‹ Femmes Arabes avant et depuis l'IslamismeChapitre 13 sur 36 · AVANT I. ISI AMISMK IH · texte numérisé non relu

AVANT I. ISI AMISMK IH

iïil au monde, ne lui servirait de rien, que ee qu'il fallait e'élail une dot nuptiale, telle qu'on la lui indiquait et demandait.

Orwah se relira désole. Il réfléchit... et il résolut d'aller trouver un riche cousin qu'il avait à Ray, en Syrie. Mais avant de se mettre en roule, il communiqua son projet à son oncle Ikâl et à la mère d'Afrà. On approuva le projet, et on lui promit de ne rien décider, ni rien faire, quant aux fiançailles d'Afrà, avant qu'il ne fût de retour. La nuit qui précéda le départ, le pauvre amoureux la passa à gémir, à soupirer, à souffrir.

La tribu de l'oncle dont il se proposait d'invoquer la générosité, n'était pas très éloignée. Orwah partit avec deux compagnons de voyage. Pendant tout le trajet, Orwah demeura silencieux, triste, consterné, confondu ; ses deux compagnons lui parlaient, et il ne comprenait pas, il n'entendait rien. Sa pensée était uniquement à Afrâ, son esprit était auprès d'Afrà ; il fallait répéter et répéter encore les paroles avant qu'il y prêtât quelque attention. On arriva; on fut présenté; on fut bien accueilli. Orwah conta son malheur, ses angoisses, son désespoir au cher oncle, dépeignit la position et le dénument dans lesquels il était, le motif enfin qui l'amenait. L'oncle satisfit aux désirs de son neveu, lui donna un vêtement et un cadeau de cent chameaux. Après quelques jours forcés de repos et de fêtes, Orwah repartit, heureux^ plein de joie.

Mais pendant son absence, un A-rahe de Syrie, un individu qui, esclave d'abord ou prisonnier, avait fini par être attaché à la suite des chérifs ou nobles Omcïiadcs (Ommiades), vint dans la tribu de Ikâl. Cet étranger étonna, éblouit par sa générosité; dès son arrivée il égorgea des chameaux, distribua des présents, régala la foule ; ce fut grande joie, grande admiration; il était riche. Par hasard il planta sa tente aux environs de celle dïkâl. Le riche étranger aperçut Afrà, fut émerveillé, et de suite la demanda en mariage. Ikàl s'excusa

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«le ne pouvoir accorder celte demande : « J'ai promis, dit-il, ma fille a un neveu à moi ; je l'ai mise au nom de mon neveu que j'aime a l'égal de ma fille ; elle ne devra appartenir à d'aulre qu*à mon neveu. — Je parviendrais peut-être à te faire prononcer en ma faveur, si je l'oflrais une très riche dol î — Non, non, je ne veux pas ; je n'en saurais accepter. »

L'étranger s'adressa alors directement h la mère, fcn gagna les bonnes grâces par des promesses généreuses, par des lar- ' gesses, par la prodigalité de ses offres; il anima et échauffa la cupidité et la vanité de cette femme par les richesses qu'il proposa en dot nuptiale. La mère céda; elle engagea sa parole.

Puis, elle vient parlera son mari, discuter Tà-propos de ce mariage. Elle s'approche d'Ikàl, prend un air de le consulter, de se concerter avec lui. « D'ailleurs, dit-elle, abordant le point vif de la question, qu'y a-t-il donc de si désirable, de si avantageux dans l'alliance d'Orwah pour tenir ainsi, à cause de lui, ma fille en charte privée, pour la lui réserver a lui, uniquement, à l'exclusion de qui que ce soit. La richesse vient frapper à la porte de ma fille; et tu ne sais si Orwah est encore en vie, ou s'il est mort, ou seulement s'il reparaîtra riche ou pauvre. Tu sacrifies ta fille; tu la frustres d'une fortune présente, toute prête, d'une belle et riche aisance. ► La mère continua ses réflexions, ses instances, poursuivant toujours la même idée, tant et si bien que l'oncle Ikàl se laissa persuader et finit par répondre : « Eli bien ! si cet étranger, ce nouveau prétendant persiste à demander ma fille, je la lui accorde. » La mère profitant de cette disposition envoie de suite dire à l'étranger : « Reviens à la charge, redemande à Ikàl sa fille. »

Le lendemain le prétendant égorge nombre de chameaux, donne grand festin, fait force cadeaux et présents, rassemble toute la famille d'Ikâl à son banquet, et, bien entendu, Ikàl

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avec les autres. Quand ou a bien festoyé, à la tiu du repas, l'étranger ramène la conversation sur le mariage qu'il a sollicité, renouvelle la demande, et Ikàl donne son consentement, fiance sa fille et conclut l'union. La dot nuptiale fut livrée aussitôt ; et Af'rà fut conduite à son mari sans même qu'il tût venu la recevoir à la demeure d'Ikàl. Afrà désolée, se soumit a la volonté de son père et de sa mère ; mais elle exprima ses regrets et sa peine dans une longue kacideh où se trouve ce vers :

« (Iher Orwafi ! ôî tes contribuiez ont outragé une promesse sacrée, jurée au nom de Dieu, et ils ont tourné à la perfidie. »

A la nuit suivante, U> mariage fut consommé. 1/étranger resta encore trois jours à la tribu; ensuite de quoi il partit et emmena la jeune épouse en Syrie. Aussitôt après, Ikàl se rendit a un vieux tombeau, le débarrassa, le nettoya, le restaura, et il recommanda à toute la sous-tribu dont il faisait partie de garder sous le secret ce qui s'était passé et de ne pas dire qu'Afrà était mariée.

Quelques jours s'écoulèrent ; Orwab reparut avec son troupeau de chameaux. Ikâl affecta une douleur profonde, et annonça à son neveu la mort inattendue d'Afrà, et même le conduisît au tombeau de cette enfant. Orwah crut au trépas de sa bien-aimée, de sa belle fiancée. Pendant plusieurs jours, il alla sur la tombe, inondé de larmes, perdu de douleur, abîmé de désespoir. Enfin une jeune tille de la tribu eut pitié des souffrances du malheureux amant; elle lui découvrit le secret, lui apprit de quelle basse trahison il était victime. Orwah remercie de tout son cœur cette bonne fille. De suite il quitte la tribu, prépare un chameau de voyage, se munit de provisions, prend ce qu'il lui faut pour les dépenses du trajet et part se dirigeant du côté de la Syrie. Il arrive, il cherche; il s'informe du lieu de résidence de l'étranger qui lui

litt KKMMKS AliAHtS

a ravi A Ira. On satisfait à ses demandes, un le guide même à la demeure de son homme. Il a haie d'y arriver, de rencontrer celui donl il poursuit la trace. Il s'annonce et se donne comme descendant des antiques familles et tribus d'Adnàn, mais sans nommer, sans même indiquer la tribu des Béni Ozrah.

Orwah fut reçu d'abord et traité avec honneur , accueilli avec les prévenances les plus empressées. Il laissa passer plusieurs jours, gardant son incognito. On s'habitua bien vite à sa présence ; on se comporta à son égard avec plus de simplicité, d'aisance, de familiarité. Enfin il s'adresse à une jeune esclave d'Afrâ : « Serais-tu assez bonne, ma fille, dit-il à cette esclave, pour me prêter la main dans un petit projet ? — Volontiers, répond-elle. — Donne moji anneau, que voilà, à ta maîtresse. — 0 quelle mauvaise action tu médites-là ! C'est indigne de loi ! N'as-tu pas honte d'une telle idée ? » Orwah n'insista pas; il garda le silence un moment. S'adressant de nouveau à la jeune* esclave : • Mais, dit-il, ne te formalise point ; je n'ai aucune mauvaise intention. Je te déclare sur ma foi que ta maîtresse est ma cousine ; el l'attachement qui unit nos cœurs est au-delà de toute limite. Pour personne au monde nous n'en pourrions avoir un semblable. Sois sans crainte, va, prends cet anneau et tu le jetteras demain malin, sans rien dire, dans le vase de lait de ta maîtresse. Si elle trouve étrange et se plaint de voir cet anneau, dis tout simplement ceci : « Ce malin votre hôte aura bu de ce lait avant toi, et il y aura laissé tomber son anneau sans s'en apercevoir. » L'esclave n'opposa plus de résistance ; elle consenlil à ce qu'Orwah lui demandait.

Le matin suivant, Afrâ but son lait, vit l'anneau, le reconnut, et, par une inspiration brusque et subite, fit entendre un court soupir de surprise : « Dieu ! s'écria-t-elle tout à coup, dis-moi, ma fille, dis-moi la vérité, d'où vient cet anneau. » L'esclave raconta l'affaire.

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Le mari était absent. Lorsqu'il rentra, Afrâ lui dit : « Saistu quel est ton hôte, quel est ce jeune homme que tu as accueilli? — Oui ; c'est un tel fils d'un tel. » Et le mari répéta la filiation que lui avait indiquée Orwah. — < Non; répondit Afrà ; non ; ce n'est pas cela ; ton hôte, c'est Orwah fils dellizàm; c'est mon cousin; il t'a caché son véritable nom; il a cru convenable de ne pas se faire connaître à toi. — Ma chère amie, je comprends parfaitement la délicatesse de ton cousin, et je ne le blâme point de sa conduite. > Sur ces entrefaites arrive un cousin du mari ; il vient d'apprendre l'aventure; il entre tout en émoi, et : • Tu laisses ainsi, ditil à son cousin, cet animal, ce chien-là qui est venu se faire héberger ici, chez vous, pour vous déshonorer ! — De qui veux-tu parler? — Comment, de qui je veux parler ! Mais de cet Orwah, de cet Ozride, de ton hôte que tu as là. — En vérité! C'est Orwah que tu qualifies si bien? Mais c'est toi, par Dieu ! qui es l'animal, le chien ; Orwah est un homme de cœur, un homme d'honneur, et de plus il est notre parent. Je prétends qu'il soit respecté, honoré ici comme il le mérite. • Le cousin ne répliqua mot.

Le mari fit appeler Orwah, le fit entrer auprès de lui ; lui reprocha avec douceur d'avoir gardé l'incognito auprès d'eux tous, puis ajouta : « Mais tout cela est peu de chose, sois le bienvenu parmi nous ; mets-toi ici à ton aise ; notre demeure est la tienne. Je t'en prie, au nom du ciel, ne nous quitte plus désormais. » Et le mari sortit avec son cousin, laissant Orwah s'entretenir avec Afrâ. Toutefois, le mari ordonna à une domestique de se tenir, mais sans être vue, à portée d'entendre tout ce qu'ils se diraient, et de lui raconter ensuite exactement ce qu'elle aurait entendu.

