crie a Khozaïmah de redescendre la corde. « Je ne la descends, répond le poète, que si tu m'accordes la main de ta fille. — Ce n'est pas ici que je puis conclure un mariage ; remonte-moi et nous traiterons. — C'est la où tu es qu'il faut que lu me donnes ta parole. » Yazkour ne voulut s'engager

K. i I KMMKS ARABKS

:d rien avant d'être hors du puits. Khozaïmah l'y laissa et retourna à la tribu. On le questionna. « Il m'a quitté, répondit-il, et j'ignore où il est. . — Yazkour mourut de faim; mais nul des siens ne sut alors ce qu'il était devenu ; on ne put rien prouver à la charge de Khozaïmah, et par conséquent rien réclamer de lui comme réparation, soit talion, soit rachat du sang. Néanmoins les Kodàïdes, tribu de Khozaïmah, et les Nizârides ou Béni Nizàr, tribu de Yazkour, deux tribus sœurs, s'indisposèrent les uns contre les autres. Cet état d'hostilité incertaine dura longtemps ; on n'avait rien découvert sur le sort de Yazkour ; mais on discutait, on raisonnait, on interprétait. Enfin on entendit Khozaïmah fredonner ces vers de sa façon et où il rappelle sa passion puur Fàtirnah :

« Jeune (illc délicieuse ! Il semble que sa bouche distille une salive si suave, que le zendjebil, si on l'en humectait, deviendrait plus suave encore (1).

« Adorable fdlc ! J'ai tué son père par excès d'amour pour elle, dût-elle ensuite repousser mes vœux, ou dûtelle les accueillir. (Mais j'étais fou d'amour.) > Une fois que ces deux vers furent connus, le crime fut prouvé ; les deux tribus entrèrent en conférence , la famille de Yazkour demanda le sang du meurtrier ; les Kodàïdes refusèrent ; l'effervescence s'accrût ; on prit les armes; on se battit ; on se pilla ; et les deux tribus sœurs se séparèrent en ennemis acharnés. Les Kodàïdes se virent obligés de chercher d'autres asiles ; ils se dispersèrent par fragments ; les uns allèrent se fixer au Nord de Médine, d'autres jusque vers la Palestine méridionale et orientale ; les Yazidides ou enfants de Yâzid émigrèrent jusqu'à Abkar en Mésopotamie ; les Taim-el-Làt prirent à l'Est, et gagnèrent le Bahreïn. Les

(I) Le icndjebll est un arbre odorant de» Indes; de ses fruit» on fait des condiments, dc»cofls*r>e*, etc.

AVANT L'ISLAMISMK. Iti.'»

femmes Va/. id ides se mirent à tisser la laine el à faire les lapis el les étoffes rayées qu'on appela tapis abkariens, el étofes yazidiennes pour manteaux. Ce devint une industrie féminine spéciale que ces femmes arabes importèrent et installèrent en Mésopotamie.

Les Taim-el-Lâl, arrivés dans le Bahreïn, Arabie orientale, s'arrêtèrent au canton de Iladjr, d'où ils expulsèrent les Nabatéens qui y étaient établis. Les Taim-el-Lât avaient parmi eux une kàhinah ou devineresse, une sibylle; c'était Zarkâ fille de Zohair. Avant de chasser les Nabatéens, ils l'avaient consultée à propos de cet endroit qu'ils se choisissaient pour résidence. « Que penses-tu, dirent-ils à Zarkâ, de noire résolution ? — Voyez ; palmes de dattiers et sécurité, dattes et bon lait, valent mieux, ici, que mépris et humiliation là-bas (dans le Tihâmah où vous étiez). » Et de suite elle ajouta ces deux vers :

• Dites adieu à votre Tihâmah, non pas un adieu de bonne intelligence et d'amitié, mais un adieu de rupture, de reproche (de nous avoir obligés à nous éloigner).

