M FEMMES ARABES
« Tous les débiteurs ont payé leurs dettes; Azzah seule remet toujours a satisfaire son eréancier! • — Mais toi qui nous dis ce vers, reprirent les femmes, sais-tu quelle est la débitrice? — Mon Dieu, non. — C'est Azzah elle-même. — Devant vous toutes je prends Dieu à témoin qu 'Azzah a le droit de garder à son gré, tout ce qu'elle a eu d'ici. » Ensuite le commis va trouver son mailrc et lui raconte ce qui vient de se passer. » El moi, je prends Dieu à témoin, continue vivement le poète, que loi tu es libre, libre devant Dieu. » L'amant ravi et encbanlé de cette charmante rencontre donna de plus à son commis tout ce que dans la boutique, il y avait de parfums, de senteurs, d'odeurs.
Par les délais d'Azzah à payer sa dette, le poète entendait dans ses vers un autre sens; il se plaignait des résistances et des refus qu'il avait à supporter. Azzah était redevable a son poète pour tout ce qu'il avait d'amour au cœur. Au gré de l'amant, elle ne le payait pas de ce qu'il avait donné de son âme. Souvent il ramena dans ses vers ces jeux de paroles et d'amour, ces allusions aux payeurs qui ne connaissent et ne veulent que les délais, qui pour s'acquitter ne voient que le lendemain et point le jour d'hui.
« Je lui disais : « Chère petite Azzah, tu renvoies sans cesse à demain ta dette ; chère mie, les mauvaises riches sont celles qui ne parlent que de délais. »
« Que jalouse est ton impatience! me répondait-elle; ne sais-je pas que je n'ai point payé un créancier auquel je n'ai rien porté encore ! »
Ailleurs Kolheiïr dit :
< Tu penses que depuis lors j'ai changé; mais, chère Azzah, quel est donc celui qui ne change pas ?
« Tu as raison ; mon corps, tout mon être a changé, comme ce devait être pour celui à qui lu as promis, et
IIKPIÏS L ISLA.UISMK. HU
à qui rien n'est venu apprendre ce que renferme 1911 cœur. »
Kotheiïr alla en Egypte. Azzah était alors à Médine. Le poète, tourmenté d'amour, partit pour aller revoir celle à laquelle il avait abandonné son âme. En arrivant il apprend que le mari d'Azzah allait, avec elle, accomplir un pèlerinage. « Par Dieu ! se dit Kotheiïr, moi aussi je vais en pèlerinage. J'aurai, j'espère, le bonheur d'apercevoir mon Azzah. » Et il se mêle aux pèlerins. Pendant que la foule était à faire les tournées pieuses autour de la Kaabah ou sanctuaire élevé dans le parvis central de la grande mosquée de la Mekke,Ko- • theiïr s'aperçoit de loin qu'auprès de son chameau était Azzah qui caressait l'animal, le félicitait de sa bonne venue, lui passait la main entre les deux yeux. Et elle disait : « Salut! bon chameau de Kotheiïr, salut ! » Le poète s'empresse, il court aùn de se rencontrer avec Azzah ; mais pendant qu'il court, elle disparait. 11 s'arrête alors devant le chameau et lui adresse ces vers :
« Ma chère Azzah est venue te saluer après son pèlerinage, et puis elle est partie. Allons, mon chameau, salue aussi qui t'a salué :
< Si tu l'avais saluée, tu n'aurais jamais subi de contrainte chez moi, jamais ni travail, ni fatigue ne t'aurait seulement touché. • Du poète, Farazdak, qui se trouvait près de là, entendit ces paroles de Kotheiïr, se prit à sourire et lui dit : « Poète, que Dieu te fasse miséricorde ! qui es-tu ? — Je suis le Kotheiïr d'Azzah. Et toi, que Dieu te fasse miséricorde! qui es-tu? — Je suis Farazdak lils de Hâleb, le tamimide (ou des Béni Tamim). — Alors c'est toi qui as dit ces vers-ci :
« Leurs chameaux sont partis en grande hâte ; ils mon laissé le cœur désolé et brisé.
« Si j'avais eu autorité à l'égard de ces chameaux, il*
iii I HMMKS ARABliS
ne seraient pas partis avant que je n'eusse dit adieu à mon eœur malade.