Les deux amants restèrent seuls, en lête-à-lètc. Ils se contèrent, se répétèrent les peines, les souffrances qu'ils avaient endurées depuis leur séparation. Ce furent longues plaintes,

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longues douleurs que leurs récils. Orwah pleurait des larmes de feu. Afrâ lui présenta un peu de vin, le pria de boire quelques gorgées afin qu'il se réconfortât; Orwah refusa. « Chère amie, dit-il, je te le jure, jamais rien de défendu ne m'a souillé, ne m'a séduit et ne m'a entraîné à faillir, depuis que je suis homme. Si j'avais jamais songé à me permettre ce qui est défendu, ô ma chère Afrà, c'est auprès de toi que j'aurais oublié mes devoirs, que j'aurais succombé. 0 chère Afrà, tu étais les délices et le bonheur promis à ma vie, et tu as disparu pour moi; va ! je disparaîtrai, moi aussi ; car je ne puis pas vivre sans toi. Ton mari m'a comblé de bontés; homme de cœur et d'âme, il m'honore comme un frère ; oh non ! je ne sais comment lui témoigner ma reconnaissance ; il m'impose par sa grandeur d'âme. Maintenant qu'il sait qui je suis, qu'il connaît notre degré de parenté, je ne dois plus rester ici. Chère Afrâ, je sens que je n'ai plus la force de vivre. » Afrâ pleurait; Orwah pleurait. Enfin il la quitta.

\a mari revint; la servante lui conta ce qui s'était passé entre ces deux désespérés. Puis il entra auprès d'Afrâ : « Mon amie, lui dit-il, retiens auprès de nous ton cousin, dissuade-le de partir. — Rien, rien ne l'empêchera de s'éloigner de nous. Je te le jure par Dieu, il a trop de noblesse dans l'âme, il a trop le sentiment des convenances ; après ce qui a eu lieu entre vous, il ne restera pas. > Le mari alors appela Orwah et lui dit : « Mon ami, consulte ta conscience, aie confiance en Dieu ; ne t'abandonne pas aux coups de la douleur. Je sais ton histoire ; je sais ton amour pour la cousine; je sais aussi que si tu pars d'ici, tu meurs de chagrin. Reste auprès de nous, reste ; je ne t'empêcherai jamais de voir Afrà, de t "entretenir avec elle ; tu auras avec nous un allégement à ta peine. Je ferai bien plus encore; si tu le veux, même, je me séparerai d'Afrâ ; je te la laisserai et tu l'épouseras. » Orwah, étonné de tant de générosité, se confondit en

actions de grâces, en éloges. « Certes, ajouta-t-il, tout mon souci, la préoccupation de tous mes instants, était de posséder Afrâ; aujourd'hui, j'ai renoncé h toute espérance et je me résigne à mon malheur. Qui n'a plus à espérer arrive à se consoler, à calmer sa pensée. Et puis je me ferai une vie occupée ; je me distrairai aux soins des chameaux dont mon cousin m'a fait présent. Oui, je dois partir d'ici; il me faut retourner à ma tribu. Si je trouve en moi assez de forces pour veiller à ce que je possède, pour le gouverner et le faire fructifier, pour vivre loin d' Afrâ, je resterai; sinon, je reviendrai ici, auprès de vous, je reviendrai vous voir, jusqu'à ce que la Providence décide comme elle voudra de ma destinée. »

On respecta la résolution d'Orwah ; on lui prépara des provisions ; on le combla de politesses ; on l'accompagna jusqu'à une distance assez grande ; enfin il quitta son monde et prit le chemin de sa tribu avec ses deux compagnons de voyage. Dans le trajet, déjà ses forces s'affaiblirent, il se sentit troublé, ébloui ; il s'évanouissait, il défaillait, les palpitations {'étouffaient. A chaque fois qu'un vertige, un éblouissement s'annonçait en lui, il se couvrait la face d'un voile qui avait appartenu à Afrâ et qu'elle avait ajouté aux objets et provisions de voyage ; et à chaque fois Orwah revenait aussitôt à soi-même.

A une halte, il se rencontra avec Ibn Makhoùl, le docteur du Yamâmah. Le docteur le voyant, s'arrêta, s'assit près de lui, et lui dit : « Qu'y a-t-il donc en toi ? Que signifie cet état de trouble ? Est-ce un simple affaiblissement, ou bien est-ce folie qui te bouleverse l'esprit ? — Pourquoi celte question ? reprit Orwah. Te connais-tu aux grandes douleurs humaines ?— Oui, certes, je les connais. — Eh bien, écoute, » dit-il, et il improvise les vers que voici :

« Va! ce n'est ni affaiblissement qui m'épuise, ni

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folie qui nie Irouble. Ce que c'est, mon ami, c'est la perfidie de mon oncle qui me tue.

« Je le dis au savant du Yamàmah : « Guéris-moi, guéris-moi ; certes, si tu parviens à me guérir, tu es le médecin par excellence. >

» Mon cœur, hélas ! est abimé, brisé, comme si le • brûlait le fer ardent du médecin.

« Depuis le jour, malheureux Orwah ! où tu fus séparé d'Afrâ, qui ne fut ni assez loin de toi, ni assez près, pour que lu pusses te leurrer d'espérance,

« Depuis ce jour où je partis à sa recherche, j'allais sans que nul me poursuivit, sans avoir devant moi mes amours ; rien alors ne me tourmentait. (J'allais simplement pour retrouver celle que j'aime toujours.)

« Chère Afrà, je te le jure, je garde ton souvenir à jamais, tant que soufflera le vent de l'aurore, tant qu'après lui souffleront les vents du Midi.

« A chaque fois que ton nom, ô ma bien-aimée, frappe mon oreille, un brisement subit se glisse en moi, dans mes chairs, dans mes os, et je succombe a la défaillance. »

Puis s'adressanl à ses deux compagnons de voyage, tous deux Halilidcs ou Arabes des Béni Ilalil, fragment de la grande tribu des Béni Amir, il conte ses tristesses qu'il exprime dans les vers suivants :

« Mes deux amis, enfants des hautes familles de Halil, de la noble tribu des Amiridcs de Sanâ, rapprochez-vous de moi maintenant, et écoutez-moi.

« Ne répugnez pas à m 'accorder un bienfait dont la mémoire restera en réserve dans mon âme ; accordez-le moi ce bienfait, malgré la douleur que vous cause aujourd'hui mon abattement.

« Allez consoler Afrâ ; car vous aussi, demain peut-

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être, vous connaîtrez ce (|ue c'est que voir ce qu'on aime s'échapper et disparaître.

« Mes amis, vous me prêchez d'oublier ma chère Afrà ; malheureuses paroles que les vôtres ! Savez-vous sur qui, sur quoi, devant qui vient s'élever votre blâme? 'Sur Afrâ, sur mon amour, devant moi ! )

• Sur qui ! Sur celle pour laquelle je donnerais mon sang, si je l'apercevais dans le danger, sur celle qui, si elle m'apercevait en péril, donnerait son sang pour moi.

« El moi ! ob ! si vous me dépouilliez de mon dernier vêlement, vous verriez, mes jeunes amis, comment mon amour pour Afrâ m'a consumé ;

« Vous me verriez à peine quelques chairs appauvries, des os épuisés, un cœur où sans cesse palpite la souffrance.

f Chère Afrâ ! elle m'a laissé si malade que je ne comprends plus ceux qui me parlent, ni ce que je leur dis, ni ce qu'ils me répondent.

« J'avais promis large récompense, pour ma guérison, au savant docteur du Yamâmab, à celui du Hidjràn ; science impuissante !

« £t cependant ils n'ont ménagé aucune ressource de leur science, aucun breuvage dont ils ne m'aient abreuvé.

« De leurs allusions ils m'oot pendant un temps arrosé* la face; puis vaincus, ils ont pris subitement leur départ avec les visiteurs qui étaient près' de moi.

« Que le bon Dieu te guérisse ! m'ont-ils dit ; nous le jurons, nous n'avons en main rien qui puisse alléger ce qui te pèse sur la poitrine.

« Allrcuscs tortures qui me consument pour mou

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Alrà ! Il me semble que des fers de lances me perce ni le cœur, me déchirent les entrailles.

« Je l'aime, cette belle fille de ma tribu ; oh oui ! je l'aime, quoique éloignée de moi ; partout je suis près d'elle, bien qu'elle ne soit pas près de moi. » Ibn Makboûl vit qu'il avait affaire avec un malade incurable, et le quitta.

Orwah partit et regagna sa tribu... Il s'affaiblit, dessécha de douleur... Il avait des sœurs, une tante maternelle, sa grand'mère; toutes s'efforçaient de le consoler, le sermonaient, l'encourageaient; rien n'avait prise sur lui. On appda Abou Kohaïlah Ryàh, réfugié chez les Béni Bakilah ; c'était le médecin des pays du Hidjr. Il traita, médicamenta le pauvre amoureux ; rien n'eut succès.

Souvent Orwah se rendait à un abreuvoir où jadis étaient venus boire les chameaux d'Afrà ; l'infortuné s'appliquait, se collait la poitrine contre l'auge; et là, il se désolait, il étouffait de sanglots. On lui disait alors : « Orwah, de la modération ! vois donc ! tu es loi-méme l'artisan de ta mort. Songes-y, c'est offenser Dieu. » Le martyr n'écoulait ni remontrance, ni consolation.

Ibn Abbâs, neveu de Mahomet, était en dévotion au mont sacré d'Arafah, près de la Mekke. Ibn Abbâs vil venir à lui plusieurs jeunes gens qui portaient un jeune homme décharné, desséché, n'ayant plus que l'ombre de soi-même. « Neveu de notre saint Prophète, direnl-ils, prie Dieu qu'il ait pitié de ce malheureux et le guérisse. — Qu'a-t-il ce jeune homme? demanda Ibn Abbâs ? — Voici, » répliqua Orwah, et il dit ces deux vers :

« Ce que j'ai : le feu des souffrances a allumé dans mon sein une ardeur brûlante à laquelle un ami risquerait presque de fondre.

- Eh quoi ! je vous le dis, je sens les restes de la vie

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expirer dans mes entrailles endolories ; el les chamelles laitières sont encore vers la porte de ma lente. (Je ne ■ meurs pas de misère.)

— Cet homme-là est un martyr de l'amour, dit Ibn Abbàs. Qui est-il? — C'est Orwah (ils de Hizàm, • répondit-on. Et toute la soirée et a la prière du soir, Ibn Abbàs demanda à Dieu de le préserver du malheur qui avait frappé le jeune Ozride.

Une autre fois on portait Orwah et on lui faisait faire ainsi plusieurs tournées pieuses autour du sanctuaire de la Mekke; car par tous les moyens on cherchait à obtenir la guérison du malheureux poète. Un Nekkois appelé Khàridjah s'approcha de lui et lui dit : « Qui es-tu, jeune homme? — Je suis celui qui a dit (ces vers) :

* Quoi, chaque jour, tu regardes du côté du pays où est AfrA, et tes deux pupilles sont noyées de larmes.