< Pays dé Iladjr, n'aie pas en mauvais accueil des étrangers expatriés ; eh ! tu ne saurais dédommager les exilés du Tihâmah (nous qui perdons notre patrie) ! » — Que faire ? Parle, Zarkâ ; que pressens-tu ? — Demeurer ; agenouiller les chameaux ; tant qu'enfants vous naîtront, tant que petits de ces enfants s'uniront ; jusqu'à ce que vienne un corbeau au mantelet gris (I), à voix lourde el rauque, aux joues chauves, lequel aura deux anneaux d'or aux pattes, lequel, là où il arrivera volant, allumera l'incendie (la guerre, le malheur) ; il croassera sourd; en allongeant el balançant le cou ; il se perchera sur le plus haut dattier ; puis il partira à travers demeures el chemins. Alors dirigez-vous

(lj C'est la corneille manière, ou rnrbcaii » dn*. gri». Klle est rn grand nombre rn Vgvpte.

m FEMMfcS ARABLS

à sa suite ; et vite, à Hirah ! à Hirah ! » (Allez alors chercher nn nouveau séjour sur les terres où sera le royaume de Hirah, vers l'Euphrale.)

Deux ans après, apparut un corbeau ayant aux pattes deux anneaux d'or. Les gens de la tribu étaient assemblés. Il s'abattit sur un dattier qui se trouvait près du chemin ; il poussa quelques croassements, puis s'envola. On se rappela alors la prédiction de Zarkâ. L'émigration fut résolue. On partit ; et peu après fut fondée la ville de Hirah qui devint ensuite la capitale du petit royaume de ce nom.

Voilà donc une ville fondée, des tribus secondaires dispersées au loin, une révolution entre des peuplades nées d'un même père, issues d'une même souche, par suite d'une simple amourette. Il est vrai que, pour avoir la lille, tuer le père était un moyen un peu brutal ; mais il y a treize siècles et demi que cela se passait, et ces procédés autocratiques pour obtenir une femme, ces sortes de péripéties par la mort et par le sang, n'étaient pas choses rares. Je suis fâché que l'histoire ne dise pas si le poète sacripant eut sa belle Fatimah ; mais j'en suis presque assuré.

Une autre physionomie, celle de Zarkâ, annonce encore une position particulière de la femme chez les Arabes anciens. C'est là, comme ailleurs, la sibylle, la sorcière, la devineresse. Et en Arabie il y en avait toujours; les devins ou soi-disant tels, y furent moins nombreux. A Paris, il n'y a pas si longtemps, que l'on avait M,lc Lenormant ; aujourd'hui on a les

magnétiseurs et leurs voyantes, nouveau genre de mariage métaphysique et physique. Lii-bas, en Arabie, beaucoup de femmes ont laissé souvenir d'elles, comme ayant eu la prescience de faits d'avenir qui, prévus d'après les prédictions données, ont sauvé parfois des populations entières, des tribus, des familles, des individus, des fortunes. L'exclamation finale de Zarkâ me rappelle le dernier hémistiche du

AYANT l/ISLAMISMK ItiT

Hégulus d'Arnault, qui, autant qu'il m'en souvient, avait beaux vers ; tel :

Un grand homme appartient à l'univers entier ; et Régulus, retournant à ses ennemis, criait avec la voix et le geste de Talma cet hémistiche final : * A Carthage ! à Carthage! » et la toile tombait...

C'est une devineresse, une sibylle arabe, qui prédit la destruction des fameuses digues de Mâreb, la capitale du royaume de Sabà ; qui avertit les peuples de s'enfuir; et de là, les énormes émigrations qui allèrent remplir le Hédjâz et porter leurs hordes jusqu'en Mésopotamie, jusque sur l'Euphrale el le Tigre. C'est le déluge arabe, pour ainsi dire, qui chasse le Midi vers le Nord ; c'est le grand torrent d'Arim que consacrent quelques mots du Koran sans en rien expliquer, l ue vieille devineresse encore apprit à Abd el-Moultaleb comment il devait racheter la vie de son fils Abd Allah, qui plus tard devint le père de Mahomet; sans cette femme donc, l'islamisme ne fût peut-être pas né ; Abd Allah eût été égorgé par son père en satisfaction d'un vœu. A celle époque les sacrilices humains étaient encore une œuvre pie.