< Car ils ont pris leur départ emportant mon cœur dans leurs palanquins, et laissant mon corps pousser soupirs cl gémissements. ► — Oui, répondit Farazdak, ces vers sont de moi. — Oh î si je n'étais ici, près du saint temple, je jeterais un cri qui irait émouvoir et surprendre Hichàm le (ils d'Abd el-Mélik, jusque sur son trône kalifal(i). — Jeté promets, moi, d'informer Hichàm de tes malheureuses amours, »
\os deux poètes se dirent adieu, et se séparèrent. Chacun partit.
Farazdak, arrivé à Damas, alla se présenter au kalife Hichàm, lui raconta l'histoire de Kotkeiïr et leur rencontre à la Mekke. * Ecris a ce pauvre poète de venir ici, dit le kalife à Farazdak ; annonce lui que nous ferons répudier Azzah par son mari et que nous la marierons avec l'amant qu'elle aime et dont elle a tout l'amour. » Farazdak écrivit.
Kotheiïr partit sur-le-champ. Il prit le chemin de Damas. A peine, sorti de la tribu, avait-il voyagé quelques instants qu'il vit un corbeau sur un hànah (2). Le corbeau se nettoyait et lissait le plumage, et quelques plumes en tombèrent. A cet aspect, le poète pâlit et se sentit trembler d'appréhension; le présage était des plus sinistres. Néanmoins Kotheiïr continua sa route. Il pressa le pas. A une certaine distance, il obliqua pour aller abreuver sa chamelle à la tribu des Béni Fihd. Les Fihdides étaient les plus habiles ornithomanciens. In cheikh ou vénérable d'entre eux regarde Kotheiïr et de suite lui dit : » F.st-ce qu'en route tu as vu quelque chose qui l'a effrayé? — Oui, dit le poète. J'ai vu un corbeau sur un hànah ; ce corbeau se nettoyait le plumage et il s'enleva
tlj Ce dirham fui le dixième kalife de la dynastie des Omeyades el le quatrième fils d Ahd el-Mélik, qui eut le Ulifflt. Il immrïil en li"> de Ihêgire |7»*-7*3 de J. C. i Sorte d'arhre ou d'arlmMc donnant une t >\w< <• d»- noix «dînante.
I>KI»l IS l/ISI AMISM1 H\
quelques plumes ipii s on allèrent au vent. — (Corbeau, nous corne «lôparl ; bânah, dit bannir, éloigner ; pouiller, c'est dépouiller , priver , séparer ( I ). • Cette explication ominique ajouta une nouvelle tristesse à la tristesse de notre poètê.
Kolhciïr passa outre; il bâta sa marcbe ; il arriva à Damas. Il avait a peine franchi la porte de la ville qu'il vil un convoi funèbre et des fidèles qui priaient auprès d'un brancard. Le poète descend de sa monture et s'unit à la prière. Dès qu'elle fut terminée, un des assistants s'écrie : « II n'y a de Dieu que le Dieu ! quelle malheureuse et imprudente pensée l'a conduit ici ce jour d'hui, ô Kotheiïr? — Qu'est-ce donc que ce jour d'hui, mon cher? — Ce mort-là, c'est Azzah ; ce sont là ses funérailles. » A ce coup le poète tombe évanoui. Peu à peu il reprend ses sens, et il répèle en vers les paroles nminiques du vieux Fibdide qu'il ne connaissait pas et qui avait prédit si juste un malheur si vrai.
Kotheiïr se rendit ensuite au tombeau de son amante. Il y lit accroupir sa monture, resta là quelques instants, morue, abattu, silencieux. Puis il partit, conliant a la poésie ses rc* j^rcts et sa peine. De I élégie que lui dicta lu douleur sont les deux vers que voici :
« Ma chamelle épuisée de fatigue était là vers la tombe, et je disais à ma chère Azzah : « Bénédiction de l'Eternel sur loi ! vois, mes yeux ruissèlent de larmes.