« Vous qui me portez, ici, autour de la maison sainte, portez-moi plutôt chez les gens de Raùha où est celle que j'aime, el laissez-moi chez eux.

— Encore, jeune homme, dis-moi encore quelque chose de tes vers. — Non, répliqua-t-il vivement, non, pas même une lettre. » Le Mekkois eut pitié du malheureux et n'insista pas.

« Un jour, dit un légendaire, je passais sur le territoire des Béni Ozrah. J'aperçus une femme qui portait, à ce qu'il me sembla d'abord, un enfant, mais un enfant qui me paraissait être trop grand, trop volumineux pour être ainsi porté. Je regardais d'un œil étonné, j'examinais. Celle femme se dirigeait de mon côté... Et voilà que ce prétendu enfant avait de la barbe. J'appelle la femme ; elle s'approche, et : • Bonne femme, lui dis-je, que portes-tu donc là ? — As-tu ouï parler de Orwah? me répliqua-t-elle Certainement. — Eh

bien, le voilà ; c'est Orwah, lui-même. — Tu es Orwah ?

demandai -je aussitôt à l'individu. — Oui, je suis Orwati. » nie répondit-il d'une voix plaintive. Et les jeux lui ruisselaient de larmes, lui tournaient dans la tête. Il ajouta : « Et c'est moi, moi malheureux, qui ai dit :

» J'avais promis large récompense, pour ma guérisou, au savant docteur du Yamàmah, à celui du Hidjrân.

« Et ils m'avaient répété : « Oui, tu guériras, au complet. > Et tout-à-coup ils ont pris leur départ avec les visiteurs qui étaient près de moi.

• Afrâ était mon seul bonheur dans ce monde, était tout ce que j'aimais ; elle a dû s'éloigner de moi, elle n'ose plus revenir à celui qui l'aime. » Une année après, un appelé Béchir fut chargé de distribuer les aumônes aux pauvres des tribus et entre autres à ceux des Béni Ozrah. « Lorsque j'eus fini, a dit Béehir, je partis. Je remarquai une lente isolée et un peu éloignée des autres. Je tournai vers cette tente. En avant de l'entrée, j'aperçus un homme couché ; derrière lui se tenait une vieille femme, accroupie, appuyée au pied de la tente. Je saluai cet homme, en lui adressant les paroles du salut ordinaire. L'inconnu me répondit d'une voix accablée, presque éteinte. « Qu 'as-tu donc, mon ami? lui demandai-je. — Hélas!

« Il me semble qu'à mon cœur un blond kata soit suspendu par son aile frémissante, tant palpite et bondit mon cœur. »

11 murmura encore quelques-uns de ses vers ; puis, il lira une lente aspiration, après laquelle il rendit un profond soupir ; dans ce soupir était son âme. Alors je dis à la vieille : « Bonne femme, qu'esl-il pour toi, ce jeune homme ? — C'est mon (ils, me répondit-elle tristement. — Je crois qu'il meurt. — Oh oui ! je le crois. » Elle se lève, regarde la face de son lils : « Mon Dieu ! s'écrie-l-elle, Dieu de Mahomet ! mon fds n'est plus. — Servante du Seigneur, dis-je à celte pauvre

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mère, qui est cel homme ? — Orwah le fils de llizâm, el je suis sa mère. — Que lui est-il donc survenu pour qu'il tombât en pareil épuisement ? — L'amour, oui, l'amour l'a lue. Ltepuis un an, ô Dieu ! je ne l'ai pas entendu prononcer une parole, pousser un simple tnn, excepté aujourd'hui ; aujourd'hui seulement, il s'est tourné la face de mon côté el m'a dit (ces deux vers) :

« Que celles de mes sœurs qui dans leurs longs regrets

me pleureront, me pleurent dès aujourd'hui ; aujourd'hui

je vois la main de la mort me saisir,

« Qu'elles me laissent entendre de leurs sanglots; car

je ne les entendrai plus lorsqu'aux yeux de tous les

épaules de mes amis me porteront au tombeau. » Ces paroles de mon fils, continua la vieille mère, arrivèrent jusqu'à ces sœurs ; soudain elles sont accourues, pâles comme les blanches doumiah (1); el elles déchiraicnl leurs vêlements ; de leurs mains elles se frappaient la face; leurs larmes inondaient leurs joues ; entends encore leurs gémissements, les accents de leur douleur. » Je demeurai péniblement ému, louché de cette affliction profonde. Je rendis à Orwah les derniers devoirs ; je le lavai ; je l'ensevelis ; je récitai les prières des morls et je l'accompagnai jusqu'à sa sépulture. »

Afrâ apprit bien vite qu'Orwah élail mon. Elle éclata en sanglots ; dans l'exaltation de la douleur, elle s'accusait d'ingratitude, d'irrésolution; el elle dit ces vers:

« Oui, hommes de la caravane qui si vile avez accouru,

malheur ! malheur ! Sont-elles donc vraies vos tristes

paroles qui annoncent la mort d'Orwah ? a Oh! qu'après loi, nul jeune homme ne trouve plus

les plaisirs de l'amour ! Que nul ne reparaisse plus de

ceux qui se sont éloignés ! (Nul ne saura aimer comme

Orwah.)

» Toul a I heure /indiquerai re que signifie relie comparaison

iOi FK.WMLS AHABKS

« Dites, répétez même à louie femme enceinte: « Va ! ne désire plus le retour «Je celui que tu aimes. (Il ne sait pas aimer comme Orwah.) » Qu'elle ne 'trouve plus de joie à penser au (ils qu'elles dans son sein. (Il n'y a plus d'amour après Orwah.) »

Afrâ entra chez son mari et lui dit : « Toi qui es à moi, tu connais ce qu'a été la vie de mon cousin, ce qu'il a enduré de peines et de souffrances. Je te jure devant Dieu que jamais je n'ai vu dans Orwah qu'un homme de bien, un cœur pur et honnête. C'est pour moi, h cause de moi qu'il est mort: je dois le pleurer et remplir à son intention les cérémonies du deuil. — Mon amie, fais comme il te plaira. » Afrâ se relira.. . La douleur l'accablait, la brisait. Par instants, elle répétait les vers que nous venons de citer, et puis elle fondait en larmes ; elle ne put supporter un fardeau aussi lourd ; elle ne survécut que trois jours à Orwah; le quatrième jour elle expira.

\»uelque» réflexion* et explication». - Presque égaille île la femme cl chi mari. - Du terme de famille : foi </mï et d moi. Les doumiah ou «muettes d'ivoire.

Voilà comme on mourait d'amour autrefois, chez les Arabes. Un poète, notre ami, avait bien raison de dire :

On épuise son cœur, ou use ses paupières. On mourait desséché, brûlé, consumé. On ne se jetait pas à la Seine ; on ne se suicidait ni par l'eau, ni par le charbon, ni par le fer. Le suicide effectif, violent, était inconnu. On mourait, tout bonnement. C'était un martyre.

J'allais oublier que j'ai promis quelques mots d'explication, a propos de ce que' signifie : « Pâles comme les blanches doumiah, » cl de celte interpellation : « Toi qui es à moi. »

AVANT L'ISLAMISME HOti

Aux premiers lemps de l'Islamisme, les formes des relations familiales de la vie avaient encore leurs caractères primitifs. Afrà ne dit pas : Mon mari, mon époux, mon maître, comme on'le dit depuis. Cette manière était encore alors trop humble, trop humiliée ; la femme avait conservé de l'importance et de la dignité; elle allait encore presque l'égale de l'homme, ou du moins elle ne le considérait pas comme sou maître, eomme son souverain. Le mari appartenait h la femme autant que la femme appartenait au mari ; aujourd'hui le dogme et la pratique ont, en matière d'union matrimoniale, biffé, cancellé la première moitié de celle phrase, ont par conséquent faussé la balance des sexes, abrogé l'équilibre des éléments générateurs de la famille. Avant l'islamisme, personne n'avait proclamé dans le désert, la supériorité d'Adam sur Ève, ni la grande faute de la première femme; on ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam. Un épilogueur, dans sa critique religieuse, mais torse, n'avait pas encore dit aux Arabes ces deux vers d'une galanterie assez équivoque :

« La femme est faite d'une côte, et une côte est

courbe; qui voudrait la redresser, la casserait. « La femme n'a-l-elle pas en même temps et la force

et la faiblesse de l'amour ? Et n'est-ce pas. merveille que

de voir la force réunie a la faiblesse? • Les doumiah étaient des figurines en ivoire, généralement très petites, que les Arabes antéislamiques achetaient des commerçants de la Syrie et de la Judée. Ces figurines ou statuettes étaient très recherchées surtout par les femmes et servaient comme curiosités, ornements, parures, amulettes. L'islamisme éminemment et essentiellement iconoclaste, a condamné sans pitié aux brasiers de la géhenne la statue cl le statuaire, a accusé, réprouvé et frappé de mort l'art des Phidias et l'a convaincu d'être l'insolent et impotent rival du créateur. Par là, l'esprit si poélique des Arabes a élé deshé-

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rité de la poésie picturale et sculpturale. Les doumiah ont donc dû devenir et sont devenues tout à-coup une œuvre criminelle, une possession irréligieuse, coupable, et n'ont plus pu voyager en Arabie. Mais longtemps encore après l'instauration de la religion nouvelle, le langage conserva l'expression métaphorique qui comparait les belles et blanches jeunes Allés à ces belles et blanches figurines d'ivoire dont on n'avait plus que le souvenir. Par extension, on assimilait aussi la pâleur au blanc de cet ivoire taillé, modelé en figures. Celte comparaison devait être encore dans le langage le plus ordinaire, dans les conversations les plus simples ; car, en la circonstance où nous la trouvons employée, il est bien permis de croire que la mère de l'amoureux moribond ne pensa guère à rechercher du luxe d'éloquence ou de rhétorique.