Wll

eouluroe denterrer on d'abandonner \i>anle* le» filles à leur naissance. I.aslali fille de Muuhallii). — Zai.l lils d'Amr etSa çaali mmhatlireiii relie ««ultime Inmii ride. — Heprorhe de Mahomet a KaU.

Trop souvent aussi les filles ii leur naissance étaient enterrées vives, ou étaient portées et abandonnées dans le désert, lorsque le père qui s'attendait a avoir un fils, était trompé dans son espérance; ou lorsque le père se voyait trop pauvre pour avoir un enfanl inutile, une fille à nourrir : ou

lorsque, par un sentiment de prudence prématurée, le pére voulait éviter à toujours le malheur d'être un jour déshonoré dans le cas où sa fille serait prise et souillée par un ennemi. On félicitait l'homme dont la femme venait de donner le jour à un fils; mais l'homme qui apprenait» que sa femme venait de mettre au monde une fille, prenait un air triste, se contractait la face. C'est au mont Abou-Doulâmah que les Koreichides enterraient vives leurs filles qui venaient de naître. Un père faisait enterrer vive sa tille, par la seule raison encore qu'il ne voulait pas avoir de fille... Laylah fille de Mouhalhil frère de cet orgueilleux Kolaîb dont nous avons déjà parlé, fut condamnée par son père à mourir. « Tue cette fille, » dit Mouhalhil à la mère qui venait d'accoucher. El la mère livra la pauvre enfant à une esclave pour que celle-ci la cachât. L'amour maternel éludait quelquefois les cruautés paternelles. En songe, Mouhalhil entendit «ne voix qui lui répétait que la jeune enfant serait mère d'hommes illustres. Il se réveille tout agité et crie à sa femme : « Où est ma fille ? — Je l'ai tuée. — Impossible ! par Dieu, c'est impossible! — Eh hien, oui, elle est vivante. — Tant mieux ! nourris-la; élève-la avec soin. » L'enfant fut rendue à sa mère, et appelée Laylah... Laylah fut la mère du célèbre Amr fils de Koulthoùm, qui, avant l'âge de vingt ans, fut chef de sa tribu. Nous retrouverons bientôt cet Amr fils de Koulthoùm.

Peu de temps avant l'apparition de la foi et de la loi nouvelles, un Arabe de haute position et d'intelligence élevée, appelé Zaid fils d'Amr, réprouvait et condamnait la malheureuse coutume d'enterrer vivantes les filles à leur naissance. Ce Zaid fut comme le précurseur de Mahomet; et, nouveau Jean-Baptiste, il prêchait aux Arabes, dans les villes et dans le désert, l'horreur du mal. A la manière des sages antiques des autres nations, il voyagea pour acquérir la science, chercher la vérité. Il embrassa l'islamisme...

Un appelé Sa'çaah, un aïeul du poète Farazdak, rachetait de la mort des jeunes filles que leurs parents voulaient enterrer vives. Il donnait par tête, comme prix de rançon, deux chamelles de dix mois et un chameau. C'était un commencement de fortune pour de pauvres gens surtout. Cette générosité intelligente et cette humanité rédemptrice de Sa'çaah laissèrent à sa postérité un héritage d'honneur. Et Farazdak disputant de gloire et de mérites de famille avec un individu, en présence d'un kalife, proclama son premier et son plus noble titre d'illustration, par ces mots : « Je suis enfant de celui qui rappelait les morts à la vie. » Le rival du poète repoussa et nia le mérite de cette allégation ; mais le poète répartit : « Le Dieu très haut a dit dans son saint Livre (ou Koran, chap. V, vers, 35) : « Celui qui a rendu à la vie une seule créature humaine est comme s'il avait rendu à la vie tout ce <m'il y a d'hommes sur la terre. » Ainsi faisait Sa'çaah mon aïeul.»