« Je pleurais ion absence, pendant que tu vivais. Aujourd'hui, hélas! tu es la coupe ou s'épuiseront mes pleurs. »
Le pauvre amoureux retourna à Médine. Il y mourut, le même jour qu'un savant appelé Ikrimah. Leurs obsèques lurent célébrées en mèmtf temps; et la foule des assistants
{I, J'ai (Actif par <lf> mots fi .un. ;iis >|in sr- rapprochent pli-m. iii|iienH>ni. <l<- rvn<U< eoiKonnam »~ iMialnuiir* iIjti» \<-> mou «lu lr\lr «n.»!<r.
426 FF.MMFS AKAHKS
répétait : « Le grand savant est mort, et le grand poète est mort. »
Le mol kolheiïr est le diminutif de ketbir, beaucoup, nombreux, gros. Kolheiïr veui donc dire le petil beaucoup, le gros pelit homme, le petil massif. Lo motif de ce noni est que notre poète était chélif, courtaud, très bas de taille. Lorsqu'il entrait chez Abd el-Aziz fils du kalife Merwàn, on disait en plaisantant an petil homme : « Baisse-toi, baisse la léte, tu vas le heurter ei faire mal au plafond de la chambre. » Ou lui avait donné le sobriquet de : Roi des mouches. Des personnes qui l'avaient vu en son pèlerinage, disaient assez hyperboliqucmeni : « Ce fameux Kolheiïr avail au moins trois palmes de long. » Et l'empan ou la palme est une longueur • d'environ huit pouces.
Le kalife Abd el-Mélik fils de Merwân demanda un jour à Kolheitr : « As-tu jamais rencontré personne aussi amoureux que loi? — Prince, répliqua le poète, si celle question que lu m'adresses là, l'intéressait véritablement, je te donnerais satisfaction. — Cela m'intéresse irès fori. Voyons, réponds-moi. — Volontiers. J'étais une fois à rôder dans un endroit désert, éloigné. Je rencontre un homme qui venait de tendre des filets. « Pourquoi esl-tu donc ici ? lui dis-je. — Ma famille et moi nous mourons de faim. Je suis venu tendre ces filets que lu vois là-bas, lâcher d'altraper quelque gibier qui nous puisse servir de nourriture, nous profiter au inoins aujourd'hui. — Te plairail-il que je restasse ici avec toi? cl, si lu prends quelque gibier, lu m'en donnerais un peu. — A ion gré; je veux bien. » Nous demeurons en repos, et après quelques instants d'aileute, une gazelle se prend aux filets. Nous courons, nous arrivons rapidement vers la gazelle. Mais voilà mon homme qui la débarrasse de la corde où elle est empêtrée et qui la laisse partir. » Eh bien ! m'écriai-je, qu'est-ce donc qui te passe par l'esprit? - Je me suis senli
DEPUIS L'ISLAMISME. ii" pénélré de tendresse et de compassion pour celte pauvre gazelle en la voyant si belle, si semblable à ma chère Layla. Et en même temps il m« dit ces deux vers :
« Gentille gazelle, image de ma Layla, n'aie pas de crainte ; je te suis ami aujourd'hui jusqu'au fond des entrailles.
« Voilà, je lui dis en la délivrant de ses liens : « Va ! à cause de ma Layla, tanl que je vivrai, je te laisserai libre, loin de moi. »
Les amours, tels que ceux de Kolheiïr, étaient h la rigueur irréprochables aux yeux de la loi. La belle Azzah n'avait point trompé la conliance de son mari ; le poêle avait respecté la pureté d' Azzah. Tous deux pouvaient espérer et espéraient que le mari qui était la barrière élevée entre leurs amours, qui était le veto de leur bonheur, aboutirait à répudier sa femme, à se séparer d elle, et à permettre ainsi et faciliter l'union si désirée. Bien mieux, le kalife, le souverain de l'Etat, fut pris de compassion pour les deux amoureux et pensa à écarter par la voie répudiaire le mari qui les gênait et qui probablement lui aussi avait le malheur d'aimer Azzah dont l'amour pour lui n'était que l'accomplissement d'un devoir. Par ces mutations légales, l'homme et la femme ont ou peuvent avoir de nombreux mariages. La loi à voulu pourvoir, en les réglant et les consacrant, aux jouissances et aux plaisirs de la vie. Et que l'on n'aille pas croire qu'avec ces changements et pour ainsi dire ces déménagements de famille, cl ces déplacements de lits, les enfants deviennent un embarras dans les relations familiales, dans les répartitions et attributions des héritages, dans les droits de propriétés, etc.; non ; la loi a calculé et réglé tous les incidents de paternité, de maternité et, de filiation, elle a stipulé et défini les droits et les devoirs des parents et des enfants.