Du reste, cette légende de notre martyr témoigne d'une grande sévérité morale, d'une probité scrupuleuse et correcte chez les deux amants. Le tête-à-tête que leur octroya le mari, demeura sans reproche. D'autre part, ce fut un procédé presque ingénieux d'éprouver ce qu'il y avait a espérer de la vertu des deux amants. Car les amants trouvent toujours l'instant ou l'heure de la rencontre qu'ils désirent; rien ne harcèle comme l'amour ; il ne manque jamais son siège, quelle que soit la place forte, et surtout quand les deux partis intéressés et jamais ennemis, sont d'accord. Comment ne pas emporter la forteresse quand assiégeants et assiégés s'entendent pour qu'elle soit prise? ta conversation intime d'Afrà et d'Orwah tranquillisa, rassura le mari, et il avait raison ; car, je l'ai entendu dire très sérieusement et plus que naïvement, en circonstance analogue, « il ne se passa entre eux que le plus profond respect. • Néanmoins, Orwah se força à partir, et il fit bien, à son point de vue; on ne sait pas ce qui serait arrivé. Afrâ était la vertu même ; mais dans ses regrets il éclate quelque chose d'incontenu qui aurait pu, à la longue,

AVANT LÏSLAMISMK iO'»

la dompter, l'entraîner a une chute. « L'esprit est Ibrl, mais la chair est faible. » Je dirais plutôt : < L'esprit est faible et la chair est forte. » L'amour aussi, d'après le mot plus ou moins vrai et plus ou moins complet de Chamforl, est une sympathie de la peau. Cela, avons-nous déjà dit, est assez souvent vrai. Cette sympathie est une autre sorte d'amour ; celui-là ne tue pas à la manière de l'autre. Mais sympathie de la peau et sympathie du cœur font un amour dangereux, aux yeux de ce que l'on nomme le devoir. En celle position, Orwah eut donc raison de s'en aller ; c'était le plus sur moyen de ne pas succomber à la tentation.

Dr» amour» extra-conjugales. -- Le poète Amr fil» de kamiàli est provoque et résiste. - Son oncle Marthad.

Les amours du désert avaient leurs retenues, leurs puretés, même dans les plus puissantes exaltations de la passion. Cela ne veut pas dire que chez les Arabes, même dans les plus hautes familles, il n'y avait que très rarement des excentricités, des infractions. Il y a toujours et partout bien des jours où l'amour ne suit pas la raison, ne peut pas réussir a observer ce qu'on appelle le devoir. Les rois arabes, eux-mêmes, ont eu aussi, dans ce genre, leurs déboires ; ils se sont vengés, ils ont tué le séducteur ou le séduit. Et qu'est-ce que cela répare? Qu'esl-ce que cela efface? Y a-t-il rien de plus brutal et de plus indécapitablc qu'un fait accompli ? Mais l'exemple! s'écrie-t-on, l'exemple de la correction ! Qui cela a-t-il corrigé? Y a-t-il donc aujourd'hui moins d'infidélités conjugales qu'autrefois? Y a-t-il moins de femmes qui regardent doux? Y a-t-il moins d'hommes qui attaquent ? Tout le monde peut

iWi FKMMKS AltAHKS

résister à la plus chaude tentation. C'est diflicilc, mais c'est possible. Demandez-le aux femmes elles-mêmes» Les hommes sont moins forts qu'elles à la brèche.

D'autre part la résistance à une femme n'est pas toujours exempte de périls. Il y a longtemps que Joseph et la femme de Puliphar l'ont démontré. Une femme qui se rend ou qui attaque veut être prise. Les Arabes savaient et savent toutes ces choses-là, et bien d'autres encore de ce long chapitre ; pour trancher la question, ils ont bâti le harem et mis à la face de leurs femmes un voile perpétuel et qui commence à être plus transparent ou moins austère et moins couvrant, chez les constantinopolilaincs. A présent, non pas autrefois, le plus admirable éloge qu'on croit faire de la vertu et du mérite d'une femme, après sa mort, est l'analogue parfait de ce qu'on écrivait jadis sur la tombe de l'honnête dame romaine :

Domi mansit, Lanam fecit.

Amr, le poète, fils de Kamiâh, [fui tenté par une parente et résista. Ce fut pure probité; et Amr n'était pas plus insensible que les meilleurs courtiseurs aux entraînements amoureux. C'est de lui qu'est cette cantatille où il s'interpelle luimême :

« Ta belle Amàmah venait autrefois te trouver ; mais elle ne fait plus que s'informer de toi; ce n'est plus qu'une ombre qui visite une ombre.

« Son ombre arrive auprès de moi à l'heure où Amàmah arrivait; et ombre, elle me refuse tout, excepté de partir le matin.

« Ombre chérie, elle me prodigue ses douces paroles d'amour, bien plus que n'oserait Amàmah ; oh! si c'était Amàmah elle-même, elle ne pourrait pas me donner autant de bonheur.

AVANT I ÏSI.AMISMK i07

* Comme mon cœur a tremblé, lorsqu'on m'a appris et répété : « Les gens d'Amâmah ont décidé le départ (elle va le quitter). »

Amr était encore enfant lorsque son père mourut. Amr fut élevé par les soins lulélaires de son oncle Marlhad, qui l'aima toujours d'une vive amitié, qui se glorifiait de ce bel enfant et le choyait de cœur. Amr grandit, devint un superbe jeune homme : bien fait, bien élancé, gracieux de visage, magnifique de chevelure. Il n'avait qu'un défaut : à chaque pied, le second orteil était soudé au troisième.

Marlhad avait une femme d'une grande beauté. Cette femme s'éprit d'amour pour Amr, se laissa envelopper le cœur d'une ardente passion qu'elle garda quelque temps cachée. Un jour, Marthad s'absente et va jouer au meïçar, pour régaler les pauvres. La dame envoie appeler Amr de la part de Marlhad. < Va, dit-elle à l'esclave qu'elle chargea de la commission, amène Amr ici ; mais fais-le passer par derrière les tentes. » L'esclave obéit. Amr arrive, entre auprès de l'agaçante séductrice; il lui reproche cette démarche et cette sollicitation malséantes. L'entretien se prolonge quelques instants, mais ne persuade pas. La dame insiste, poursuit ses prières voluptueuses. « Ce que tu me demandes, dit Amr, en as-tu pesé toute la gravité? Je ne suis pas homme à condescendre à une pareille trahison. Certes, le sentiment du devoir et de l'honneur envers mon oncle me fit-il défaut, que je rejetterais de telles propositions, afin de ne pas m 'avilir, afin de ne pas donner aux Arabes le motif de traîner mon nom dans l'ignominie. — Amr, reprend la dame, cède à mon désir, sinon tu verras ce que pour toi il en résultera de mal. — Mais c'est au crime que lu me veux entraîner. » Ce disant, il se lève subitement et sort.

La dame, frustrée dans ses prévisions, réfléchit ; elle craignit que Amr n'allât informer Marthad de l'entrevue qui ve-

m KEMMKS AHAlîKS .

liait d'avoir lieu, et aussitôt elle demande qu'on lui apporte une sébile cl la renverse sur l'endroit où Amr, arrélé dans la tente, avait laisse la iracc de ses pieds.

Marthad rentra. Il vit à sa femme un air de gravité indignée. « Qu'as-tu donc, ma chère amie? dit-il. — Ce que j'ai;... un homme de ta tribu, un parent de ta plus proche parenté, est venu ici, tenter ma fidélité, marchander ma vertu, essayer de souiller ta couche;... il y a quelques instants,... depuis que tu es sorti d'ici. — Qui est cet homme? — Je ne daignerai pas te le nommer... Approche, lève cette sébile, examine la trace qu'elle recouvre. » Marthad enlève la sébile, regarde, et il reconnaît l'empreinte des pieds de Amr(1). Marthad, dans sa colère, jura de se venger. Amt s'enfuit à Hirah. Quelques temps après, il -se disculpa auprès de son oncle qui accepta la justification et le laissa revenir a la tribu. Ils restèrent indifférents l'un pour l'autre. Amr mourut presque centenaire. Dans sa vieillesse, il connut lmrou-1-Kais.

Suite. - Les rois Muuniir et >omin; leur femme Hintl ou Mawiah, surnommée Montadjarrldah. - Comment elle devint reine. Ses amour» avec le poète Mounakkhal ; leur légende. - Le poète Nâbirah le loubiànide. - .Ukamalt (Us de Syr.

La légende qui suit retrace un exemple d'infidélité conjugale dont un poète encore est le héros et la victime ; mais ce même récit présente certains détails de famille, de changements d'épouses, qui sont encore des traits du tableau que compose la vie sociale de la femme chez les Arabes d'avant l'islamisme, même chez les Arabes chrétiens de celle époque.

|l; Il faut se rappeler que pour entrer dan» un appartement, une tente, les Arabe» ôlent leur chaussure. Nous, nous ôtons notre chapeau.

AYANT l/ISI.AMISMK. 209

Car le roi donl nous avons à parler, au moins à cause de la reine sa femme, la belle Mâwiah appelée encore Hind, mais plus connue sous le surnom de Montadjarridah (qui se dévêtait, la coquette qui se vêtait à la légère), avait embrassé la religion chrétienne, ce qui ne l'empêcha pas de se marier à plusieurs femmes. Ce roi était Nomàn V, surnommé Abou Kaboûs ou le père de Kaboûs, et il gouvernail les Etals de Hirah sur l'Euphrale, comme vassal du kesra de Perse appelé Perwiz, le Pérosc des histoires européennes. Nomàn V eut la royauté de 583 à 605 de notre ère. Je renverrai pour les détails curieux de la vie de ce roi arabe, à \' Essai sur l'histoire des Arabes, par M. Caussin de Perceval. (Voy. vol. II.) Ici, nous n'avons à regarder que l'histoire de Mâwiah et de ses amours que M. Caussin se borne à indiquer et que, comme irait d'étude sur la vie et les mœurs et le caractère de la femme arabe, je vais traduire tout au long de la tradition originale. Ce petit tableau poétique à son pittoresque et son caraclère littéraire.

Dans le récit qui pcécède, Marlhad ne chercha pas même querelle à sa femme ; dans la légende qui va suivre, la reine Mâwiah ne subit ni injures, ni vengeances de la part de son mari. Mais l'amant paya cher ce qu'il avait eu de bonheur. On se vengeait sur l'attaquant et sur le plus fort, comme nous l'avons déjà remarqué. Ne chassez pas, il n'y aura pas de gibier pris indûment. L'islamisme lapide jusqu'à mort les deux coupables, et cela par la main du public.

ilil KKM.MKS AKAHKK

i>:<;km»k i>k mou adjarhioah or iiim», et pf mih nakkiiai,.

AltlK 1 I K.

« ( ne fois, j'entrai dans la demeure d'une jeune beauté,

en un jour qu'il pleuvait.

« Je la poussai doucement cl elle céda, marchant vive

et légère comme le katà qui court à l'étang ;

* El puis je l'embrasse, et elle soupire si doux ! comme

une gracieuse gazelle. •»

Ces vers sont du poète Mounakkhal de la tribu des Yachkou rides ou Béni Yachkour, et fonl partie d'un carmen composé à l'inieution de Moutadjarridah.