L'islamisme a aboli, anéanti la coutume homicide de ces inhumations d'êtres vivants. Le Koran a dit (chap. XVI, vers. 60) : * Lorsqu'on annonçait à quelqu'un d'entre eux qu'il lui était né une fille, il prenait un visage sombre, rembruni par le dépit; » et ailleurs (chap. VI, vers. 152) : « Ne tuez pas vos enfants, par crainte de la misère; à eux et à vous aussi, nous vous donnerons ce qu'il vous faut. *

La parole directe de Mahomet condamna avec énergie ces abominations qui jusqu'à lui avaient été regardées comme des actes presque sans valeur morale, presque comme une affaire de rien, comme un moyen tout simple de débarrasser les familles, même les familles aisées, d'être gênants, de créatures superflues et venant, au jugement des maris, encombrer les tentes ou les maisons, et inquiéter, agacer cette espèce de susceptibilité qu'on appelle l'honneur d'un homme mari, cet honneur, valeur bizarre que la femme ou la fille seule peui adultérer, et que l'homme, c'est lui qui le dit, ne peut obs

(70 FEMMES AHAHES

curcir ou flétrir par les mêmes actes ou incidents ; ils restent toujours indifférents, du moins il le prétend, quant à la considération de la famille.

Un appelé Kais, converti à l'islamisme ainsi que sa tribu dont il était un des principaux chefs et personnages, entra un jour chez Mahomet et trouva le prophète tenant sur ses genoux une petite fille qu'il couvrait de baisers. « Qu'est-ce donc que cette brebis-là que lu flaires? demande Kais. — C'est mon enfant, répond Mahomet. — Par Dieu! j'en ai eu de ces petites filles comme cela, et beaucoup ; je les ai toutes enterrées vivantes, sans en flairer une seule. — Malheureux ! s'écrie Mahomet ; il faut que Dieu ait privé ton cœur de tout sentiment d'humanité. Tu ne connais pas la plus douce jouissance qu'il soit donné à l'homme d'éprouver (1). ♦

Principale» modification* apportée* au mariage de la femme, par l'islamisme.

La loi nouvelle a, d'ailleurs encore, régularisé la position matérielle et familiale de la femme; mais tout en lui accordant des droits sociaux plus étendus, plus généreux, plus rationnels, plus humains, il a exclu la femme du sanctuaire de l'intelligence; il a si bien clos et fermé le harem que les jouissances ou les récréations intellectuelles littéraires (mirent par ne plus pouvoir y entrer. La femme ne fut bientôt plus, n'est plus qu'une stalactite vivante que gardent dans l'écrin appelé harem, des êtres qui n'ont plus de sexe, aulre invention de l'homme. Ainsi, en quelque sorte cmasciilceJa vie des femmes

I Ktfai «<ir l lh>imrt <1rr \>,ibrK par «;.ni<.«.in dr l'rrrrtal. <ol. III. p. 3Jb.

AVANT L'JSl.AMISMfc Ht est sous la surveillance d êtres annulés qui ont pour devoir social de les tenir à l'état d'annulation.

Il est vrai que depuis l'islamisme, la femme arabe est à l'abri du mariage temporaire, limité d'avance, par exemple à une durée de quelques heures, ou de quelques jours, ou de quelques mois; elle est à l'abri du mariage par compensation, c'est-à-dire du mariage consenti par une convention telle que celle-ci entre deux individus : « Je te donne en mariage ma sœur, ou ma lille, pour une dot de telle somme à ta charge, et je (e donnerai, pour une semblable dot à ma charge, ma sœur, ou ma tille. » Toute convention qui ne laisse pas une valeur, ou un prix quelconque à la femme que l'on marie, est une condition forcée de nullité. La loi dit formellement que le mariage est l'analogue d'une vente ; que par conséquent il faut l'assentiment des contractants et un prix d'achat; toujours le mari achète la jouissance de la femme; et le minimum du prix est le tiers d'un denier d'or, ce qui égale trois drachmes ou environ trois fois soixante centimes. Bien enieudu, le point maximum est illimité, et jamais une femme, quelle qu'elle soit, ne se voudrait marier pour trente-six sous. Ce serait une longue et curieuse étude que celle du mariage légal musulman ; ici, nous devons passer outre ; je n'ai pas dû vouloir exposer la loi sur ce gros chapitre. Mais si à quelqu'un survient l'envie de savoir cette question du mariage musulman, avec tous ses accessoires et ses dépendances, il la trouvera in extenso dans ma traduction de la jurisprudence musulmane. Que ce soit amusant au point de vue do récit, je n'en réponds pas ; un code n'est pas un roman; mais que ce soit instructif et curieux, je le garantis