h:mmi;s au aiu;s
Suite. — L'ne expédition de khàled ; deux jeunes amants. — La muultmcnitiah ou désireuse ; son amour pour Nasr. *asr exilé s'éprend de Choiimcilali. — Omar inflexible. — Le pâtre el sa cousine; histoire du désert. — Le saint Abou Ahd Allah renégat par amour; sa conversion. — Le kalife Yeiid II: la belle chanteuse. Proposition». Tristes lins
Avant el pendant cl après rétablissement de l'islamisme, l'amour fit perdre la vie à des malheureux, a des âmes tendres ou vaincues, de ces âmes que les adversités ont le privilège de tuer. Pour cette fois-ci, il ne s'agit plus de poètes ; nos victimes sont prosaïques. El d'abord, une fille charmante qui meurt auprès de celui qu'elle aime... Ce fui pendant l'établissement de l'islamisme. Khâled, le terrible Khàled, l'impitoyable néophyte, le redoutable sabreur, que le Prophète rappela maintes fois à des manières moins dures, moins ardentes, moins sanguinaires, raconta lui même l'histoire. •
■ Le Prophète, a-t-il dit, me chargea de marcher contre les Khozàïdes (ou Béni Rhozàah), tribu encore dans l'erreur religieuse des polythéistes. Je partis a la lêle de dix mille cavaliers, hommes de courage el d'énergie. Nous forçâmes la marche; mais la nouvelle de l'expédition nous devança à la tribu ; on vint a notre rencontre; nous livrâmes bataille, bataille acharnée, et qui se prolongea jusqu'à ce que le jour fui déjà avancé. Le feu de la mêlée élincelait ; les cavaliers bouillaient <le fureur, les braves étaient corps à corps, se serraient ; si Dieu ne nous eut secourus et ne nous eut accordé la victoire, nous élions tous perdus. Oui, Dieu cul pilié de nous ; nous mimes nos ennemis en déroute, nous en limes une lior-
1)1 M IS I. ISl.A.MISMi;.
rihle boucherie ; nous laissâmes leurs cavaliers, tous jusqu'au dernier, tués sur la place.
Puis nous gagnons les tentes, nous pillons, nous prenons des prisonniers. Après le combat fini, après le pillage consommé, je commandai à mes soldais de réunir les prisonniers, afin de les amener et présenter au Prophètc^de Dieu. Quand nous les eûmes à part et que nous les eûmes comptes, un jeune Khozâïde sortit de la troupe ; il avait au plus dépassé l'âge pubère, le calam «le ses anges n'avait rien écrit encore sur lui. (C'est-à-dire il n'était pas encore en âge d'être émancipé, en âge de responsabilité devant la loi et par conséquent devant Dieu ; ses deux anges gardiens n'avaient rien écrit encore au compte de sa conscience.) Il s'avance tenant par la main une jeune fille, une charmante enfant. Nous crions à cet imberbe : « Allons, jeune homme, sépare-toi des femmes, éloigne-toi d'elles, j A ces mots, il pousse un cri effrayant, un cri de désespoir, saisit des armes au hasard, se précipite sur nous. Avant que fût passé le reste de la journée, il nous avait frappé une centaine d'hommes. Il était furieux. Je voyais que mes soldats répugnaient, hésitaient h le tuer, reculaient devant lui. La chose alla de façon qu'il s'empara d'un cheval, sauta dessus et me vint provoquer à un combat singulier.