Elle fui mariée fort jeune à un de ses cousins appelé Ifalam de la tribu des Béni Kelb. Moutadjarridah était d'une admirable beauté. Mounzir roi de Hirah cl père de Nomân la vit, et fut soudainement épris d'amour pour elle. Il appela Halani au palais, le traita bientôt comme un ami, puis l'invita h sa table royale avec Hind. L'intention du roi était de jouir de la vue de la belle Kelbide. Un jour qu'ils élaieni à table, qu'ils avaient bu assez généreusement, que le vin avait chauffé les télés, égayé les esprits, tout d'un coup Mounzir se met à dire : « En vérité, c'est une bien laide et sotie chose qu'un homme resle marié à sa femme assez longtemps pour qu'il n'ait, sur la téle et à la barbe, pas un seul cheveu blanc ou un seul poil blanc que cette femme ne connaisse. Dis-moi , Halam, répudie la femme Montadjarridah ; moi je répudierai ma femme Selma; nous troquerons. — Je le veux bien, répondit Halam. » Immédiatement chacun des deux s'assure de

AVANT I ISl.AMISMK 211

la parole et de lu promesse de l'autre L'engagement est ratifie. Mounzir répudia Selma ; Halam répudia Mouladjarridali. Le roi épousa la femme du Kelbide, mais ne voulut pas que Selma épousât Halam. Il empêcha nettement leur union. Mounzir avait eu de Selma son fils Nomân. Peu de temps après ce mariage ie roi mourut, et laissa la royauté à ce fils de Selma. Nomân avait la face d'un teint vineux, était court, ramassé, trapu, d'une laideur remarquable; de plus il était taché de lèpre. Devenu roi il épousa Mouladjarridah.

Au nombre des favoris les plus caressés et tes plus recherchés du nouveau prince, étaient deux poètes avec lesquels il aimait à converser et à boire ; c'étaient Nâbirah le Zoubiânide, beau garçon, homme sage, rangé, et Mounakkhal, séduisant d'élégance et de beauté. Il était bruit de par le monde que Mounakkhal était l'amant heureux de la reine ; car on le connaissait, on savait son tempérament ardent, ses vivacités amoureuses.

Nâbirah avait les bonnes grâces du roi, était avec lui aux termes de la familiarité la plus aisée. Très souvent il était, en favori intime, admis à la table du prince, aux parties de plaisirs, et le roi lui témoignait la plus expansive amitié, avait un bonheur extrême à entendre les vers de son poète. Un jour, dans une de ses visites imprévues, Nâbirah aperçoit la reine. Ilind, surprise, cherche a la hâte à éviter les regards du poète ; mais, dans la précipitation, elle fait tomber son voile, et elle se cache le visage avec la main et le bras, qui du reste était assez rondelet et potelé, afin de dissimuler convenablement la figure. Nâbirah, frappé de la beauté de la reine, et voyant dans cette hâte embarassée une certaine coquetterie calculée, demeura tout ému, le cœur lui battit. Mais le roi survint... C'est a propos de ce petit incident que Nâbirah composa une kacideh dont voici les premiers vers. L'étranger ou le passager dont il veut parler, est lui-même.

212 FKMMKS AHADKS

« A-t-il quitté la demeure de Mâiah (\) à l'aurore ou nu crépuscule du soir, ce passager ? L'a-t-il quittée après avoir dit adieu, ou sans adieu ! -

< Les oiseaux, par leur vol de sinistre augure, ont annoncé que demain sera notre jour de départ ; les noirs corbeaux, par leur croassement, me présagent aussi ce malheur.

« 0 ! maudit soit le jour de demain ! qu'il soit jour néfaste, puisqu'il doit séparer des cœurs qui s'aiment !

« L'heure du départ approche. Les chameaux qui portent nos bagages ne sont pas encore en marche ; mais ils vont bientôt suivre

« Les pas de la belle qui ta. lancé les flèches de ses regards et qui, sans le prévoir, t'a blessé au cœur.

< Comme son beau sein était paré de bijoux, de rubis, de perles alternées avec l'éraeraude dans son collier.

« Son voile glissa malgré elle ; elle se hâta de le reprendre, en se cachant le visage avec sa main,

< Sa main si gracieuse ; et ses doigts colorés de henneh ressemblaient aux jeunes fruits de l'anam (2) sur leurs tiges et avant qu'il soient noués.

« Et ses longs cheveux noirs, luxuriante chevelure, vinrent flotter vers sa figure, comme le feuillage du cep flexible se penche sur son treillage.

« Elle t'a exprimé du regard un désir qu'elle ne put l'exprimer de la voix devant son époux ; oh ! c'était le regard avide du malade fixant son œil ému sur ceux qui le vienneut visiter. > Rien entendu, le petit poème ne parvint pas à la connais-

'If Abrège de Mawiab.

'2) Le heunch est le lawsonia ineruiis. La pondre de «es feuille» sert à teindre la face intérieure des mains, les ongles, la plante des pieds, etc. - L'anam est un arbre a tiges rouges et fletinles.

AVANT l/ISI.AMISMK. i\H sance «Je Nomân. D'autre pari, le roi appelait souvent aussi à sa table le poète Mounakkhal, avec Nàbirah. Les deux poètes rivalisaient de poésie, d'esprit, d'improvisations. Or, un jour que nos deux favoris étaient en fête ehez le roi, il dit à Nàbirah : • Voyons, trace-moi en vers le portrait de Mouladjarridab ; tu l'as vue, tu la connais. » Alors le poète animé par le souvenir de la belle reine, échauffé par le vin, par la gaîté, monté aussi par la température de folie qui travaillait la tête des trois convives et jetait dans leurs paroles les mille légèretés, les mille excentricités d'une imagination exaltée et promenée sur le chapitre des amours un peu libres, improvise une kacideh vive et pétillante, dans laquelle il peint et détaille les charmes de la reine, depuis la tète aux pieds, sans rien excepter, fl alla jusqu'à l'extrême ; son imagination l'emporta à l'extravagance, a la lubricité. Le roi était émerveillé, en pleine folie. Mounakkhal fut blessé ; la jalousie s'alluma en lui ; quand la kacideh est terminée, il s'écrie : « Par Dieu ! pour décrire si bien tous ces charmes, tous ces secrets, il faut les connaître et les avoir vus. » Cette réflexion frappa et troubla Noraâu ; et de suite il pensa à se venger, à faire tuer Nàbirah. Celui-ci sentit la force du coup que venait de lui porter son convive. On se leva, on sortit ; le Zoubiânide n'eut rien de plus pressé que de prendre la fuite ; il se retira à la cour des rois des Itassânidcs, en Syrié. Mounakkhal resta seul maître de la place, et en possession des bienveillances du roi.

Mounakkhal aimait éperdùment la reine, et elle l'aimait de la plus vive passion. Elle avait donné le jour h deux fds, magnifiques enfants, rappelant la beauté et les traits de Mounakkhal; et partout les Arabes répétaient que le poète yacbkouride était le père de ces deux enfants. La cour savait les prouesses amoureuses de la reine; le roi les ignorait.

Souvent Nomân montait à cheval et passait le jour à ta

211 KKMMKS AftABKS

promenade ou à la chasse. Pendant ces absences, une esclave se tenait en sentinelle afin de sauvegarder la sécurité des entrevues des deux amants ; l'esclave annonçait le retour du roi. Lorsque Nomàn sortait, Mouiadjarridah en envoyait avis à son beau poète. Il arrivait ; elle l'introduisait dans une chambre spéciale, et ils passaient ensemble la journée. Une lois ils se mirent à boire ; et dans leurs gailés et leurs jeux, elle eut la fantaisie de retirer l'anneau ou periscélide (I) d'une de ses jambes et de le passer à une jambe de son amant. Puis la reine écarte une longue tresse de sa longue chevelure, et de son extrémité libre lie son anneau à celui de son amant. Elle était dans une de ces émotions douces et ravissantes pendant laquelle elleélail heureuse de témoigner par ce simple badinage combien elle aimait et admirait sou beau poète qui l'adorait. A ce moment Nomàn entra subitement. Il était revenu beaucoup plus tôt que d'habitude; la sentinelle était en défaut, avaii quitté son poste, ne prévoyant pas un retour si précipité, si inattendu, car l'heure était encore loin. Nomàn surprend les deux amants attachés l'un à l'autre par une jambe, un milieu de leurs doux ébats et joyeuselés, de leurs sourires ' épanouis et agaçants, de leurs paroles enivrées de leurs charmes. Il saisit Mounakkhal, le livre au geôlier des prisons royales, appelé Ikabb, qui reçoit l'ordre immédiatement de mettre à mort le traître, l'infâme. Le geôlier obéit, et tua le poète dans les tourments. On ignore quel supplice fut infligé ; personne ne sut ce qu'il advint de Mounakkhal. De la le dicton : « Quand reviendra Mounakkhal, » c'est-à-dire « jamais; •> K cet autre encore : « comme Mouuakkhal » c'està-dire « on ne sait pas ce qu'il est devenu. »

De sa prison et sur le point de mourir, Mounakkhal put envoyer à ses deux (ils les vers que voici :

I 11 *'anii ici <!<■* anneaux métallique» en fer, ou argent, ou or, etc.. que portent le* femme» i lapai ti» inférieur» rie chaque jambe au <1e«.*ns rie la cheville.

AVANT I. ISLAM1SMK il »

« Qui donc ira ù mes Ois, ces nobles enfants, ira annoncer à ma tribu qu'on a lue un homme innocent de crime 9

« Oh ! si vous ne prenez pas le talion de mon sang sur Ikabb, puissiez-vous ne jamais arriver à abreuver qui aura soif (et ne jamais avoir la force de prendre la inoindre vengeance) !

« Cet Ikabb m'outrage aux yeux de toutes les tribus hédjàziennes; de son bâton de moullah(1)il me meurtrit et me déchire la nuque. »

Mounakkhal dans ses poésies ne parla guère que de sa belle maîtresse :

« C'est là la demeure heureuse de celle qui, à son insu, me lue sans sabre, sans flèches,

« Mais par le regard de ses yeux mourants de langueur cl pourtant si vivants, de ses yeux plus meurtriers que les plus meurtriers. »

Le carmen le plus animé, le plus pittoresque, le plus coloré, le plus imbibé d'amour, est celui doni on a extrait les vers qui composeul la caniilène que nous avons citée. C'est certainement un des plus jolis chants d'amour qu'aient conservés les traditions; c'est en même temps un tableau de la générosité du poète, de son courage, c'est l'homme peint par soi-même. En commençant, Mounakkhal suppose qu'une femme le blâme et veut le détourner des amours dont il esl lier et heureux, et ensuite qu'un ami lui a conseillé la parcimonie. Chemin faisant, les vers glorifient la libéralité d'un ami du poète, Alkamah.

. Sermoncus»' chagrine, lu veux me détourner d'aimer ! mais, va donc du cdté de l'Irak, à Hirah, el renonce à me contrarier.

< Ne t'informe pas de ce que sont mes richesses ; que

216 KKM.MtS ARABES

t Importe ? Parle de ma générosité, de mes bienfaits.