172 KEMMKS AHABES

AmanU malheureux. — Mouleyemin ou martyr» de l'amour. — Abd Allah fil» de Adjlftn, et Hind. — Le poêle Mourakkich l'ancien cl Asm* fille de Auf. - Le poêla Orwah, et Afrâ : histoire de leur* amours et du martyre d'Orwah.

Quoique l'homme achète toujours ses femmes, cela ne veut pas dire cependant que les mariages aient toujours été. faciles et presque à son gré. Il achète, il est vrai, chat en poche, puisque, régulièrement, il ne doit pas avoir aperçu la face de la femme qu'il demande. Mais souvent aussi la cupidité, • cl ce que l'on appelle la raison et la prudence des parents, sont un obstacle à la conclusion du mariage. Bien des amours, quand ils ont eu occasion de naître, ont été déroulés par les exigences des familles ; car ce ne sonl pas les amants qui sont exigeants su queslo particolare ; ils ne tiennent guère au mariage d'argent. Chez les Arabes, l'argent était représenté par des chameaux. Pour Iç cas de Orwah dont j'ai à parler, les rudesses de la mère de la jeune fille ont amené de funestes conséquences; de là une des traditions el chroniques de ces amoureux que les Arabes appellent mouteyémin^ vielimés ou martyrisés par l'amour, martyrs de l'amour, parce que l'amour les a tués. Je n'ai pas rencontré, dans mes livres, de femmes arabes que l'amour ait tuées. Quand elles meurent, c'est après l'amant qui est mort pour elles. Avanl l'islamisme il y cul de ces martyrs, poêles ; je veux en ciler quelques exemples, celui d'Ahd Allah (ils de Adjlân qui vivait environ un demi-siècle avanl Mahomet, celui de Mourakkich plus ancien d'un demi-siècle, celui de Orwah qui vit le derniers jours de la gcniililé à l'agonie et aperçut les premiers jours de l'islamisme à sa naissante.

WANT l/ISI.AMISMK. I7 (

\BD AI.LAH FU S l>E ADJLAN ET SA FEMME HINtl

ARIETTE

« Mes longues douleurs m'épuisent ; mais le bonheur me revient quand j'entends parler de Hind, ma jolie gazelle à la noble origine,

« Au beau visage blanc comme le pur croissant de la lune, beau comme la face de nos statues d'or. » Ces vers d'Abd Allah, le fils d'Adjlân, passèrent parmi les chants publics, dans les premiers siècles de l'islamisme.

Abd Allah, dit l'Aràni, était d'une des plus riches et des plus illustres familles de la tribu yéménique des Nahdides ou Béni Nahd. Il avait épousé une jeune fille Nahdide appelée Hind. Il l'aimait éperduemenl et avait mis en elle tout le bonheur de sa vie.

Après sept ou huit ans de mariage, il n'en avait pas eu d'enfant. Un jour, Adjlàn dit à Abd Allah: < Je n'ai que toi de fils, et toi tu es sans enfant. Hind est stérile; il faut la répudier, et épouser une autre femme. » Abd Allah ne voulut pas. Adjlàn irrité jura de ne plus parler à son fila et de ne plus le voir. Cependant, quelque temps après, il en envoya demander des nouvelles. On trouva Abd Allah assis près de Hind. Il avait bu, il était enluminé d'ivresse. Adjlàn lui fit dire de venir le voir, « N'y vas pas, dit Hind a Abd Allah ; ton père te prépare quelque piège ; n'y vas pas. Il sait que tu es en ivresse, et son but est de l'amener à promeure par serment de me répudier. Reste ici ; dors un peu ; je t'en prie, ne vas pas chez ton père. » Abd Allah résiste ; îl veut partir. Elle le retient par ses vêtements ; lui, la repousse et la frappe légè-

17Ï I KMMKS AKABKS

rement de son cure-dent (i). Hind cède cl laisse sortir son mari.