4c m'avançai contre ce nouvel ennemi, en lui adressant quelques vers. Il ne me donna pas le temps de finir. Je parlais encore, qu'il se rua sur moi, me chargea. Nous échangeâmes des coups de lance si vigoureusement poussés que nos hampes se brisèrent. Nous en vînmes au sabre, et si bieji et si dru que nos lames en eurent les pointes cassées. C'était à trembler, en vérité. Nos braves étaient abasourdis de tant d'intrépidité. Oncqucs je n'ai vu de coups pareils à ceux que portait cet enfant, d'élans plus impétueux que les siens. Enfin, dans cette lutte forcenée, son cheval bronche et s'abat ; l'en-
i:tO I KMMKS AUAItKS
l'anl est par terre entre les jambes du cheval. Je saute sur mon jeune guerrier, et lui mettant le pied sur la poitrine : • Sauve-toi la vie, lui dis-je, sauve-toi la vie en prononçant les mots sacrés : « Je confesse qu'il n'y a de Dieu que le Dieu unique, cl que Mahomet est le Prophète de Dieu ; » et de suite je te donne la liberté, je le renvoie à ta tribu. — Khâlcd, me répondit-il, tu viens de te montrer généreux envers moi ; laisse-moi, que je recouvre la force donl j'ai besoin. > Je le laisse. Je pensais, j'espérais qu'il se déciderait à embrasser notre foi. J'eus soin néanmoins de le faire bien lier et bien garotter, de lui passer au cou une chaîne de fer. Par Dieu ! j'avais les larmes aux yeux en voyant cet enfant si beau, si frais de jeunesse. Enfin, je le fais attacher sur un chameau qui m'appartenait. Mon prisonnier, bien convaincu alors qu'il n'y avait plus moyen de m'échapper, me dit : » Iîhàled, je te supplie au nom de ton Dieu, d'attacher ma cousine sur un chameau qui marchera à côté du mien. » J'acquiesçai à cette prière. Je pris la jeune cousine de mon Khozàïde et je la ûs attacher sur un chameau, qui marcha près de l'autre. De plus, je chargeai plusieurs hommes des plus braves dé ma troupe, de les escorter le sabre à la main, la lance au bras, et d'être attentifs.
Nous partîmes.
Quand les deux montures furent en marche, le jeune homme et la jeune (ille se mirent à se réciter des vers, a se dire leur amour, à soupirer, à verser des pleurs. 11 en fut ainsi jusqu'à la (in de la nuit. Puis, j'entendis le Khozâîde prononcer une poésie où il blasphémait l'islamisme et insultait à notre foi, où il protestait que jamais il n'embrasserait la religion de Dieu. Indigné, je saisis mon sabre, et d'un coup j'abats la téte du blasphémateur. La jeune iille pousse un cri d'effroi et penche la téte. Je m'approche de cette enfant, je la secoue; elle était morte. Nous faisons agenouiller
DKI'LIS L'ISLAMISMK ttJ
les deux chameaux ; nous creusons uqe fosse, et nous y enterrons les deux cadavres ensemble.
Quand nous fûmes revenus auprès du Prophète, nous commençâmes à lui raconter celte curieuse aventure. Mais le Prophète nous dit : « Vous n'avez rien à m 'annoncer; je vous raconterai tout si vous voulez. — Qui donc, ô Prophète de Dieu, l'a informé de celle histoire ? — L'ange Gabriel m'a tout conté. » El le Prophète témoignait son élonnemenl de l'amour mutuel de ces amoureux cl de la simultanéité de leur mon .
Sous le règne d'Omar, deuxième successeur de Mahomet, l'amour eut uu martyr qui toucha le cœur de deux femmes légitimement mariées. Le kalife, ce rigide Omar, interposa son autorité ; mais en changeant de place le malheureux jeune homme, on n'aboulil qu'à lui procurer un aulre amour dont il mourut. Il y a eu, il y a, et il y aura toujours des morts d'amour, dans tous les pays et dans toutes les religions. L'amour est lui-même une religion universelle, est le langage qui se parle dans le monde entier; c'est la manifestation passionnelle la plus générale de l'humanité.