« Quand le souille des vents nous assiège et soulève les bords frémissants de nos tentes,

• Tu me trouves alors heureux de pouvoir te laire mes largesses en jouant les premières flèches venues, les flèches non empennées du meïçar.

< Abou Khouffy me défend de prodiguer mes biens ; mais il en est venu, Abou Khouffy, à me lâcher la bride.

« J'ai d'autres chamelles, d'ailleurs, de leurs queues se battant les cuisses ; chamelles à la longue taille élancée, aux flancs âgilcs,

« Elles courent, m'emportent tout poudreux, mes vêtements en désordre et abîmés, mais je vais jusqu'au bout de la course.

< Je vais, et mes vêtements traînent sur le dos du chemin, c'est a toi que je vais ainsi, ô Alkamah fils de Syr,

« A toi l'homme des bienfaits, le généreux; toi qui donnes les chamelles laitières, et tout ce que tu élèves, esclaves et troupeaux.

« Qui que lu sois qui viens à Alkamah, il te donnera d'un cœur pur et sincère, ses mets savoureux et sucrés, des vêtements et parures en nombre ;

« Il te fournira, s'il le faut, des cavaliers ardents comme l'ardeur du feu, choisis parmi les plus nobles têtes de la tribu,

« Cavaliers ayant leur front sous le cercle ferré des casques, leurs flânes dans leurs cuirasses aux solides clous ;

« Cavaliers à longues cottes de mailles, qu'ils savent retrousser jusqu'au cou, jusqu'aux épaules, comme savent si bien faire les braves au fort des batailles ;

« Cavaliers aux nobles coursiers avant toujours le

AVANT LÏSI.AMISJIK i 17

poitrail en avant dans les combats, cavaliers vrais éperviers de carnage,

« Chevaux s'élancant du sein des tourbillons de poussière, puis revenant aussitôt chassant déjà devant eux les riches troupeaux de l'ennemi.

« C'est avec de ces coursiers-la, de ces braves d'Alkamah, que j'ai eu le bonheur, moi, de me venger en guerre, de réussir en conquêtes auprès des belles inondées de parfums,

« Beautés ravissantes qui balancent leur marche dans une atmosphère de musc précieux, et au milieu d'arômes safranés, et portant encore à leurs cous des traces de baisers ;

< Beautés à la chevelure en tresses polies, pendantes, comme ces noires couleuvres luisantes qui aiment le tannoûm (1), longues tressés libres et flottantes.

< line fois, j'entrai dans la demeure d'une jeu rie beauté, en un jour qu'il pleuvait,

< Beauté éblouissante, aux beaux seins arrondis, aux charmes enivrants; elle marchait Hère, et sur elle frôlaient le salin et la soie.

Je la poussai doucement, et elle céda, marchant vive et légère comme le katâ qui court à l'étang.

« El puis elle se serre contre moi, et elle soupire si doux ! comme une gracieuse gazelle.

« Kl puis elle se serre contre moi et elle me dit : « O • Mounakkh.il ! quel feu embrase ton corps !

• — Oh î lui dis-je, la fièvre qui consume mon corps, « c'est mon amour pour toi; calme-toi un moment. « laisse, je meurs d'amour. »

« Kl puis je vidai les coupes de vin ; et je bus à petits coups, et je sablai à grands coups.

' I : l.f tannnùm o»i»anonim rsi un helioiropr. iiHinimpium

2 IX FEMMES AHABES

« El puis je bus encore, el pour boire j'ai vendu mes couisiers, el juments et entiers :

« El je bus encore, et pour cela j'ai vendu et mes esclaves achetés et mes esclaves prisonniers.

« El quand l'ivresse me réjouit, je me vois le roi des palais de Rhawarnak et de Sédyr (1).

« Mais à mon réveil je ne me trouve plus roi que de mes petites brebis et de mes simples chameaux.

< Pauvre Mounakkhal, eh ! combien de jours s'enfuient trop vite pour toi, à côté de ta belle amie !

« llind bien-aimée! qui jamais me consolerait, si je venais à te perdre ! chère Hind, qui me consolerait, moi ton captif, ton esclave!

« Oh oui ! j'aime Hind, el elle m'aime, el sa chamelle aussi aime mon chameau. > Plus lard Nomàn perdit les bonnes grâces de son suzerain le roi de Perse, et il s'enfuit. On lui conseilla d'aller s'excuser lui-même, de faire acte de soumission bénévole et d'hommage lige; on lui donna à espérer le retour des bienveillances du roi de Perse. Hind, probablement dans une pensée de * vengeance ou de dépit, conseilla aussi cette démarche à son laid mari ; il eut la même tin que Mounakkhal. Il fui jeté en une prison dite des étrangleurs ; il y croupit pendant longtemps; on ignore comment il mourut. Par pari referlur.

I) Noimitr r|rti\ pnUis luit* pu-» ilr lln^h, par Noni.in If \—tgn>> >i>man I". qii»

AVANT L'JM.AMISMK. il!)

Amr M* de llind, roi de llîrah. — Meurtre de son frère. — La femme de Zuràrali <i qui avait été conlie le frère du roi, est mise à mort ; puis les «eut fils du meurtrier. - Prisonniers lirûlr», phi s un voyageur el une femme. Fierté de cette femme, -r Amr assassiné après une humiliation envers une femme appelée Laylah. Amr fils de Koulthoùm.

lientrons dans la vie régulière el honnête «lu désert, la vie du bédouin, de la république des sables, de la liberté des tentes el des camps seénites. Parmi les plus nobles familles, parmi les familles les plus Itères, les unions conjugales étaient accordées sans de grandes cérémonies, sans de longues sollicitations. Voici même un mariage provoqué et accompli à la suite d'une gageure, d'une sorte de déli imprévu... Mais suivons la légende; elle a une physionomie curieuse d'ensemble et de détails comme étude d'esprit et de mœurs; c'est presque une contre-partie «lu mariage de la plus jeune des trois sœurs dont nous avons parlé, de Bohaiçali. Le récit arabe offre d'abord deux actes de brutalité où figurent deux femmes, deux mères remarquables.

C'était ii l'époque du roi de llirah appelé Amr lils d« lliiul fille «le. Ilarith et petite-fille de Hodjr. Amr, vassal du roi de l'erse, régna de 51)2 à 577 de J.-C. La naissance de Mahomet se rapporte à la neuvième année de ce règne.

Amr fils de Hind était d'une nature violente, brutale, cruelle. Pour cela, les Arabes lui appliquèrent le surnom de muuzrit el-hadjàrah, c'est-à-dire capable de faire rendre des vents aux pierres. Il fut encore qualifié «le mouharrik. c'està-dire le brûleur.

Amr lils de llind revenant d'une expédition infructueuse, passa près d'une tribu des Tayides d'AHja, axec lesquels il

220 FKMMES AKABES

était allié. Sur le conseil et les instigations de Zorârah, et pour ne pas rentrer à Hirah les mains vides, il tomba sur la tribu et enleva des femmes et des chameaux. Une violente satire de Kais (ils de Djarwah vengea les Tayïdes de cette injuste agression. Le roi furieux marcha en armes contre les Tayïdes et (il plusieurs prisonniers. A la prière du célèbre Hàiim, dont nous avons parlé, ils furent rendus. Les Tayïdes attendirent et trouvèrent l'occasion de se venger sur Zorârah, la cause première de leurs pertes.

Le plus jeune des frères du roi Amr était confié aux soins de Zorârah dans la tribu des Hanzalides ou Béni Hanzalah. Le jeune prince alla un jour à la chasse ; n'ayant pas trouvé de gibier et voulant régaler ses gens, il lit tuer un chameau d'un troupeau qu'il rencontra aux pâtis. Le maître du troupeau, Souwaid, gendre de Zorârah, tomba sur le prince à * coups de bâton et le laissa raide mort sur la place. Souwaid s'enfuit à la Mekkc. Les Hanzalides tenaient ce meurtre sous le secret. Les Tayïdes en furent informés et en (irent parvenir connaissance a Amr. Le roi partit contre les Hanzalides afin de venger son frère, de prendre et tuer Zorârah. Celui-ci eut le temps de s'échapper. Amr.fit saisir la femme du fuyard; elle'était alors enceinte. On l'amena devant le roi. « Est-ce un garçon ou une fille que tu as dans les entrailles? lui ditil. — Je n'en sais rien, répond la mère avec une dignité calme et grave. — Qu'a fait Zorârah, ce traître, ce lâche ignoble? — Je connais mon mari, je sais ce qu'il est; si je ne me trompe, sa sueur est parfumée ; il est d'un noble sang. Sa cuisine pour ses hôtes est parfaite, ses bouillons sont gras et succulents ; lui, il mange ce qu'il trouve ; il ne s'informe jamais de ce qu'il n'a plus; il veille la nuit où il y a à craindre; il reste sur son appétit le soir d'un festin. » Amr, sans répliquer un scid mol, la lit éventrer sur-le-champ.

La tribu fut consternée de cet acte de barbarie. On envoya

AVANT l/ISI AMIS.HK ^1

ilire à Zoràrah : < On sait que ce n'est pas loi qui as assassiné le frère du roi ; viens donc exposer à, Amr la vérité du fait ; tu détourneras ainsi de grands malheurs. » Zoràrah arrive et raconte au roi les détails du meurtre. « Eh bien, dit Amr, livre-moi Souwaid. — 11 est maintenant a la Mekke. — Alors je veux ses fils. » On amène les sept fds de Souwaid, jeunes encore ; leur mère était fille de Zoràrah. Immédiatement Amr ordonne de mettre à mort ces sept enfants. On en saisit un d'abord et on lui tranche la tête. Les. six autres courent se jeter dans les bras de Zoràrah. On les en arrache brutalement. Zoràrah dans son émotion profonde, 's'écrie : « Mes enfants, la moitié de moi-même, séparez-vous de l'autre moitié! » Ce mot douloureux devint proverbe. Tous ces enfants furent égorgés.

Il fallait plus encore à la vengeance du roi. Il jura par serment sacré qu'il brûlerait cent individus des Hanzalides ; et de suite il se mil en marche, se dirigeant du côté du Bahreïn où stationnait la tribu. Un petit corps de troupes qui précédait le roi, lit prisonniers quatre-vingt-dix-huit hommes. On les garda à vue, jusqu'à l'arrivée d'Amr. Amr arrive ; on plante sa tente; il ordonne de creuser d'énormes fosses; on obéit ; on les remplit de bois; on allume d'immenses feux; et quand les flammes sont dans toute leur violence et leur fureur, Amr y fait jeter les quatre-vingt-dix-huit prisonniers. Tous furent brûlés.

C'était vers la chute du jour. Passe au loin un Arabe des Barâdjim. Sous ce dernier nom on comprenait plusieurs familles des Hanzalides. Le Barâdjim tourne sa marche du côté des flammes. Il ne se doutait guère de ce à quoi le conduisait son chameau. Notre homme approche et fait agenouiller sa monture. Amr dit au voyageur: • Qui l'amène ici? — Le besoin de manger; depuis trois jours je suis au dépourvu ; je suis à sec, et je n'ai pas goûté une bouchée de nourriture.