Abd Allah arrive chez son père. Il y rencontre nombre de jeunes Arabes et d'hommes d'un âge déjà mûr. Tous l'assiègent de leurs discours, blâment sa faiblesse, son peu de courage, traitent son .imour de folie ; cl l'on ne cesse de le

harceler que quand il a prononcé la répudiation de Hind.

Le lendemain matin on le rappelle à sa parole. Hind avertie de tout ce qui s'était passé, se déroba aux regards de son époux et s'en retourna chez son père. Abd Allah, resté seul, était inconsolable.

Hind fut remariée ensuite dans la tribu des Amirides, qui était en hostilité avec les Béni Nahd. Ceux-ci marchèrent contre leurs ennemis qui, informés de leur approche, se mirent en mesure de leur tenir téle. Ou se bailit ; les Amirides furent vaincus, déroulés, et laissèrent aux Nahdides un butin considérable. Au nombre de leurs morts furent plusieurs personnages de distinction ; un d'eux, appelé Moàwiah, succomba avec ses sept fils.

Les Amirides se disposèrent bientôt à se venger de leur défaite. Hind en informa les Nahdides. Voici comment. Elle proposa à un jeune Amiride, pauvre et orphelin, quinze chamelles, s'il voulait avertir les Nahdides qu'ils allaient être attaqués par les Béni Amir. Le jeune homme accepta. Hind le fait monter sur une des meilleures chamelles de son mari, et lui donne pour viatique des dattes sèches et un petit vase de lait. Le messager part, précipite sa marche ; mais bien avant qu'il arrivât, son lait était bu. Il atteint enfin la tribu. Presque tous les hommes en étaient absents ; ils étaient en maraude. Le courrier descend de sa monture. Il était tellement altéré qu'il lui fut impossible de répondre aux questions

(1) Le enre-dent était et est souvent encore une courte baguette de bois odorant, surtout d'arftk oû taivadora prnica, arrangée à une eitremite en forme de pinceau en tailladant le bois même.

AYANT I.ÏSI AMISMK, 17:,

qu'on lui adressa. Il indique par signes qu'il a la bouche desséchée. Alors un appelé Kbidàch fail apporter du lail et du beurre ; on les mêle, on les chauffe ensemble el on en fail boire à 1'élranger qui dit ensuite : » Hind m'envoie vous avertir de vous tenir sur vos gardes... » La tribu se rassemble; .on prend les armes. Les Amirides arrivent et trouvent les Bcni Nahd a cheval. On se bat, les Amirides sont encore vaincus et défaits C'est alors qu'Abd Allah fils de Adjlân dit ces vers : • Mes yeux sont de plus en plus fatigués de larmes et épuisés. Quoi ! est-ce le souci qui m'accable, ou bien mes yeux sont-ils malades ?

« Eh ! n'est-ce donc pas la douleur de voir que la demeure de Hind est disparue, effacée comme les vieux livres yéméniques aux pages jadis émaillées de couleurs?

«■ En comlcmplant tous les jours la place de celte demeure, je me rappelle ma chère Hind el ses belles compagnes, jeunes comme elle, à la vertu inattaquable, à la fierté noble el imposante.

« Celle qui pleure la perle de celui qu'elle a vivement aimé, qui, au souvenir de son ami, ne saurait interrompre ses soupirs,

« Non, celle-là ue verse pas de plus abondantes larmes que je n'en versai le jour où, dès l'aurore, le chameau de Hind l'emporla et la déroba à mes regards.