On était, disons-nous, au commencement de l'islamisme. Une dame médiooise surnommée la moutemenniah, ce que nous appellerions la désireuse, la passionnée, s'énamoura d'un jeune homme des Solamides ou Béni-Solaim. Il se nommait Nasr fils de Haddjâdj. Nasr avait la physionomie la plus belle, la plus attrayante que l'on eût pu rencontrer. L'amour comme un supplice accablait la noble dame. Amaigrie, blême, hâve, elle s'épuisait en langueur et en souffrance. La pensée de celui qu'elle aime, l'obsède et la poursuit sans repos ni trêve ; la dame ne parle plus que de lui ; c'est une obsession, un besoin, une folie. De là naquit le proverbe : « Plus amoureux même que la moutemenniab, » proverbe né à Médine, créé ci conservé par les Médinoises.
lii KOIMI S AltAIlhS
Omar parcourait souvent les rues de la ville, soit de jour, soit de nuit. Une nuit, il passe près de la demeure de celte malheureuse ; il entend des accents de douleur, des plaintes déchirantes. La pauvre désespérée se met à dire ces vers :
« Il n'est donc pas moyen de trouver' du vin, que je
m'enivre! Ou bien n'esl-il donc pas moyen d'arriver à
Nasr le fils de Haddjàdj !
« A ce beau jeune homme issu d'un noble sang, au
visage si ravissant, à la modestie si naïve, au cœur si
généreux, à l'âme si douce el si calme !
a Oui, c'est l'homme à la pure origine, si tu le veux
savoir; c'est l'homme fidèle a sa parole; c'est le bras
protecteur au jour du péril. »> Omar demande a ceux qui l'accompagnent : « Quelle est donc celte désireuse si ardente? » On conte l'histoire au kalife. Et sans autre question, il continue sa tournée. , Le lendemain matin, il appelle le jeune homme si passionnément convoité. Le coupable est présenté au kalife qui le voyant, reste stupéfait de tant de beauté et d'élégance. Puis, de sa voix sévère, Omar dit à Nasr : « Qn 'es-tu donc, que les femmes sages, du fond de leurs retraites qui les dérobent aux profanes, te désirenl el l'appellent ? Que n'as-tu jamais eu de mère! Je te le jure par Dieu, je te veux dépouiller du manteau de beauté qui te pare. > Et sur le champ, le kalife mande un barbier et fait raser au jeune homme sa riche et magnifique chevelure. Après l'opération terminée, le visage de Nasr parut encore brillant et beau comme une superbe pleine lune. < Maintenant, mets ton turban, » dit Omar à Nasr; et celui-ci se coiffa de son turban. Tous les assistants admiraient avec ébahissement l'éclat el la magie des yeux de Nasr. Omar lui-même le considère un moment, et : f Ainsi rasé, tn es mieux, «lit-il avec ironie. — Quelle esl donc ma faute pour être ainsi traité? — C'est vrai! certes, la faute
depuis L'Islamisme. m serait à moi, c'est moi qui serais coupable si je te laissais dans cette ville sainte, la ville du refuge du Prophète. Tu n'habiteras point une ville où je suis. » Et immédiatement le kalife fait monter à chameau le jeune homme et l'expédie pour Basrali, à El-Moudjàchi' fils de Maçoûd le solamide, auquel il écrit : « Je t'envoie le passionné Nasr (ils de Hadjàddj le solamide. »
La dame amoureuse fut informée de cet exil. Craignant alors qu'Omar, dans son impitoyable rigidité, et après les vers qu'il avait entendus, ne la voulût humilier, elle fît transmettre par voie secrète et détournée au kalife, les vers que voici :
« Dis au prince de la foi, à lui dont tous redoutent la sévérité vertueuse, dis-lui en mon nom : « Eh ! qu'ai-jc à faire de vin et de Nasr le fils de Haddjâdj ?
• Ne vas pas juger comme réalité certaine que ma • démarche soit une démarche conseillée par la peur qui espère et supplie.
< Non ; en moi la crainte de Dieu à retenu mon amour et lui a imposé le frein et la selle qui l'ont maintenu et arrêté. >
Ces paroles touchèrent vivement Omar, et il s'écria : « Gloire à Dieu qui a voulu qu'une crainte religieuse ait retenu cet amour ! »
D'après les généalogistes, la moutemennîah était Kariah fdle de Hammam, dite aussi El-Zalfâ (nez fin et effilé) et elle fût la mère du célèbre Haddjâdj fds de Yoûcef, ce gouverneur de l'Irak et de l'Arabie, dont nous avons eu occasion de parler. Kariah lorsqu'elle s'éprit d'amour pour Nasr, était sous la dépendance maritale de Mou rira h fils de Cho'bah.