2£> KKMMKS ARAhlS

J'ai aperçu h*s tourbillons do fumée el de (lamine, et j'ai pensé que l'on cuisinait iei. — El d'où es-tu? — Je suis des Haràdjim. — Il n'a pas de chance, le visiteur haràdjim, » reprit Amr. Et celte remarque est devenue proverbe. Amr fit précipiter le malheureux dans le feu.

On ne vil plus un seul homme de la tribu. Alors les courtisans dirent au roi : « Puisses- tu être toujours loin de la voie du mal ! Prince, que ne t'affranchis-tu définitivement de ton serment, en prenant une femme de cette tribu. Tu as déjà brûlé quatre-vingt-dix-neuf hommes, complète la centaine par une femme. » Et il ordonne de prendre an hasard une femme des Hanzalides. On lui en amène une. « Qui estu ? lui deinande-t-il. — Je suis llamrà fille de Damrah fils de Djàbir fils de Katan fils de Nahehal fils de Dàrim. — Il me semble que tu n'es pas Arabe; tu as les cheveux roux.

— Je suis de pur sang arabe ; mon origine n'a rien des barbares.

« Je suis, te dis-je, fille de Damrah fils de Djàbir, « Nobles rejetons de nobles aïeux, tous chefs de tribus du Uédjâz ;

« El je suis sœur de Damrah fils de Damrah, < Tous hommes aux vastes générosités, quand la poussière de la disette étouffait nos contrées. » — Je le le jure, reprit le roi d'une voix cruellement ironique, si je n'avais pas peur que tu ne donnasses le jour a quelqu 'enfant comme toi, je t'épargnerais le supplice du feu ; mais...

— Eh ! par le nom de Dieu que je supplie de renverser le coussin où tu t'appuies, de faire écrouler la colonne de ta puissance, de l'arracher ton royaume, mais on ne tue pas des femmes, les femmes au sein nourrissant, aux entrailles fécondes ; elles nourrissent, elles enfantent, mais elles ne font pas la guerre ; lâche que tu es ! on ne tue pas des femmes ! le dis-je. — Jetez-la au feu, » s'écrie le

AVANT l/ISLAMISMI t&i roi. A ces mois, llamrà se retourne vers 1rs assistants et leur dit : « Kh bien!... Y a-t-il parmi vous un homme, un cœur assez courageux pour prendre la place «l'une vieille femme? » Personne ne se pressa de répondre. « Ah î cria-lelle alors; les braves sont brûlés ! » Ce ftiol devint proverbe. L'infortunée lut précipitée dans les flammes.

Amr fils de Hind avait plaisir à toute espèce de vengeance. Une femme qu'il voulut humilier, lut la cause de sa mort. Il avait été blessé de la fierté d'un appelé Amr fils de Koullhoùm, chef des Tarlabides ou Béni Tarlib ; et depuis longtemps il cherchait un moyen de se guérir le cœur, lu jour il se prit à dire par hasard à ses courtisans : « Connaissez-vous quelque Arabe de distinction dont la mère répugnerait à obéir à la mienne et à. la servir? » — Certainement, répondit-on; et on nomma Laylah, mère de Amr, le fils de koulthoùm, le poète célèbre et un des plus hardis et des plus bouillants cavaliers de l'Arabie. « Cette laylah, dit-on au roi, est nièce du fameux Kolaib,.cc roi si altier. Elle a pour fils le chef d'une grande tribu ; Laylah est trop fière pour servir qui que ce puisse être. — Très bien. » Et Amr fils de Hind, enchanté de ce renseignement, envoie inviter le fils de Koulthoùm à venir le visiter et a amener avec lui Laylah ; « car, disait le message, Hind, la mère du roi, désire vivement la voir. »

Le fils de Koullhoùm part avec sa mère, quitte la Mésopotamie où les Tarlabides étaient installés, et arrive avec un nombreux' cortège de femmes et de guerriers. Des tentes avaient été dressées exprès hors de Hirah, sur l'Euphrate, pour la réception. La tente de Hind était tout auprès de celle du roi. Laylah fut reçue et traitée avec honneur. Son fils et sa suite furent entourés d'égards... Un repas fut servi en même temps dans toutes les tentes. Vers la fin du repas, le roi demanda à forte voix que Ton servit les plats de douceurs.

±24 KËMMKS AKABfcS

C elait If signal convenu entre le roi et Hind. Celle-ci entendit ; elle congédia les domestiques et resta seule avec Laylah. Puis Hind montrant de la main un plat éloigné d'elle : « Passe-moi ce plat, dit-elle à Laylah. — Celle qui a besoin de quelque c*hose, se dérange et va le prendre, » répliqua Laylah. Hind insiste d'un ton plus ferme, réitère sa demande. « Honte î humiliation ! s'écrie Laylah. A moi, enfants des ïarlabides ! » Le fils de Koulthoûm entend ce cri, comprend qu'une insulte est faite à sa mère, se lève d'un bond, saisit le sabre du roi, la seule arme qui fut dans la tente, se précipite sur le fils de Hind et lui fend la tête, ta troupe des ïarlabides se précipite sur la tente ; ils voient le roi étendu mort ; ils enlèvent tout ce qui se trouvait là , dispersent toute la suite du roi, pillent toutes les lentes, et regagnent en hâte leur Mésopotamie.

Les successeurs de ce roi n'eurent pas le courage de le venger.

Suite. — Les nobles familles. — Kaxioûr demandée en mariage par l.aktl. Il évite la consommation du mariage. Il disparaît. Retour. — Leçon paternelle. — Kaxioor, veuve, revient chez son père. — Secondes noce». Souvenir du premier mari — Du développement intellectuel dans l'Arabie.

On peut juger maintenant sur échantillon de ce qu'étaient ces chevaliers de la vieille Arabie, ces démons de poètes; c'était la beauté de la barbarie. Ils ne reculaient et ne devaient reculer devant rien, ces hommes, ces Bédouins si fiers, si audacieux. En voici un autre, le poète Lakit, un brisetout, jeune homme de haute lignée. Il était fils du Zorârah dont nous pariions il y a un moment, et Zorârah appartenait

AVANT I.ÏSI.AMISMi: iï>

;i une très noble famille de sa tribu ; la mère de Lakit, appelée Mâwiah, était comptée au nombre des mères heureuses.

Ukit était vif, tranchant, emporté, mais ferme, résolu, intrépide. Ln jour son père le voyait tout gonflé de fierté et d'orgueil, bouillonnant d'impatience et de colère. Lakit était encore jeune alors; il avait a peine vingt ans. Dans son emportement, il se laissa aller à battre ses serviteurs. « En vérité, dit Zorârah h son fils, on s'imaginerait, à te voir des manières aussi orgueilleuses, que tu nous aies obtenu et apporté ici cent chameaux coureurs, des haras du roi Moumir tils de Ma el-Sémâ (1), de ces fameux chameaux de Hirâh, et que tu aies en mariage la fille de Kais Zou-I-Djeddain (Kais aux deux aïeux illustres) lils de Djald. — Mon père, reprend Lakit, rappelle-toi le reproche que tu crois me fain*. Je te le jure par le ciel, je ne me laverai pas la tète, je ne mangerai pas de viande, je ne boirai pas de vin. que je n'aie tout ce que tu viens de dire; j'aurai l'un et l'autre et plus encore, ou je périrai. » Et Lakit partit accompagné d'un sien cousin maternel, appelé Kourâd; tous deux étaient poètes, tous deux des personnages de leur tribu.

Ils arrivant chez les Chaïhânides ou Béni Chaînai), et se présentent immédiatement à l'assemblée alors réunie. Ils saluent en nobles seigneurs ; et sans formule préparatoire, sans attendre un moment, Lakit dit : « Kais fils de Djald, Zou-I- Djcddain, est-il parmi vous? » Kais était alors le plus haut et puissant seigneur de toutes les tribus arabes issues de Ilabyah fils de Nizâr « Il est ici, répond une voix. — Lequel de vous est-il ? — C'est moi, dit alors Kais ; que désires-tu? — 4c viens te demander ta fille en mariage. >• Or Kais avait juré par serment de conscience, que quiconque lui

i l i Ce Motmzir dis de MA el-SemA fut le père île Ainr fils Je llind, don» nous Tenons «lu volrl'aasassinal.

•.S; NiiAr, le l'J- aïeul de Mahomet, muit un ilemi iiècle environ avant J.-G

-22t. KBIMKS AllAHKS

demanderait, en public, et avec ce sans gène délibéré, la main de sa fille, aurait à s'en repentir ei servirait d'exemple aux gens qui ne sauraient pas ou qui oublieraient comment il convient de se comporter avec des hommes de naissance et de considération. — « Et qui es-lu, s "il le plaît? continue Kais d'un ton un peu aigre. — Je suis Lakit, le fils de Zoràrah — Je te trouve bien singulier, bien hardi, jeune homme à cheveux encore tombant sur le front ! Tu ne pouvais donc pas me faire ta demande entre nous, en tètc-à-lêtc? — Mon cher Kais, tu le sais par Dieu bien, tous envient ton alliance, tous désirent ton amitié. Je suis, moi, de famille sans lâche et sans reproche. Que je te porte ma demande en léte à-lêle, je ne tromperai sur rien, je ne me donnerai pas pour ce que je ne suis pas; que je te la propose en public, l'éclat de ton nom n'en sera point terni, car je suis d'un sang passablement illustre. » Cette netteté et celte vérité de sentiment charmèrent le Chaïbânidc, et : « Tu es digne de moi, reprend-il franchement ; oui, tu es de noble famille ; je le donne ma fille eu mariage, et je te donne même en surplus une dot de -cent chameaux, tous chameaux de choix, dont pas un n'a l'allure saccadée, dont pas un n'est vieux ou invalide, dont pas un n'a perdu une dent par l'âge. La nuit prochaine, tu ne la passeras pas en célibataire; tu n'es plus un étranger pour ma fille, tu es son mari. » Et de suite Kais envoya dire à la mère de sa lille : «Je viens de marier nuire chère Kazzour à Lakit, le fils de Zoràrah. Hâte-loi de la parer; dresse lui et orne lui une grande lente. Dès ce soir,Lakîi cesse d'être célibataire ; il esi l'époux de Kazzoûr. •»

Puis Lakit s'assied près de son beau-père, prend patl aux délibérations. On parle de guerre, d'expéditions; et Lakit dit : « Lors des expéditions, nous, nous laissons à la tribu les chamelles qui sont pleines; nous n'emmenons que les chameaux viles et légers; mais en temps de repos, nous sommes