« Mais qui racontera a ma chère Hind comment nous avons traité les Amirides, après que nous fut arrivé l'envoyé qu'elle nous a expédié.

a Ils nous disaient ces Amirides, d'un ion d'ironie : « Nous aimons à venir vous voir, à venir saluer vos parages, à vons visiter en amis. »

« El nous, nous leur dîmes : « Jamais ne fléchiront devant vous les fortes hampes de nos lances si souvent abreuvées dans le sang de nos ennemis. *>

170 KfcMMfcS AKABES

« Puis soudain, nos coursiers hennirent au milieu de nos adversaires, cl nos sabres dégouttèrent de sang sous la forêt de leurs lances.

« Partout les chevaux gémissaient de souffrance sous les coups, et penchaient la (été sous les traits qui les accablaient.

« Les cavaliers ennemis tombèrent abattus sur la plaine d'Akrab, et les hyènes et les vautours les tramèrent au loin pour les dévorer.

« Toi, Abou l-Haddjâdj, annonce à tes Amirides mes paroles et nos menaces ; va, cherche les tous pour leur en donner nouvelle.

« C'est loi qui as empêché la paix, du jour que tu marchas contre. nous; c'est toi qui de tes deux mains ourdis cette trame d'injustice et de mal, et qui la paras de couleurs menteuses.

« Goûtez bien maintenant le fruit amer de cette haine qui vous poussa contre notre tribu, le jour où vous saviez qu'elle était sans défense. »

Cependant l'amour d'Abd Allah le consumait, répuisait. Ses vers rappelaient sans cesse son bonheur passe ; il disait :

« Allez à ma chère Hind, allez lui porter ma pensée. Hiud est loin de moi ; mon âme est anéantie depuis le jour où mon amie a emporté sa tente.

« Hélas! qu'il y a longtemps que j'ai vu Hind faire ses pieuses stations autour de (la statue du dieu) Dawar ! Que j'étais heureux de l'admirer dans la foule en prières !

« Tu brillais alors, ô ma bien-aimée, au milieu de tes rivales à la marche coquette, au pas lier et gracieux comme celui du katâ, et plus gracieux encore.

« Jour de fête, où dès l'aurore tes belles amies se broyant pour leur miswaf (i) de suaves parfums, avaient

M ) Le mltwaf partit être un petit vase où l'on mettait les odeurs et les parfums de toilette.

AVANT J.'ISLAMISMK. 177

ajusté devant le miroir leur parure embaumée du musc le plus fin.

« fliud, par pudeur, en suivant la foule, me parlait du geste et du regard ; elle n'osait s'arrêter près de moi aux yeux de la tribu.

« Mais elle me dit : « Eloigne-toi, mon ami ; j'ai été frappée par un jaloux cruel ; il m'outragerait encore, s'il me voyait avec toi. »

Abd Allah passait ses jours dans la tristesse ; il soupirail, il appelait Hind. Il répétait ces deux vers qui sont devenus une canlilène publique :

» Mes longues douleurs m 'épuisent. Mais le bonheur me revient quand j'entends parler de Hind, ma jolie gazelle à la noble origine,

« Au beau visage blanc comme le pur croissant de la lune, beau comme la face de nos statues d'or. » Abd Allah, vaincu par son amour, résolut de braver tous les dangers pour aller retrouver sa bien-aimée. Sans rien dire à son père, il se met en route, arrive chez les Amirides. Il cherche la lente de Hind, il approche. Il voit Hind assise près de la flaque d'eau qui était devant la tente. A quelque distance de là, le mari abreuvait ses jcharaeaux en éloignant les chameaux étrangers. Hind aperçoit Abd Allah ; celui-ci s'élance de sa chamelle... Ils courent dans les bras l'un de l'autre ; ils se pressent; leurs larmes coulent ; leurs paroles brûlantes et en désordre se confondent ; leurs soupirs se mêlent ; ils sont ivres d'amour; ils tombent et meurent ensemble. L'époux de Hind accourt... Ils avaient cessé de vivre.

17* HMMKS A M ARKS

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