Le proverbe de Médine : « Plus amoureux même que la moutemennîah, » prit cours a Basrah, sous la forme : * Plus malade d'amour que la moutemennîah. > Car on sut bientôt
IKMMKS AKAKKS
ii Basrali l'expatriation de l'amant si adoré, et de partout on se demandait : « Où est donc le beau moutemenni. le beau passionné, que le kalife Omar a envoyé ici? » Ainsi, la désolée Kariati fut, à Médine, le type de l'amour malheureux, et Nasr fut, à Basrah, le type de la passion déçue.
Nasr était exilé depuis quelque temps, lorsqu'un jour sa mère se présenta à Omar un peu avant le moment de la prière publique à la mosquée. Omar était vêtu d'un simple izàr ou pièce d'étoffe qui entoure les reins et d'un ridà aussi simple, espèce de peignoir court. A la main, le kalife avait la baguette de jonc avec laquelle il appliquait de suite la justice correctionnelle à tout individu qu'il voyait en faute. La mère de Nasr approche du kalife et lui dit : « Emir des croyants, je serai un jour avec toi en présence du Dieu Très-Haut ; cl Dieu te demandera compte de la vie de tes lils Abd Allah et Acim ; il te demandera si toujours ils auront passé leurs nuits près de toi. Tu le sais, entre moi et mon fds sont des déserts et des vallées. — Mes fils à moi, les femmes, du secret de leurs retraites qui les cachent aux regards, ne les appellent pas par cris d'amour. »
Peu de temps après, Omar dépêcha un courrier au gouverneur de Basrah. Le courrier séjourna quelques jours, et lorsqu'il se disposa à s'en retourner, on cria dans la ville : « Que «•eux qui ont à écrire à l'Emir des croyants écrivent. Le courrier va partir. > Alors Nasr écrivit :
Au nom de Dieu clément et miséricordieux ; salut sur loi, ô Emir des fidèles î
Or sus, écoute ces vers que je t'adresse :
« Par ma vie! tu m'as éloigné, tu m'as expatrié, et le coup que tu as porté a mon honneur est de ta part un acte de mal !
« Je suis exilé sans même qu'un soupçon de faute
m:w is i. Isi-AMISMK 4*.
pèse sur moi. moi qui avais le bonheur dhahiler aux <ieux villes saintes [\).
< El-Zalfà, une fois, a chanté ses désirs, et désirs de femmes sont de cruels tourments.
« Toi, sur cela, tu t'es formé une idée exagérée, extrême ; cl je n'étais point coupable, je n'étais point blâmable.
« J'ai comme garants contre ce que tu dis et prétends, mon honneur, ma considération, et l'honneur sans tache de mes aïeux.
< J'ai comme garants contre ce que tu dis et prétends, la piété de cette femme, sa renommée de vertu parmi les siens, et sa conscience dans ses devoirs religieux.
« Voilà ce que nous sommes, elle et moi. Veux-tu permettre mon retour? Car l'exil m'a brisé les épaules et les reins. •
Omar lut ces vers et dit : • Non, tant que j'aurai le pouvoir souverain (Nasr ne reviendra point ici). »
Nasr était descendu, a Basrah ou Bassora, chez El-Moudjâchi' qui l'hébergea comme enfant de la même tribu que lui. El-Moudjâchi' recommanda à sa femme, Choumeilah, une des premières beautés de Basrah, de veiller à ce que rien ne manquât à cet hôle. De cela il résulta ce qui devait en résulter. La charmante Choumeilah s'éprit d'amour pour l'hôte charmant qu'elle avait à traiter, et le jeune Solamide s'éprit d'amour pour la séduisante maîtresse du logis. Chacun d'eux garda son amour secret; ils n'osaient se le dévoiler, dans la crainte de soulever le blâme ou la colère du mari.
Celui-ci ne savait ni lire, ni écrire. Nasr et Choumeilah savaient lire et écrire.
Au bout d'un assez long temps, la patience amoureuse de
■J) Le iiïUe arabe porle: « au* deui Mekke», » c'est a dire la Mekke ei Medine