AVANT I. ISLAMISMK ±27

les plus chauds amanls des femmes. « (les paroles souriront à Kaïs. ... Il prit Lakit cl le conduisit a la tente préparée pour le mariage. Lakit s'y assit. Bientôt après, la mère de Kazzoûr lui envoya le petit réchaud et les parfums. « Va, dit-elle à sa fille, porte à ton mari ce vase de feu et ces aromates. Si Lakit les fait reprendre sans s'en servir, ce n'est ni un homme de naissance, ni un homme de savoir-vivre. S'il les garde et les met sons lui, c'est encore un homme de rien, sans éducation distinguée. » La jeune fille porte le feu et les parfums ; Lakit se parfume les cheveux et la barbe, puis il rend le réchaud et le reste des parfums. Kazzoûr retourne auprès de sa mère et lui dit comment le jeune époux s'est comporté. « Parfaitement, reprend la mère ; c'est un homme bien né. » '

A la nuit, on conduit Kazzoûr à Lakit. Il se met à la caresser en paroles aimables cl douces ; mais la jetme fille goûte peu ce genre de caresses. Peu après, Lakit se couche, se couvre et s'enveloppe de son manieua. La jeune fille se couche près de lui. Mais il avait encore la moitié de son serment à accomplir. Lakit s'endort profondément. Alors la belle mariée se lève, sort à petit bruit et retourne à la tente de sa mère. Lakit à son réveil n'aperçoit plus sa femme. Il avait prévu celte première conclusion. Il sort et va rejoindre son cousin Kourâd qu'il avait envoyé l'attendre à peu de distance au pied d'une colline. « Partons de suite, dil Lakit, avec nos deux chameaux ; mais fais en sorte qu'on n'entende pas leurs cris. Eloignons-nous incognito . » Tout en devisant ils montent à chameau ; et les voilà en marche, allant se présenter à Mounzir fils de Mâ el-Sémâ.

Au malin, Kais ne trouva plus son gendre ; mais il garda le silence. Il ne chercha pas h s'interpréter cette disparition ; il ne voyait pas quel en était le motif ; il attendit sans mauvais soupçon.

♦Ji'S I I MMf S \|{ MH S

Arrivé à llirali cl en présence du roi, l/ukil le mil de suite au courant de l'histoire, raeonln son mariage, les paroles de Zorârah, el la réponse que lui Laki l avait faile. Moim/.ir, charmé de celle fermelé et de celle confiance franche cl résolue, donna de suile à Lakîl ccnl chameaux de ses plus lins coureurs. A l'inslant même Lakil les expédie à son père sous la conduite de Kourâd.

Ce ne lui pas tout. Lakil alla ensuite se présenter au kosroës ou roi de Perse. Lakil en reçut, en cadeau, des vêlements précieux el des pierreries; après quoi il reprit sa roule el regagna sa tribu. II raconta à Zoràrah loulc celte expédition pacifique. Après un bref séjour, il retourna avec Kourâd chez les Chaïbânidcs. Mais il ne les rencontra plus à la même slalion ; ils avaient décampé, et avaient changé de pâturages. Il fallut rechercher leurs (races à travers le déserl ; Lakil et Kourâd voyagèrent; arrivés au milieu des sables, ils firent halle, cl Lakil dil ces deux vers :

« Ilegarde bien, Kourâd; à cela il ne peut y avoir de mal ; regarde du coté de ces anémones, la-bas, ne découvres-lu pas des femmes,

<« Portant de beaux cédrals (seins) embaumés de parfums, ayant la poilrine parée de fragments d'or et de corail? (Apcrçois-lu, là, ma charmante fiancée?) » Ils avaient en effet retrouvé la tribu ; ils avancèrent ; ils allèrent à la demeure de Kais fils de Djald. Ils furent accueillis avec empressement. Lakil venait chercher sa belle Kazzoûr. Immédiatement Kais la fit préparer pour le départ. Avant qu'elle ne quittât la tente maternelle, Kais dil à sa fille : » Ecoule-moi, ma chère enfant ; sois envers ton mari douce el soumise comme une esclave, el alors lui aussi sera, à ton égard, prévenant el .soumis comme un esclave. Désormais, ma fille, que l'eau soit ton parfum le plus ordinaire et le plus habituel: car ton mari t'emmènera avec lui dans les guerres.

AVANT l/ISI AMISMK -ié

Je prévois, si lu deviens mère, que tu enfanteras (le longs malheurs pour nos tribus. Et puis, sache bien que ton mari est le plus intrépide cavalier des populations issues de Moudar (I); mais, ma' tille, sache bien a;:ssi que les hommes bouillants comme lui ne lardent pas à être tués, ou à mourir. Quand il ne sera plus, garde-loi d'une douleur efféminée, garde-toi de le déchirer la lace, et de le raser les cheveux ; sois forte el courageuse aussi. — Eh î dit Kazzour, ta main paternelle a soigné et caressé mon enfance; maintenant que je suis devenue grande, tu me laisses éloigner de toi ; et au moment de nous séparer, lu me donnes, pour viatique de voyage, des présages de malheurs. »

l>akit partit, emmenant sa liancée. A chacune des tribus qu'ils eurent à traverser, Kazzour demandait à Lakit : « Estce la ta tribu? — Non, chère dame, » répondait-il. Et il en fut de même jusqua ce qu'ils approchèrent des Béni Dârim branche des Hanzalides. Kazzour regardait les tentes, admirait de nombreux chevaux de noble sang, et toute émerveillée : « Lakit, dit-elle avec une certaine émotion, et cette tribu-la esl-ce la tienne? — Oui, mon amie. Nous sommes arrivés. » On mil pied à terre.

Plusieurs jours se passèrent en l'êtes et festins; 011 égorgea quantité d'animaux. Lakit consomma son mariage.

Kazzour accompagnait son mari darfs ses expéditions; elle ne se sépara de lui que lorsqu'il fut tué à la journée du ravin de Djabalah. La perte de la bataille eut pour cause l'impatience et l'impétuosité de Lakit. Kais, informé de la mort de son gendre, envoya un frère de Kazzour pour la ramener à la tribu paternelle. La jeune veuve partit. Mais lorsqu'elle fut sur son chameau, elle alla au lieu de l'assemblée des Béni Dàiïm, et s'arrètant un moment : « Enfants de Dârim, dit-

H Moudjr Itt aïeul d<: MaliomH, ni l'originca laquelle un rultm lu- l.i de*tendanre de loulcii le* Irilui- du lledja/, r>»t à dire la mollir d* I W.iliie, •>u*\ralH> ^epU-ii Uional»?

230 KKMMKS ARABKS

elle, je vous recommande île mallraiter désormais les femmes étrangères qui s'uniront à vous; car vous le voyez en moi, elles n'agissent pas après la perle de leurs maris comme vous juge/, qu'il serait convenable. Je n'ai point vu qu'il y ait eu un homme tel que Lakit, dont la femme, après qu'il fut mort, ne se fut pas. déchiré la face et rasé les cheveux. Si je 11 étais étrangère à votre tribu, je vous le jure, je me serais meurtri (a ligure, j'aurais coupé ma chevelure. C'est un témoignage de regrets, un honneur qui manque à la mémoire de Lakit. Que Dieu vous fasse aimer de vos femmes! Qu'il ne vous donne de haines que pour vos ennemis! » On répondit à Razzoûr par des acclamations d'éloges cl des souhaits de bonheur. Puis elle s'éloigna. Elle retourna chez son père.

Elle fut mariée ec secondes noces à un Arabe de sa tribu, connu par sa bravoure. Le nouvel époux avait plaisir ii entendre Kazzoùr parler de Lakit et en déplorer la mon prématurée. Une fois, après qu'elle eut fini son récit : <• Quelle est, ajouta le mari, la circonstance qui, d;ms la vie de Lakii, est pour loi le souvenir le plus beau et le plus émouvant ? — Un jour, par un temps nuageux, il monte à cheval et pari. Il s'était parfumé; il avait bu; il était dans un entrain maguitique ; il pétillait. Il va chasser des antilopes, et il en abat plusieurs. Soudain il me revint, tout couvert de sang, tout plein de bonheur ; cl il me prend dans ses bras ; il me serre

sur son cœur; il m'embrasse, m'aspire, me respire Oh!

que ne suis-jc morte alors? .Non, jamais je n'ai rien vu d'aussi beau, d'aussi émouvant que Lakil ? •» L'époux ne répondit mot. Les paroles de sa femme l'avaient impressionné d'une étrange façon.

Et il réfléchit... Il attend un jour nébuleux ; il boit ; il se parfume. Ensuite il monte à cheval el va chasser des antilopes. Il revient tpul rempli de sang, lotit pénétré de parfums, *\ d'odeur viucu*r . é« il accourt à sa femme, il l'enlace dan;

AYANT I. tSI. A.MISMK 'ÏM

ses bras, l'embrasse, puis lui dit : « Que l'eu semble ? Quel est le meilleur? moi? ou Lakit ? — Kli ! reprend-elle, c'csl bien aussi de l'eau, mais ce n'est pas de l'eau de Saddù; c'est bien une belle berbe de pâturage, mais ce n'est pas du sa'dàn. » Cette réponse est devenue proverbe. Sadda est le nom d'un puits dont l'eau était réputée la meilleure du monde. Le sa'dàn est une herbe dont raffole le chameau dans le désert (1).

Il y a dans tout ce récit une température de sagesse, de gravité, de philosophie même ; il y a là la vie sérieuse des familles de rang distingué dans cette civilisation exotique née, développée et pratiquée sous les tentes et dans le désert. Singulier peuple, il faut en convenir, qui tout aussi avancé que les autres peuples de celle époque, accomplit ses évolutions intellectuelles au milieu de ses habitudes scéniliques ; nation à membres toujours disloqués, toujours dispersés, qui se forme cl graudil dans ses fragments lout comme les autres peuples dans leur unité condensée et combinée en une masse, en un corps agissant de concert dans toutes ses parties. Nulle science positive en Arabie ; jamais uuc seule n'y a pris et aucune n'y prendra probablement jamais naissance ; c'est le désert ; mais il y a une activité d'intelligence, je veux dire il y avait une activité d'intelligence sans cesse en mouvement. Aujourd'hui le silence et l'inertie des solitudes, et, avec cela, la persuasion que l'islamisme est le dernier mol de Dieu sur la vie de l'humanité, entretiennent les Arabes et tous les sincères Musulmans dans une apathie extraordinaire mais logique.

1; Celle piaille c$l \« nt matin i» xilraln de l.inii<iu> ; elle a clé mieux <jrjikri-.tr par le professeur île l*anricnne école «le médecine du kaire, M. r'Igari, ri pour rela elleporle le nom actuel de Fui",,-,! ,rq>ipl,ii<n. On I» trouve fréquemment dans* le désert en l\g>ple

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